La baleine dans tous ses états de François Garde

« Pourquoi celui qui a attaché à son char l’éléphant intelligent ne pourrait-il atteler à son canot la stupide baleine ? » s’interroge Bernardin de Saint-Pierre dans ses Harmonies de la nature. C’est par cette question et cet extrait du romancier en guise d’épigraphe que François Garde débute son nouvel ouvrage, « ni récit de voyage ni traité scientifique » signale l’éditeur dans la quatrième de couverture. Car précisons que ce nouveau livre n’est pas un roman mais tend plutôt vers l’enquête, voire même un recueil de pensées, sur l’un des animaux les plus fascinants qui existent.

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Car, se demande François Garde dans son introduction, « qui aujourd’hui se soucie des baleines ? » [page 11]. Mis à part un membre de Greenpeace ou d’autres ONG, la seule représentation quotidienne que nous avons du cétacé se résume presque au dessin figurant sur une marque bien connue de sel. « Longtemps, je les ai négligées », nous avoue l’auteur. Comme tout le monde, finalement. Et si c’était la faute de l’animal, furtif malgré sa taille, à la fois imposant et discret, fuyant tout contact ? Ce serait lui rejeter la faute sur son dos tellement massif et nier tout instinct animal.

En cela réside la force de l’ouvrage, il n’y a aucun parti pris de la part de l’auteur car, au contraire, c’est une interrogation qui donne lieu au livre et qui en forme le fil rouge : qui est-elle, cette étrangère des mers, tellement médiatique dès qu’elle s’échoue sur une plage ?

François Garde divise alors son ouvrage en trois parties : l’animal, la chasse, le ciel. Les deux premières, de part leur titre, sont clairement définies, la troisième reste, pour le moment, obscure pour le lecteur.

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On commence donc les présentations avec ce géant : la baleine pèse au maximum cent quatre- vingt-dix tonnes. Elle « vaut donc vingt-sept éléphants » nous précise l’auteur. Nous aimerions presque rajouter l’adverbe seulement par pure ironie. Et François Garde d’en rajouter une couche et, après quelques calculs, d’annoncer qu’une seule baleine équivaudrait à « deux mille neuf cent vingt-trois » personnes. Car la baleine est l’animal des records, que ce soit au niveau de son poids, de sa longueur, de son souffle, comme si elle ne pouvait exister qu’à travers ses performances, ses exploits. Un brin arrogante, la baleine ?

Il n’en est rien, la nature l’a faite comme cela. Mais elle reste néanmoins ancrée dans notre monde, dans notre quotidien, sans qu’on le remarque forcément, à travers le nom de rues ou de place, des peluches contre lesquelles se lovent les enfants, « une boule avec des yeux rieurs et un sourire béat » [page 17]. Presque une caricature.

Et la baleine trouve le moyen d’être présente jusque dans les textes fondateurs de notre civilisation, notamment dans la Bible avec Jonas, cet homme devenu prophète après avoir séjourné trois jours dans le ventre d’une baleine. Voilà maintenant qu’elle s’arroge un pouvoir mystique ! Cette figure du prophète va traverser l’ouvrage, c’est un écho qui se répercute contre chaque phrase, chaque mot.

Ce sera le début d’une relation mouvementée entre l’homme et l’animal, une relation qui atteindra un point culminant, celui de la consécration de la littérature avec Moby Dick d’Herman Melville dont l’auteur, facétieux, comme l’éclat de malice que l’on retrouve dans le regard de la baleine, imaginera une lettre de refus d’un éditeur, privant l’humanité de ce formidable incipit : « Appelez-moi Ismaël ». Et de décrire les défauts – qui n’en sont que des qualités – de l’ouvrage. Car, dans son essai, François Garde est joueur, espiègle, comme cette baleine en peluche, mais il n’abandonne toutefois pas le sérieux et l’intelligence de son sujet.

Humour que nous retrouvons dans d’autres chapitres, variant d’un ton de nuance : d’un grand humour noir, il narre une anecdote qui s’est déroulé lorsqu’il était sous-préfet en Martinique, celle d’une baleine échouée. Rien ne l’avait préparé à cela, comme il l’explique, et une seule solution se présente à lui : « Je devais faire exploser la baleine », nous dit-il [page 59]. De là, son image le poursuivra et, tel Jonas, il ne pourra s’empêcher d’être happer par la baleine, car, dans cette anecdote, « aucun triomphe […], du moins d’une sensation imprécise et diffuse de culpabilité » [page 62].

Outre une histoire lourde de sens, rythmée par les sorties en mer, la baleine est mystique : elle a sa propre constellation. Mais n’est-il pas normal, pour un animal qui bat tous les records, d’être présent dans la froide immensité de l’espace ? Quid du taureau, du scorpion, des poissons ? À quand un signe astrologique de la Baleine, se demande François Garde ?

Dans un ouvrage fabuleux et débordant d’imagination, François Garde met au service du cétacé sa plume et sa poésie pour nous livrer un plaidoyer en faveur de l’éco-diversité, du respect de l’environnement et un fabuleux essai sur la représentation de l’animal.

La baleine dans tous ses états de François Garde, éditions Gallimard, 2015, 210 pages, 17,50 euros.

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