Quand le monde a basculé d’Olivier Coquard

La Révolution française, de part son ampleur, ses répercussions, ses dérives, demeure la période fondatrice de la France que nous connaissons : premier essai d’une République qui n’aura rien à voir avec les suivantes, que ce soit dans son organisation, son fonctionnement ou même son essence, véhicule de valeurs qui deviendront la devise du pays, naissance du sentiment et de la perception de l’existence-même d’une Nation. Il n’en demeure pas moins que c’est une période mal connue par les Français, que beaucoup résument au 14 juillet et à la prise de la Bastille, événement qui n’a plus aucune signification : le 14 juillet est synonyme, dans l’esprit des gens, de jour férié et de feux d’artifice, oubliant, par exemple, des événements comme la soirée du 4 août et l’abolition des privilèges.

Disons-le maintenant, la Révolution française, en plus d’être très mal enseignée à l’école, ressemble plus à un fait divers qu’à cet événement central de l’Histoire (1) et ce, alors qu’elle « ne fut pas seulement une épopée, un mythe, une tragédie ; elle fut d’abord une réalité plurielle, contradictoire, vécue, sensible, concrète« , nous indique Olivier Coquard, agrégé d’histoire et docteur ès lettres et professeur de khâgne au lycée Henri-IV à Paris, dans son avant-propos, tout en rappelant qu’elle est « un fait des Lumières » [page 9].

Il faut reconnaître qu’il est difficile de parler de la Révolution française en toute objectivité. Cette période a plusieurs niveaux de lectures possibles car elle fut une grande pourvoyeuse d’idéologies, de philosophies, d’allégories : ce sont des personnes des Lumières qui la font, qui se battent et diffusent leurs idées à travers la presse. C’est aussi l’émergence des partis, de la gauche et de la droite, et façonnera l’échiquier politique français, ainsi que les premières braises du féminisme avec Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt ou même, dans un certain sens, Charlotte Corday, braises qui s’éteindront sous la Terreur. C’est une prise de position du peuple qui, de plus en plus informé, se forge sa propre opinion. Il ne se contentera pas d’être simple spectateur, il sera un véritable acteur de l’événement.

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Car « la colère sociale a été l’une des causes du déclenchement révolutionnaire » [page 178] et elle continuera tout au long de la période. Il faut dire que la Révolution, loin d’être bourgeoise comme on le répète souvent, est totale, c’est-à-dire qu’elle touche toutes les couches de la société. Les cahiers de doléances, qui sont un véritable outil de travail pour les histoires, démontrent cette grogne et cette colère contre les inégalités : « 88 % des cahiers de la noblesse demandent l’égalité devant l’impôt » souligne Olivier Coquard [page 40] : c’est une vraie demande de mise en pratique des idées des Lumières.

La Révolution fut surtout un laboratoire politique : de la monarchie constitutionnelle au Directoire, en passant par la Convention (« c’est […] une période de fondation double, celle de la République française et celle de la Grande Nation » [page 146]), la Révolution, en dépit des troubles qu’elle traverse, a pour but de trouver le régime adéquat permettant de se finaliser, de parfaire le nouvel ordre qu’elle met en place, au risque d’exclure le peuple de la politique pour la réserver à l’élite des clubs et des salons. Le procès puis l’exécution de Louis XVI seront, pour certains révolutionnaires, des moyens radicaux pour permettre au pays de muter plus rapidement, de faire table rase du passé et atteindre l’objectif tant désiré, celui d’une France « régénérée », au point de créer, sous la Terreur et Robespierre, « une religion autour de valeurs allégoriques (la Liberté, la République, la Raison, l’Être suprême » [page 180].

En cherchant d’être au plus près de l’événement, en le dépouillant de toute récupération, Olivier Coquard cherche à faire l’histoire de la Révolution française de la manière la plus objective possible. L’une des grandes qualités de l’ouvrage est de donner un aperçu des travaux scientifiques déjà existant et de ne pas se limiter qu’à une seule idéologie : les références et citations d’oeuvres provenant de Jean Jaurès, Albert Soboul, François Furet ou Pierre Gaxotte (« il déteste, il est vrai, la Révolution, la République et les bourgeois » [page 253]) permettent de considérer la Révolution vu de la gauche et de la droite. Olivier Coquard nous livre une brillante synthèse de la période révolutionnaire mais aussi une synthèse des histoires de la Révolution, un résumé de « dix ans de Révolution […] qui ont été, dans un embrasement tragique et fécond, le feu d’artifice des Lumières » [page 269], ainsi qu’une excellente introduction à cette période pour ceux qui veulent en savoir plus.

Quand le monde a basculé d’Olivier Coquard, éditions Tallandier, 2015, 304 pages, 20,90 euros.

(1)

Il y a tout de même un paradoxe à relever : bien que le public se désintéresse de cette période, le volume de livres paraissant sur le sujet augmente et réalise même de très bonnes ventes, ce qui fait quand même état de la qualité dont font preuve ces ouvrages de vulgarisation.

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2 réflexions sur “Quand le monde a basculé d’Olivier Coquard

  1. Février toujours. Après Lisbonne (j’espère que tu auras lu mon autre commentaire avant sinon tu vas te dire que je ne sais plus ce que je dis, que je suis étrange mais non, tout a une logique. Presque) Bref, en revenant de Lisbonne, j’ai eu une période de lecture où je me suis plongée dans l’Histoire de France avec -L’Histoire de France pour les Nuls- (Qui mine de rien a été l’initiateur de mes lectures historiques.) parce qu’il faut le dire je n’ai eu au cours de ma scolarité qu’une seule prof d’histoire sérieuse et passionnée et c’était la période du Moyen Âge. Pour la suite, ce fut toujours affreusement décousu et désorganisé (comme mon commentaire… Pardon pardon pardon) et ce pavé d’Histoire de France pour les Nuls est léger, entraînant et il transmet pas mal de notions. C’est avec lui que j’ai découvert pas mal de choses. En suivant, j’ai continué avec un roman historique sur la même période de Juliette Benzoni « Ces belles inconnues de la Revolution » qui parle de vingt femmes, peu importe les relations qu’elles entretenaient avec des acteurs majeurs de la révolution. (Certains étaient de sacres bougres même en privé!). C’est léger parce que sous formes de chapitres dédiés à chacune et on y voit la révolution d’un autre œil encore. Une bonne lecture en soi. Que je pense relire du coup maintenant… (Merci, hein merci!) Et donc un bel article bien intéressant qui a ouvert la vanne… 🙂
    (Au final, on s’en fout de Lisbonne sur ce commentaire!)

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    1. Oui, on a tous eu un prof d’histoire de ce genre qui enseigne soit avec passion, soit avec un soupçon d’idéologie (pour ma part, ça était un prof qui détestait Napoléon et qui nous a fait un cours sur le Premier Empire qui avait dû durer une vingtaine de minutes). Après la collection « Pour les Nuls » est quand même très bien faite, certes axée très grand public mais elle le revendique et ça marche au point où les auteurs de ces ouvrages sont des historiens, des scientifiques, etc.
      Concernant l’ouvrage de Juliette Benzoni, j’ai rapidement abordé dans l’article le sujet du féminisme pendant la Révolution française, et son ouvrage « Ces belles inconnues de la Révolution » permet au moins de mettre en lumière la place des femmes pendant cette période et qu’elles ont été loin d’être inactives (Madame Roland et ses salons, Olympe de Gouges et sa déclaration, etc). Et en en reparlant, je pense que je vais sûrement relire l’ouvrage aussi, peut-être en attendant de découvrir son nouveau livre « Ces femmes du Grand Siècle ».

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