La neige noire de Paul Lynch

Après un premier roman, intitulé Un ciel rouge, le matin (1) où il narrait la fuite d’Irlande de son personnage principal pour les États-Unis, Paul Lynch nous livre, avec La neige noire (The black snow) le récit du retour d’un émigré irlandais. Véritable révélation avec son premier ouvrage, unanimement salué par la presse, Paul Lynch, journaliste et critique de cinéma, originaire du Donegal, région la plus au nord de l’Irlande, continue, avec cette nouvelle histoire, de nous décrire ce pays qu’il connait si bien.

L’histoire tient en quelques lignes : Barnabas Kane travaillait sur les chantiers des grattes-ciels à New-York et décide, après quelques années, de rentrer dans le Donegal pour que son fils soit irlandais, vive comme un irlandais, loin du gigantisme new-yorkais. Mais cela, on ne le sait qu’à travers des flash-backs qui parsèment le récit, se fondant entre les paragraphes comme la neige au soleil. Ils s’installent dans une ferme qu’il achète. Un incendie va ravager son étable et tuer un habitant du pays, Matthew Peoples, qui était venu secourir Barnabas, ainsi que tout son bétail. Après cet événement, il réalisera que la communauté le rejette et qu’elle ne l’a jamais considéré comme l’un des leurs. Et disons-le d’emblée, ici, l’intrigue n’a que peu d’importance.

Bien sûr, on saura si l’incident de l’étable était d’origine criminel ou accidentel, mais cette révélation passe au second plan, derrière la beauté des images qui rend la tragédie plus terrible encore. Car on assiste à une véritable déchéance pour Barnabas qui va sombrer dans une dépression qui atteindra son point culminant lorsqu’il ne pourra pas s’empêcher de dire : « C’est moi le responsable » [page 124]. La vision du visage de Matthew Peoples le hantera tout au long du roman, ce qui l’empêchera d’avancer concrètement, de supporter cette épreuve au point où il sombrera dans des instants de paranoïa. Sa femme, Eskra, assiste, impuissante, au drame : son mari est « démoli de l’intérieur » [page 139]. Il se remettra néanmoins sur pied, difficilement.
9782226318138g

On assistera à l’étiolement du couple face à une épreuve à surmonter, Eskra prenant ses distances, agissant dans son coin pour remettre sur pied la ferme, tandis que Barnabas s’enivrera de whisky. Eskra est dans la droite ligne des femmes du milieu du XXe siècle, mère de famille avant tout mais s’affranchissant de l’autorité du père de famille, cette américaine agit pour le bien de sa maison. Car Eskra ne se sent pas irlandaise et elle sera la première à évoquer l’idée de rentrer aux États-Unis. Et au milieu de la catastrophe, on retrouve « tous les non-dits qui s’installent entre eux » [page 93], tandis que Billy, leur fils, se retrouve livré à lui-même, devenant une sorte de fantôme qui entre et sort, claque les portes, rédigeant sa vie sur un carnet, dont des passages, comme des feuilles volantes, s’insinueront entre les chapitres.

Paul Lynch décrit avec la justesse d’un peintre naturaliste les paysages typiques de l’Irlande, où pèse toujours un soupçon de mystères, une force invisible, « comme si les lieux étaient en perpétuelle réinvention, et les montagnes des créatures archaïques […] inventant en rêve leur propre mythologie » [page 186]. Loin d’être péjoratif, l’écriture se retrouve réduite, minimaliste, bien que des envolées lyriques surgissent ici ou là, elle est réduite à son importance première, celle de transmettre des émotions : autant la description de la poussière reflétée par une lampe-torche devient une « naissance de myriade de soleils, dont l’étincelle s’éteint sitôt jaillie » [page 195], autant il n’y a pas de grands effets d’annonce pour l’incendie qui n’est signalé que par deux simples mots : « Au feu » [page 19]. Sans oublier cette neige noire qui tombe sur la ferme et qui n’est autre que la cendre du bois de l’étable, balayée par le vent « dont le tourbillon évoquait […] une bande de démon déchaînés » [page 25].

À travers un second roman dont le personnage principal n’est autre que l’Irlande, ses plaines et ses tourbières, Paul Lynch livre une histoire émouvante et un univers lyrique et habité par la mort, qui demande néanmoins une implication totale des lecteurs pour pouvoir ressentir toute la beauté de son écriture, toute la douleur de ses mots.

La Neige noire (The black snow) de Paul Lynch, traduit de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso, éditions Albin Michel, 2015, 320 pages, 20 euros.

(1)

À noter que Un ciel rouge, le matin (Red sky in morning), traduit de l’anglais (Irlande) par Marine Boraso et édité par les éditions Albin Michel, sort en poche le 26 août au Livre de Poche.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s