Napoléon et la France de Thierry Lentz

Quiconque est amateur du Premier Empire sait qu’un nouvel ouvrage signé Thierry Lentz est une merveille d’érudition qui se lit presque comme un roman et chaque nouvelle parution est en elle-même un petit événement de plus dans les études napoléoniennes (1). Directeur de la Fondation Napoléon, il enseigne l’histoire du Premier Empire à l’Institut catholique d’Études supérieures de La Roche-sur-Yon et nous a livré une Nouvelle Histoire du Premier Empire en quatre volumes (2) qui a renouvelé en profondeur l’historiographie de cette période.

Thierry Lentz est donc de retour avec une nouvelle étude, sobrement intitulée Napoléon et la France, aux éditions Vendémiaire, dans la collection « Bibliothèque du XIXe siècle », en partenariat avec la Fondation Napoléon. L’ouvrage se compose de douze essais que l’auteur a spécialement retravaillé pour la parution en volume et en gardant, comme fil conducteur de sa réflexion, l’action de Napoléon en terme de politique intérieure. « Napoléon est et demeurera une grande passion française », nous dit-il en guise de prologue, tout en nous invitant à penser tranquillement le Premier Empire et son chef. L’adverbe a son importance car Napoléon n’a jamais été un sujet qui mettait tout le monde d’accord et son histoire balance entre une légende noire et une légende blanche, entre un extrême et l’autre.

Il est étrange, toutefois, qu’un personnage historique comme Napoléon ait une image de tyran, de dictateur qui lui colle à la peau. Peut-être est-ce à cause de la frénésie de travail qui l’occupait, dans le but de réformer le pays : « il veut gouverner et non philosopher » [page 15]. La distinction est de taille car il n’était plus l’heure de disserter sur la bonne forme de gouvernement à mettre en place et rectifier les erreurs faites durant le Directoire, où le pouvoir politique était centralisé dans les mains du législatif.

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Bien qu’il arrive au pouvoir grâce à un coup d’État, il réussit toutefois à asseoir une certaine légitimité notamment avec le soutien d’hommes politiques et des élites, sans oublier l’adhésion du peuple à un militaire victorieux et emprunt des mystères de l’Orient (sa campagne en 1798 donna naissance à une vague d’intérêt et de fascination pour l’Égypte antique, cette fameuse égyptomanie qui fera écrire à Victor Hugo dans ses Orientales que « là en effet tout est grand, riche, fécond »).

Cette légitimité se traduira par la proclamation de l’Empire et l’instauration de l’hérédité. Mais ce nouveau régime ne sera pas imposé par Napoléon car, en effet, « Bonaparte avait choisi la voie constitutionnelle pour parvenir à la modification de son statut » [page 34] nous précise Thierry Lentz dans son chapitre – l’un des plus intéressant de l’ouvrage – dédié à la réaction du Tribunat et du Sénat les deux chambres principales du Consulat. « Le gouvernement de la République est confié à un Empereur qui prend le titre d’Empereur des Français » indique le premier alinéa du sénatus-consulte du 18 mai 1804. Le titre peut alors sembler n’être qu’honorifique mais on peut toutefois souligner qu’il ne constitue en rien à une abolition de la République et démontre le respect de Bonaparte envers les institutions.

D’autant plus qu’il modernisa et organisa l’administration en centralisant le pouvoir politique dans les mains de l’exécutif au point où l’on peut affirmer que « la fonction publique, telle qu’on la connaît aujourd’hui, naît véritablement sous Napoléon » (3). Une grande partie de ces réformes a largement survécu à la chute de l’Empire, au point d’être encore usité de nos jours, comme le Code civil (1804) qui, bien qu’il ait connu des modifications, reste le fondement de l’organisation de notre société. Rajoutons à celui-ci le Code de procédure civile (promulgué en 1806), de commerce (1807) et pénal (1810). Ce sont d’autant un héritage de l’époque napoléonienne qu’une preuve que Napoléon ne fut pas le dictateur que l’historiographie anglo-saxonne aime à démontrer (l’un des chapitres de l’ouvrage qui traite d’ailleurs de la comparaison entre Napoléon et Hitler [page 196] est une critique virulente des auteurs qui n’hésitent pas à assimiler les deux personnages). Il est toutefois dommage qu’un chapitre n’ait pas été consacré à la création des lycées que Napoléon décida par la loi du 11 floréal An X (1er mai 1802) (4).

Excellent ouvrage de synthèse, Napoléon et la France permet d’embraser d’un coup d’œil l’action de Premier Consul et du futur Empereur tout en faisant office de testament de son œuvre de politique intérieure. Thierry Lentz, en retravaillant ses articles parus dans différents numéros de la presse spécialisée, nous permet, après la grande réussite des bicentenaires liés à l’Empereur, de dresser un tableau actuel de la recherche napoléonienne, tout en revenant sur certaines polémiques et certains débats qui n’ont plus lieu d’être. D’une lecture simple et accessible, c’est un ouvrage indispensable pour les amateur du Premier Empire.

Napoléon et la France de Thierry Lentz, éditions Vendémiaire, 2015, 256 pages, 20 euros.

(1)
Il n’y a qu’à lire Les vingt jours de Fontainebleau, éditions Perrin, 2014, pour s’en rendre compte : l’historien fait progresser la connaissance de cette période en exhumant des documents inconnus ou oubliés pour nous permettre d’en savoir plus sur la tentative de suicide de Napoléon.

(2)
Nouvelle Histoire du Premier Empire, éditions Fayard, 2002-2010, 4 volumes. À noter une histoire du Consulat du même auteur, Le Grand Consulat, éditions Fayard, 1999.

(3)
Citation de Jacques-Olivier Boudon, extraite de son ouvrage Histoire du Consulat et de l’Empire, éditions Perrin, 2000, et citée par Thierry Lentz, page 74 du présent livre.

(4)
On pourra toutefois se reporter à l’ouvrage publié sous la direction de Jacques-Olivier Boudon, Napoléon et les lycées, Nouveau Monde éditions, en partenariat avec la Fondation Napoléon, 2004.

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