Tandis que je me dénude de Jessica L. Nelson

« Que les apparences soient belles car on ne juge que par elles. » Placée en exergue du roman, cette citation de Roger Bussy-Rabutin est sans doute ce qui résume le mieux l’ouvrage de Jessica L. Nelson. Car il est question de beauté dans Tandis que je me dénude, un titre évocateur, voire même racoleur de prime abord, le second ouvrage de la romancière, après Mesdames, souriez, paru aux éditions Fayard en 2005 et récompensé par la bourse Lagardère. Cofondatrice des Éditions des Saints-Pères avec Nicolas Tretiakow en 2012 qui éditent des reproductions de manuscrits originaux dans de sublimes coffrets numérotés, Jessica L. Nelson frappe un grand coup pour cette rentrée littéraire avec un livre atypique dans sa construction et aux nombreuses voix qui imposent avec fureur leurs histoires.

C’est d’abord l’histoire d’Angelica Rivière, une franco-américaine, qui fait paraître son premier roman, intitulé Bébés de brume. Accompagnée par son Éditrice et l’Attachée de presse (avec des majuscules, s’il-vous-plaît), elle fait son premier plateau télévisé dans une émission diffusée en direct en access prime-time. Elle sera l’invitée aux côté d’un Acteur âgé et sur la fin de sa carrière et d’un Député qui fait sensation et ultra-médiatisé.

Face à un Présentateur qui se trompe sur le prénom de la primo-romancière (« Bienvenue, cher Député ! Chère Jessica !… » [page 27], «  Jocelyne, vous êtes l’auteur d’un premier roman corrosif » [page 29], etc.) et faisant accroître le malaise de la jeune femme, évolue un Bouffon, un chroniqueur qui sert  de faire-valoir au Présentateur et dont la présence n’est justifiée que par ses traits d’humour assassins, ainsi que d’autres personnages qui ne sont par forcément sur le plateau, en lien plus ou moins direct avec Angie Rivière, comme sa tante Zita, un de ses anciens élèves Rémi, ou encore cette fameuse Ombre dont les paroles sont transcrites en italique et que l’on peut considérer comme la conscience de la femme. N’oublions pas non plus cette silhouette menaçante, prête à intervenir, le Homard, un blogueur qui s’en prend à Angie. Et bien que son identité soit dévoilée en fin d’ouvrage, le crustacé n’est jamais loin, inquiétante figure au relent de corbeau voulant ruiner la réputation d’autrui en dévoilant un détail intime.

9782714460257

Car cette nudité, ce dévoilement est au centre du roman, c’est l’idée principale qui se cache derrière tous les propos : face aux caméras, Angelica  dévoile son visage, passant d’une obscure Auteuse  (comme dit le Présentateur) à un artiste éclairé par les projecteurs et qui doit se vendre dans un temps imparti, sous les regards de son Éditrice. Cette dernière, pour permettre à Angelica de passer dans l’émission, n’a pas hésité à promettre au Présentateur une interview avec un grand auteur de best-sellers : Angie devient une marchandise, « un package » comme le souligne l’Ombre. « Je suis à poil » [page 165].

Le personnage d’Angelica, qui tient beaucoup de Jessica L. Nelson, notamment concernant le trouble de l’anorexie, cette malheureuse pathologie qui peut toucher n’importe qui (1), est malmené par son auteur qui ne lui épargne rien. Venue pour « séduire le public, avec charme et autorité naturelle » [page 23], elle découvrira l’envers du décor, l’effet pervers de la caméra qui ne cherche que du sensationnel, du scandale pour faire vendre et faire de l’audience. « La télé, c’est ça, ma grande. Faire bander le public » [page 176] parvient à conclure l’Ombre. Au prise avec son TOC qui consiste à se laver les mains un nombre incalculable de fois, elle sera souillée par les réactions du Présentateur et du Bouffon, perdant son aplomb et, à travers ses pensées, elle se dévoilera avec un véritable sentiment de culpabilité qui ressort des phrases courtes, hachurées, d’une écriture nerveuse qui prend au corps, notamment dans les derniers chapitres où Angelica implose véritablement. Sans oublier le fameux « incident » qui se révèlera, terrible, un drame qui influera toute la vie d’Angie et qui deviendra pour elle le point de départ d’une quête pour se purifier.

Avec un découpage atypique et mêlant des voix  diverses dans une chorale polyphonique, Jessica L. Nelson nous livre un fantastique roman coup de poing et une virulente critique envers les médias et « une société devenue […] sans limite de sens » (2), sans oublier les réseaux sociaux, qui détruisent notre rapport à l’autre, le dénature (« Le fanatisme qui s’y développe, encouragé par l’anonymat » [page 197]).  Face à ce culte de l’apparence, Angelica Rivière incarne une femme forte, qui relève la tête avec brio et fait face à des pulsions négatives et de mort. Tout en intégrant sa propre expérience au vécu du personnage principal,  Jessica L. Nelson met en scène le reflet de notre société et son combat pour survivre dans l’arène (dont le plateau télévisé adopte la même disposition) pour finir sur une interrogation qui mérite réflexion : « Est-ce notre vanité ou nos écrans qui nous pourrissent ? » [page 209].

Tandis que je me dénude de Jessica L. Nelson, éditions Belfond, 2015, 240 pages, 16,50 euros.

(1)

À noter que Jessica L. Nelson a écrit un ouvrage intitulé Tu peux sortir de table, paru aux éditions Fayard, 2008, 216 pages, dans lequel elle revient sur ce qu’elle a enduré.

(2)

David Le Breton, En souffrance. Adolescence et entrée dans la vie, Paris, Editions Métailié, 2007, cité par Jessica L. Nelson page 157.

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2 réflexions sur “Tandis que je me dénude de Jessica L. Nelson

  1. Ton commentaire donne tellement envie de lire ce livre.
    Il y plane un vrai suspens, tu titilles l’envie, la curiosité et… nous voilà avec une lecture fort intéressante à lire!
    J’ai un challenge Zéro-Achats mais pas un challenge Zéro-Souhaits… 😀

    Encore un très bon article.

    J'aime

    1. C’est vraiment un ouvrage que je recommande. J’avoue que j’en attendais pas grand chose, mis à part un moment de lecture agréable et je me suis vraiment retrouvé emporté par cette écriture rythmée, violente. Le suspens y est certes présent notamment par rapport à « l’incident » mais il n’est pas au coeur du roman. C’est cette émission qui ressemble à pas mal de shows connus, ces personnages dont le nom est inexistant mais auxquels on peut tout de suite accoler le nom de personnes connus.
      Une bonne surprise pour ma part, en espérant que ça ne rallonge pas ta liste de souhaits 😉

      Aimé par 1 personne

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