La nuit de feu d’Éric-Emmanuel Schmitt

Ce n’est pas avec un nouveau roman que nous revient Éric-Emmanuel Schmitt mais avec un projet qui lui tient à cœur, un récit d’une formidable expérience qui bouleversa sa vie et influença son œuvre en profondeur. Agrégé de philosophie, amoureux du théâtre depuis son enfance où il assista à une représentation de Cyrano de Bergerac avec Jean Marais, Éric-Emmanuel Schmitt est un véritable touche-à-tout, au point de se consacrer à l’écriture cinématographique en adaptant certaines de ses œuvres sur grand écran (Oscar ou la Dame rose, entre autre, sorti au cinéma en 2009 avec Michèle Laroque). Avant d’en arriver là, il devra survivre à un évènement qu’il partage avec le lecteur dans son dernier ouvrage, La nuit de feu, paru chez son éditeur de toujours, Albin Michel.

C’est en 1989 qu’Éric-Emmanuel Schmitt se rend en Algérie, en compagnie de Gérard, un réalisateur, dans le but de mettre un point final à un projet de scénario consacré à Charles de Foucauld, un religieux qui fonda un ermitage dans le Hoggar, un massif montagneux du sud de l’Algérie, et assassiné en 1916. Pour ce faire, ils participent à une randonnée proposée par une agence de voyage spécialisée. En compagnie de huit autres touristes, d’un guide américain atypique avec « son physique de surfeur » [page 29] et d’un guide touareg, Abayghur, « beau, élancé, magistralement vêtu de lin indigo » [page 34], qui ne parle pas un mot de français, ils s’élancent dans le désert, dont le but, cet ermitage, prend l’allure d’un mirage tant son importance diminue face à deux rencontres que va faire Éric-Emmanuel Schmitt, la première étant le guide touareg. L’auteur en fera une deuxième, il aura du mal à lui accorder un nom, se limitant à celui que lui accorde la civilisation : Dieu. Car, dans l’immensité du désert, il perdra de vue ses compagnons au détour de blocs de pierre et devra affronter la solitude glaciale du Hoggar une nuit entière.

Sa première rencontre est Abayghur. C’est un vrai coup de foudre envers le nomade, un coup de foudre que l’auteur qualifie d’« humain » [page 35] et qui, par la simplicité de son mode de vie,  de son dénuement, prend facilement le rôle d’un prophète qui, à travers une marche dans le désert, enseigne l’humilité et l’amour envers son prochain, mais aussi la fidélité envers ses croyances, un respect qui se dessine dans ses relations avec les touristes. « Abayghur le patient, Abayghur le rêveur, Abayghur l’alangui me semblait plus sage que moi » [page 91] avoue l’auteur. Savourons ce rythme ternaire qui donnerait presque une illusion musicale d’un Credo. Sans oublier que le touareg, empreint d’une aura de mystère, est charismatique, lénifiant presque : « J’adorai son insolent tranquillité, le sourire dont il nous régalait, […] un sourire qui nous promettait des moments envoûtants » [page 35]. Le voir prier sera, pour Éric-Emmanuel Schmitt, un moment charnier de sa nouvelle foi : « Écrasé au sol, Abayghur se soumettait à l’infini […]. Il remerciait Dieu d’être en vie » [page 163].

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Car la deuxième rencontre que l’auteur a faite dans le désert saharien n’est autre qu’avec Dieu et, de ce voyage de travail qui va se transformer en périple initiatique, Éric-Emmanuel Schmitt en sort changé : « Je suis né deux fois : une fois à Lyon en 1960, une fois au Sahara en 1989 » [page 178]. Ce philosophe de formation va vivre au cours d’une nuit froide une étreinte, une chaleur qui va le saisir et lui révéler que « tout a un sens. Tout est justifié » [page 139]. L’auteur, à l’aide de mots simples, cherche à capturer l’essence de ce moment, les phrases se font courtes, les retours à la ligne nombreux comme si le souffle lui manquait, happé par une force qui n’a pas de nom, qui n’a pas de forme. Il ressent « un apaisement qui s’apparente au rassasiement, voire à l’orgasme » [page 140]. Sa perception de ce qui l’entoure change, il y trouve une félicité, une beauté qu’il ne ressentait pas jusqu’alors.

De cette nuit mystique, Éric-Emmanuel Schmitt ne se voit « ni comme un prophète, ni comme un inspiré » [page 178] mais on sent, dans ces mots qui coulent de lui avec une grâce limpide, la sensation d’être en paix et l’envie d’aimer son prochain. « La souffrance n’est pas une occasion de haïr, c’est une occasion d’aimer » écrit-il dans L’Evangile selon Pilate. Et pour cela, il n’hésite pas à se mettre à nu, dévoile ses pensées et raconte ce voyage qui l’a jeté dans les limbes de l’introspection dont il ressort grandi, heureux. C’est un véritable appel à la tolérance que nous livre l’auteur et fustige ceux qui brandissent l’étendard de Dieu avec un fusil, ces fanatiques « qui parlent à Sa place en prétendant L’avoir trouvé » [page 181], un ouvrage qui nous rappelle que les religions parlent avant tout d’amour, un sujet que connaît très bien Éric-Emmanuel Schmitt. « Nous devons reconnaître et cultiver notre ignorance » [page 182].

La nuit de feu d’Éric-Emmanuel Schmitt, éditions Albin Michel, 2015, 182 pages, 16 euros.

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