Missionnaires de la République de Michel Biard

Stigmatisés par les historiens du XIXème siècle qui les décrivaient comme des monstres sanguinaires, les représentants du peuple en mission sillonnèrent la France, dans le but de mobiliser les Français dans un vaste effort de guerre et furent la représentation du pouvoir auprès du peuple. Mal connus, leurs actions et leurs engagements se retrouvent prisonniers de la période de la Terreur et réduits à des répressions de masse. C’est pour leur rendre justice que Michel Biard, professeur d’Histoire de la Révolution française et du monde moderne et directeur du GRHis (1), retrace leur histoire à travers les parcours individuels des représentants dans son nouvel ouvrage, Missionnaires de la République, paru chez Vendémiaire, dans l’excellente collection « Révolutions ».

Créés par la Convention dans ses toutes premières semaines d’existence en 1792, les représentants en mission, membres de l’Assemblée Législative, étaient avant tout dépêchés auprès des armées et des départements considérés comme sensibles, en raison de la proximité des frontières. Présents sur le terrain, ces députés servaient de moyen de communication entre la réalité et l’enceinte de l’Assemblée dans un souci de sécurité nationale. Alors qu’elles étaient extraordinaires, ces missions  se sont développées et, en mars 1793, les premiers représentants virent le jour. Cette institution, nous dit Michel Biard, « invente un tout autre député, qui obtient des pouvoirs immenses […], qui se transforme en homme-orchestre de la Révolution » [page 70]. Pouvoirs qui leur seront justement reprochés par les opposants et par la postérité. Mais leur champ d’action reste toutefois restreint à l’objet de leur mission qui est « unique, limitée dans le temps et l’espace » [page 40]. Certains n’hésitèrent toutefois pas à jouer sur les mots, comme Levasseur de la Sarthe qui écrit : « […] je ne dois en aucune manière me mêler de l’armée. Cependant, dans un département frontière, où un général a son quartier général, il m’a été impossible de refuser de prendre part aux affaire de l’armée » [page 221-222].

couv-Missionnaires

Nommés par la Convention – et donc véritables armes politiques pour la faction dominant l’Assemblée –, ceux qui prennent l’allure de nos députés modernes et qui en sont les ancêtres, évoluant sur le terrain tout en intervenant politiquement à Paris lors de leur retour de mission sont ce que Michel Biard qualifie de « véritables Protées » [page 292] (2) : loin d’être cantonné à un seul domaine particulier, chaque missionnaire, outre la prédication qu’il doit effectuer auprès de la population locale (3),  voit son champ d’action concret être concerné par quatre domaines majeurs : d’abord en terme militaire en agissant sur la défense des frontières, puis d’un point de vue économique en agissant pour l’effort de guerre et en mobilisant l’industrie française, en représentant le pouvoir à l’échelle locale et enfin,  dans leur volonté d’organiser les villes. Ils « fournissent à cet égard le meilleur témoignage de ce que la France a alors été fraternelle et fratricide » [page 351], notamment en épurant les comités locaux de toute opposition – certains allant dans l’extrême, comme Carrier à Nantes qui fit noyer dans la Loire de nombreux condamnés.

Véritables bourreaux de travail, les représentants n’hésitaient pas à se montrer d’un bout à l’autre des départements, faisant des tournées d’inspections, n’omettant aucun site important à visiter, rencontrant les élites locales souvent défavorables à la venue d’un député et de son ingérence dans les affaires régionales. Le représentant « est alors un véritable homme-orchestre et doit veiller à éviter les fausses notes » [page 151]. Sans oublier une correspondance abondante ainsi que de nombreux comptes-rendues adressés à la Convention pour  témoigner de son action, comme le démontrent les milliers de pièces d’archives, véritable affirmation du travail achevé par des représentants qui seront qualifiés par leurs détracteurs de « proconsuls sanguinaires »  [page 390] ou d’ « orgueilleux vizir » [page 394].

Michel Biard nous livre donc une étude dense et richement documentée, aux nombreuses citations qui viennent appuyer son texte. À travers ses exemples, il nous permet de suivre le quotidien de ces représentants en mission, ces missionnaires chargés de prêcher la bonne parole de la République, et met en lumière « l’une des institutions les plus essentielles de la Révolution française » [page 418]. Véritables agents de la Convention au service d’une République des plus fragiles, en dépit des abus de certains des représentants, leurs actions restent considérables dans cette période d’instabilité politique. C’est un ouvrage d’une grande qualité sur ce phénomène qui est précurseur d’une centralisation de la vie politique dans les mains de la capitale.

Missionnaires de la République de Michel Biard, éditions Vendémiaire, 2015, 480 pages, 25 euros.

(1)

Groupe de Recherche d’Histoire de l’Université de Rouen.

(2)

Protée est une divinité grecque qui, outre son don de prophétie, a le pouvoir de se métamorphoser.

(3)

« Allez par tout le monde entier, et prêchez l’Evangile à toute créature» disait Jésus Christ à ses apôtres, les premiers missionnaires de la religion chrétienne (Marc 16:15).

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