La Fayette de Jean-Pierre Bois

Le 29 août dernier, la réplique de L’Hermione est arrivée au mouillage à Rochefort après une passionnante aventure de quatre mois (1). Cette expédition avait pour but la reconstitution du voyage que le navire de guerre français effectua en 1780 pour aller combattre aux côtés des insurgés américains contre l’ennemi héréditaire, cette perfide Albion. Le 21 mars 1780, un jeune homme de 23 ans embarque dessus pour une traversée de 38 jours. Nommé Major General un peu auparavant, grand ami de George Washington avec lequel il entretiendra une correspondance jusqu’à la mort de ce dernier, ce membre de la noblesse auvergnate n’est autre que le célèbre La Fayette, dont le nom reste lié à jamais avec la notion de liberté. Spécialiste de la guerre et de la société militaire aux XVIIIème et XIXème siècles, Jean-Pierre Bois, avec rigueur, s’attache à restituer la vie de ce héros dans une biographie qui prend des allures de roman d’aventure, paru aux éditions Perrin (2).

« Il a une vie dont la liberté est le fil rouge » nous indique l’auteur dans son introduction. Une vie que beaucoup auraient aimé la vivre et accomplir ce qu’il a fait, côtoyer des hommes aussi illustre que Benjamin Franklin et son humour, Washington et son intégrité, Alexandre Dumas et son hyperactivité. Né le 6 septembre 1757 au château de Chavaniac dans la Haute-Loire (3) et mort le 20 mai 1834 à Paris, il aura connu la royauté et sa chute, la Révolution et ses déceptions, l’Empire et ses incertitudes, la Restauration et ses promesses, la Monarchie de Juillet et ses désillusions. Désobéissant à ses ordres, il n’a pas hésité à aller combattre en Amérique pour la liberté, tel un missionnaire (comme le compare Jean-Pierre Bois à la page 41 de son ouvrage), aux côtés des Insurgents, c’est l’aventure qui l’attire, conduit par sa jeunesse fougueuse abreuvée par la contemplation des Vies des hommes illustres de Plutarque et cette envie de gloire qui le ronge, qui l’opprime : « La Fayette a épousé la cause de la liberté, trouvant dans cette position la gloire qui est son obsession » [page 85].

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Héros des Deux Mondes, il trouve cette gloire, il la conquiert à la tête de la première division de l’armée américaine devant la place de Yorktown le 19 octobre 1781, « le plus haut fait d’armes de La Fayette » [page 70]. « Celui dont le nom devient un symbole » [page 84] est acclamé à son retour en France, quittant l’Amérique après le traité de Versailles. « Avant son départ, il a été fait « citoyen des Etats-Unis d’Amérique » par le Congrès » [page 74]. Tel un adoubement.

Sa vie se décompose en trois périodes bien distinctes : la première va jusqu’à la Révolution. Ce n’est qu’une période de gloire, de célébrité. Il est ovationné le 10 février 1782 à l’Opéra pendant une représentation d’Iphigénie en Aulide de Gluck, il est acclamé à la loge maçonnique de Saint-Jean d’Ecosse du Contrat social, il est décoré de la croix de Saint-Louis, « La Fayette mène grande vie » [page 96]. Son entrée en politique lui permettra d’insuffler un souffle de liberté, tandis qu’un murmure terrible commence à remuer la France. La lutte contre l’esclavage trouvera en lui l’un de ses plus fervents défenseurs.

Une deuxième période s’étend de la Révolution jusqu’à sa libération des cachots d’Olmütz : époque sombre pour ce héros, devenu « qu’un vil satrape » dans la bouche de L’Ami du peuple, l’amer Marat tandis qu’André Chénier espère « La Fayette à l’échafaud » dans le Journal de Paris. Malgré tout, La Fayette, devenu Lafayette, refusant cette particule malvenue sous la Révolution, reste populaire en Province, comme en témoigne cette anecdote que nous rapporte l’historien : alors que La Fayette fait un voyage en Auvergne, le baron de Frénilly est confondu avec le héros. Le peuple l’acclame tandis que le baron leur fait réaliser leur erreur : « Après cette méprise, le baron reçoit du maire et du général les excuses du peuple « qui m’avait lapidé pour me punir de n’être pas La Fayette » » [page 202]. Cela ne l’empêchera pas d’être accuser et considérer, le 19 août 1792, comme un traître envers la Nation. Passant la frontière pour aller en Hollande, il sera arrêté et remis aux Autrichiens qui l’enfermeront dans la prison d’Olmütz.  La Fayette « n’a plus rien été dans la Révolution après son arrestation » [page 233].

La dernière période de sa vie est une terrible traversée du désert dans laquelle le marquis parvient toutefois à trouver quelque oasis et havre de paix lui permettant de retrouver, fugitive, cette gloire déjà ancienne. De sa libération en septembre 1797, comptant sur le soutien de sa famille et de sa chère épouse Adrienne, jusqu’à sa mort, La Fayette sera de l’opposition : envers Bonaparte, qu’il n’a jamais appelé Napoléon, même après le sacre de ce dernier, envers Louis XVIII qui marque un retour en arrière d’un point de vue des acquis de la Révolution, envers Charles X et Louis-Philippe, qui le décevront. Il inaugurera cette notion de « centre », cassant la politique gauche-droite. Mais ce sera aussi une période où il mettra son talent de cultivateur au service de l’agriculture, son passe-temps favori, et qui lui fera gagner des prix.

« Quel roman que ma vie » disait Napoléon. Cette phrase aurait pu être de la bouche de La Fayette.  Dans une biographie vivante, Jean-Pierre Bois nous dresse un portrait de La Fayette saisissant, mêlant citations et documents au milieu du déroulement de la vie du marquis. « Homme d’une idée, il n’en a jamais changé » [page 426] souligne-t-il. Impétueux, fier de ses valeurs, de ses convictions, il se battra jusqu’au bout pour cette liberté qu’il chérissait tant. « Aucune souillure n’est attachée à sa vie » écrivait Chateaubriand dans ses Mémoires d’outre-tombe, achevant donc ce portrait de La Fayette, un Bayard des temps troublés durant lesquelles la France se cherchait.  

La Fayette de Jean-Pierre Bois, éditions Perrin, 2015, 488 pages, 24 euros.

(1)

Aventure relatée par un blog, dont je ne saurais que trop recommander la lecture, c’est un véritable journal de bord qui nous entraîne dans les coulisses de l’évènement tout en nous faisant remonter le temps. http://www.hermione.com/blog-de-l-hermione/

(2)

À noter, toujours chez le même éditeur et toujours du même auteur, un passionnant essai publié en 2012, La Paix. Histoire politique et militaire.

(3)

De nos jours, Chavaniac-Lafayette, en hommage au marquis.

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