Délivrances de Toni Morrison

Cela fait 45 ans que Toni Morrison enchante les lecteurs par sa prose à la fois simpliste et chargée de sens, construisant une œuvre cohérente dans laquelle revient continuellement une obsession, celle de la couleur de peau, de cette nuance qui n’en finit plus d’être un sujet chaud aux États-Unis, ce pays qui brandit la liberté comme expression culturelle, comme devoir et qui n’arrive pas à se défaire de ce passé ségrégationniste et esclavagiste, de ce racisme qui continue de sévir et à gangréner  les relations entre ses habitants : il n’y a qu’à passer en revue les différents faits divers relatés par la presse et les journalistes, comme, dernièrement, les évènements à Baltimore. À 84 ans bien sonnés et une carrière plus que réussie et remplie (1), l’auteur revient avec son onzième roman, Délivrances (God Help the Child), dans une traduction signée par Christine Laferrière, aux éditions Christian Bourgois.

Comme toujours, chez Toni Morrison, il est question de l’enfance, une enfance qui laissera ses marques sur ses personnages, qui influera sur leurs choix, leurs actes, leurs pensées. Confrontés aux regards des autres dans une période de construction et de développement importants, ses personnages en portent les séquelles, ainsi que le fardeau de leurs ancêtres, un héritage qu’ils n’hésitent toutefois pas à afficher, à porter fièrement, comme le fait Bride, dans son nouveau roman, tout en le reniant, d’une manière paradoxale.

978-2-267-02878-2g

Ce reniement, chez Bride, le personnage principal, réside dans l’abandon de son véritable nom, Lula Ann Bridewell. Elle refuse d’être assimilée à ces derniers qui lui rappellent sa mère, Sweetness, « Douceur » en anglais. Elle n’a cette douceur que par ce surnom, dont elle force sa fille à employer au lieu de l’appeler maman, et n’aura d’autres contacts intimes avec Bride qu’en la giflant : « Le choc fut adouci par la satisfaction d’être touchée, manipulée, par une mère qui évitait le contact physique chaque fois que c’était possible » [page 95]. « Ce n’est pas de ma faute » se défendra Sweetness [page 13]. Elle croyait bien faire, en cherchant à protéger sa fille, regrettant qu’ « elle soit née avec cette couleur terrible » [page 15], ce noir profond, intense, ce noir bleuté que n’a pas sa mère qui peut se faire passer pour une blanche grâce à une peau claire. Elle rejettera l’enfant, dès les premiers instants, en refusant de l’allaiter, coupant ce lien sacré qui unit le nouveau-né d’avec sa mère.

Bride est donc née avec ce qui est considéré comme un handicap, elle en fera un atout. Elle consulte un « créateur de « personne totale » », comme il dit lui-même, du nom de Jeri qui lui procure ce conseil qu’elle appliquera à la lettre : « « Tu devrais toujours être en blanc tout le temps » insistait Jeri » avant d’ajouter « « Pas seulement à cause de ton nom […] mais à cause de ce que ça fait à ta peau réglisse » » [page 45]. Bride. « La mariée » en anglais. Elle sera la créatrice d’une ligne de cosmétique, du nom de TOI, MA BELLE, et grandement épanouie dans son travail, avec la lourde charge d’embellir, d’agrémenter le visage de femmes quelques soient leurs couleurs de peau, tandis que sa vie sentimentale avec un homme du nom de Booker deviendra de plus en plus sérieuse.

Arrive alors la libération d’une femme, Sofia, qui semble beaucoup intéresser Bride. Elle sort après quinze ans de prison. Elle doit se reconstruire, tourner la page, une longue page qui voit sa vie se briser sur la simple désignation d’un doigt qui se lève vers elle devant un tribunal. Pour elle, c’est maintenant « la délivrance des larmes non versées pendant quinze ans ». « Maintenant, je suis propre » [page 86]. Arrive aussi une rupture, celle de Booker qui, d’une phrase assassine, rejette Bride : « T’es pas la femme que je veux » [page 19]. Huit mots qui cavaleront dans l’esprit de la jeune femme, la renvoyant dans son passé, car c’est un deuxième abandon qu’elle vit, après cette mère qui lui trouvait « quelque chose de sorcier » dans le regard [page 17].

« T’es pas la femme que je veux », cette phrase sera répétée à travers l’ouvrage, tel un écho, qui dépossédera littéralement Bride de ses atouts féminins. Le récit prend alors l’allure d’un conte : Bride voit disparaître sa poitrine, ses saignements menstruels, etc. À travers ce refus d’autrui, elle perd de sa superbe, de ce physique qu’elle met en valeur à travers des vêtements blancs et ses différentes nuances, « ivoire, nacre, albâtre, blanc papier, neige, crème, écru, champagne, spectre, argile » [page 46]. Encore et toujours la couleur qui s’ajoute au récit, comme pour faire miroir à la peau de Bride. « Sa couleur est une croix qu’elle portera toujours »  [page 18].

Toni Morrison entrelace les voix de ses différents protagonistes, leur faisant exprimer leurs douleurs, leurs souffrances, tout en coupant ces confessions par des chapitres à la troisième personne, comme pour leur permettre un moment de silence, de recueillement. Ils sont tous à la recherche d’une chose qui leur manque, pour achever une délivrance d’une enfance que l’on pourrait considérer comme maltraitée, une délivrance du mensonge qui s’est instillé au fil des années, mais aussi la délivrance, celle de la naissance, devant un être sans préjugé, vierge, pur, blanc. « Bonne chance, et que Dieu aide l’enfant » s’exclame Sweetness [page197].

Délivrances (God Help the Child) de Toni Morrison, traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Laferrière, éditions Christian Bourgois, 2015, 200 pages, 18 euros.

(1)

Rappelons, entre autre, que Toni Morrison a été récompensée par le Prix Nobel de Littérature en 1993 et a été décorée par Barack Obama de la Medal of Freedom, la Médaille de la Liberté, fin 2012.

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