Profession du père de Sorj Chalandon

Alors qu’il sera le président d’honneur de la quatorzième édition de la manifestation littéraire Les Mots Doubs à Besançon, qui se déroulera du 18 au 20 septembre, Sorj Chalandon fait paraître son septième roman, toujours aux éditions Grasset, intitulé Profession du père. Après Le Quatrième Mur, paru en 2013 et qui a reçu le prix Goncourt des Lycéens, l’auteur, journaliste au Canard enchaîné, revient avec ses thèmes de prédilection, l’enfance, la guerre, la figure paternelle et nous livre un roman sublime dans lequel il s’expose plus que l’on pourrait le croire.

Profession du père est l’histoire du petit Émile Choulans et de sa relation avec ses parents, et plus particulièrement avec son père, André. Nous sommes en 1961. Le dimanche 23 avril, c’est le putsch des généraux à Alger, fomenté par quatre militaires, Maurice Challe, Raoul Salan, André Zeller et Edmond Jouhaud, en réaction à la politique de Charles de Gaulle. Il ne reste plus qu’une année avant les accords d’Evian et la fin de la guerre d’Algérie.

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La famille Choulans vit dans un petit appartement, dans une ville qui n’est jamais nommée mais dont les descriptions qui sont distillées dans le texte font rapidement deviner qu’il s’agit de la ville de Lyon comme cette « rue Mourguet, une montée sinueuse qui menait à l’école » [page 51]. André, le père, est un héros. Mais pas de ceux qui s’affichent dans les cérémonies et défilés. C’est un héros de l’ombre, qui conseillait en secret le général de Gaulle, qui entretient des relations avec Salan, revenu d’Algérie et qui se planque. « « Choulans, mon vieux complice… » » lui écrit ce dernier [page 77]. C’est un touche-à-tout, à la fois footballeur, parachutiste, pasteur pentecôtiste, professeur de judo et bien d’autres. Pour l’école d’Émile qui demande la profession du père, il sera simplement sans profession. « Écris la vérité : « Agent secret. » Ce sera dit. Et je les emmerde. » [page 57] explose-t-il devant ce qu’il considère comme de la curiosité mal placée.  Si André reste humble (« l’héroïsme ne s’explique pas » [page 51]), il n’en demeure pas moins qu’il prend part à l’Organisation armée secrète et est un élément actif dans la préparation d’un projet particulier, celui d’assassiner Charles de Gaulle.

Émile, quant à lui, a 12 ans. Il observe quotidiennement ce père distant, secret, qui éteint la lumière avant d’ouvrir la porte d’entrée, qui surveille les déplacements dans la cage d’escalier. Il accompagne son père dans les parcs qui est armé de talkies-walkies et qui parle avec un fort accent américain. Il accepte des missions de sa part, comme celle d’écrire à la craie le nom de Salan et des généraux sur les murs, ne comprenant pas réellement qui ils sont mais tout en étant rempli d’admiration pour ces personnages. « J’avais presque vu Salan » [page 67], se dira-t-il lors d’une mission confiée par son père, chargé d’une lettre qu’il devait remettre au rebelle. Il y a aussi son parrain, un militaire américain du nom de Ted, figure fantomatique, toujours dans l’ombre, qui est de retour en France, qui rôde. S’interrogeant sur le militaire qui n’est jamais venu le voir, son père lui répond : « Il veut que tu le mérites » [page 93]. Pour cela, son père l’entraîne, la nuit, à faire des pompes, à endurer la morsure du froid, à subir des coups lorsque les notes sont mauvaises, à devenir un soldat. Et, tout comme son père, Émile veut devenir un héros, quitte à assassiner Charles de Gaulle.

« Pauvre gosse » [page 99]. Cette réflexion est celle d’une monitrice, à Arcachon, pendant les vacances d’été. Émile ne comprendra pas ce que cette phrase implique, son sous-entendu lourd de sens. C’est un enfant qui est obnubilé, aveuglé par son père et son autorité, refusant de voir les preuves qui s’accumulent au fil des années. Émile n’a qu’un seul but, un but qu’il ne devrait pas à avoir : que son père soit fier de lui. « Il a claqué ma cuisse […] Il m’a souri. Il était content, fier. Lui et moi avions fait du beau travail » [page 178]. Ces rares instants de complicité, dans leur relation père/fils, sont comme un interlude, un sentiment de plénitude s’empare d’Émile, rendant plus terrible encore les séjours de l’enfant dans la penderie de la chambre de ses parents qu’Émile subit comme une formalité : « Il m’a pris par les cheveux […] Il m’a emmené dans leur chambre. Il a ouvert  » la maison de correction » » [page 173]. Des phrases courtes, simples,  que le narrateur déclame avec froideur, avec indifférence, comme s’il parlait d’un autre. Les coups, il les subit dans le même état d’esprit, ils font partis du quotidien : « Je ne pleurais pas. Je tremblais, je gémissais […] mais je ne pleurais pas. Je pleurais avant les coups […] Mais jamais pendant » [page 87].

Puis, il y a sa mère. Impuissante, presque déconnectée du monde réel, subissant la mythomanie et la tyrannie de son mari. Elle ne cesse de répéter une phrase, comme un refrain, comme une leçon apprise par cœur et qui justifierait la moindre chose : « Tu connais ton père ». Son univers est restreint, se limitant à sa cuisine dans laquelle ils attendent « la fin du monde » [page 84] lorsqu’Émile reçoit une mauvaise note et doit l’annoncer à son père. Elle sombre dans l’indolence, dans l’impuissance. La famille Choulans ? « Une secte minuscule avec son chef et ses disciples, ses codes, ses règlements, ses lois brutales, ses punitions » [page 289] dont la seule échappatoire réside dans la mort du maître.

Exit les envolées lyriques qui, dans ses romans précédents, apparaissaient brutalement au détour d’un paragraphe, d’une phrase. Ici, Sorj Chalandon utilise les mots les plus simples qui deviennent évocateurs, qui se chargent de sens, un style dans lequel surgit la naïveté enfantine de son narrateur et où le lecteur aperçoit, malgré les coups, malgré la violence, l’admiration de l’enfant envers son père ainsi que la peur : « J’ai eu peur de me faire prendre. Pas par la police, par mon père » [page 68].

Il est toutefois regrettable que l’ouvrage de Sorj Chalandon ne figure pas sur la liste des sélectionnés pour le prix Goncourt car il n’en demeure pas moins que c’est 320 pages d’émotions diverses qui nous prend aux tripes et un portrait d’une société tiraillée par la décolonisation et ses heures sombres et d’une folie, d’une fureur qui n’évolue que dans la sphère privée, celle de la famille. Le coup de cœur de cette rentrée littéraire française.

Profession du père de Sorj Chalandon, éditions Grasset, 2015, 320 pages, 19 euros.

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