Les Transparents de Ondjaki

Remportant le prix José Saramago 2013 pour cet ouvrage, Les Transparents (Os transparentes) est le troisième ouvrage publié en langue française (1) de l’angolais Ondjaki, de son vrai nom Ndalu de Almeida. Paru aux éditions Métailié, ce roman, sorti en 2012 en Angola, est une véritable révélation et fait entrer de plain-pied l’auteur âgé de 38 ans et titulaire d’une licence en sociologie sur la scène littéraire internationale.

Roman fleuve, polyphonique, Les Transparents raconte l’histoire d’un vieil immeuble du centre-ville de Luanda, la capitale angolaise, et de ses habitants, de ses visiteurs qui errent dans les couloirs, dans les rues de la ville, au rythme de la mélodie de ce filet d’eau s’échappant des canalisations défoncées, vraie petite rivière idéale pour « rafraîchir [les] corps » qui « se baignèrent comme s’ils étaient les derniers citoyens du monde » [page 156]. Cet immeuble est un microcosme où la société luandaise se croise, se parle, fait part de ses revendications, tout en étant un lieu où les promeneurs viennent flâner, portés par le murmure de ces eaux perdues.

On y croise des personnages tous plus différents les uns que les autres mais qui se rejoignent dans leur attachement à leur immeuble. Il y le MarchandDeCoquillages, toujours accompagné par l’Aveugle qui a « la nostalgie des couleurs, de toutes les couleurs » [page 55] et pouvant « entendre le bruit du sel dans les coquillages » [page 21] Ce duo improbable ouvre et ferme l’ouvrage, comme un écho étouffé par le bruit des flammes et de cette couleur, ce « rouge tout doucement » [page 349], élevant le jeune MarchandDeCoquillages au rang d’Orphée.

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Nous trouvons aussi GrandMèreKunjikise, parlant uniquement en umbundu, un dialecte de l’Angola, et philosophant. Elle est en quelque sorte ce qui raccroche l’Angola avec son passé d’avant-guerre, un souvenir des traditions ancestrales, ne parlant pas un mot de portugais tout en le comprenant. « Chacun parle la langue qu’on lui a apprise ! » tempête-t-elle [page 14]. Elle vit avec Xilisbaba et son mari Odonato qui souffre d’un mal terrible, le faisant maigrir, rendant sa peau translucide, son corps transparent. « Tout ce qui nous arrive est une sorte de sorcellerie » dit-il à l’Aveugle [page 158]. Le couple a une fille au nom de couleur, Amarelinha, diminutif d’amarelo, la couleur jaune.

Évoluent autour d’eux, entre autre, MariaComForça et son mari Edú et son énorme mbumbi, son hernie, se déplaçant toujours accompagné d’un petit banc pour permettre de se reposer, conscient de sa particularité et prêt à l’exploiter en passant à la télévision, le CamaradeMuet, amateur de jazz, dont la journée est occupée par l’épluchage de pommes de terre dont « les épluchures tombaient à ses pieds comme des sourires » [page 183], Paizinho, un garçon, malicieux, adopté par l’immeuble depuis que sa mère et lui ont été séparé par la guerre qui a ravagé le pays.

Cet immeuble « mystérieux, décati, pauvre, à travers lequel la vie promenait sa célébration » [page 183] devient le point de rencontre de nombreux personnages comme ce Facteur qui se lance dans une quête pour que l’administration le dote enfin d’une mobylette, ce Ministre de passage à la recherche d’un téléphone portable et qui sera confronté à la misère et au dénuement, ne trouvant pas de téléphone avec du crédit, les contrôleurs du gouvernement DestaVez et DaOutra, inséparables, personnages hautement kafkaïens tant ils sont imprégnés de l’univers administratif, corrompus, qui surgissent, avides de conclure des affaires.

L’écriture d’Ondjaki se fait fluide, enchanteresse, nous berçant du rythme des jours et du quotidien pas si banal que cela de cet immeuble, de ses mystères, de la vie de ses occupants, rappelant le roman de José Saramago paru à titre posthume, La Lucarne (2). Présentant une mise en page originale en supprimant l’utilisation des majuscules pour les réserver aux noms des personnages, le corps de l’ouvrage est fait de longues phrases qui ne sont pas terminées par le traditionnel point mais laissées comme en suspens dans l’air, débarrassées d’une ponctuation brutale comme une mise à mort.

À travers une galerie de personnages divers, Ondjaki dresse un portrait de son pays, traumatisé par la guerre, pansant ses blessures tout en faisant face aux investissements étrangers qui s’approprient leur terre, de ce pays qui se reconstruit mais qui reste transparent et dont une journaliste de la BBC déclarera à Odonato : « Personne ne s’intéresse aux bonnes nouvelles concernant l’Angola ou l’Afrique » [page 235]. Avec une grâce toute poétique (« le feu c’est comme le vent, il crie beaucoup mais sa voix est toute petite » [page 16]), Ondjaki livre un roman aussi intriguant qu’intéressant qui en fait, une fois le livre achevée, une très belle découverte, tout en laissant le lecteur triste de quitter autant de personnages auxquels il s’est rapidement attaché.

Les Transparents (Os transparentes) de Ondjaki, traduit du portugais (Angola) par Danielle Schramm, éditions Métailié, 2015, 368 pages, 21 euros.

(1)

Bonjour camarades (Bom Dia Camaradas), paru en version originale en 2001 et en version française en 2005 et Ceux de ma rue (Os da minha rua), paru en 2007 pour la version originale et française, les deux ouvrages traduits par Dominique Nédellec.

(2)

La Lucarne (Claraboia) de José Saramago, traduit du portugais par Geneviève Leibrich, éditions Points, 2014, 384 pages, 7,7 euros.

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