De Lattre de Pierre Pellissier

Alors que nous avons célébré cette année le 70ème anniversaire de la Libération, célébrations toutefois timidement relayées par les médias, et tandis que se profile à l’horizon son centenaire qui va arriver somme toute assez rapidement, voici que paraît en poche, dans la collection « Tempus » des éditions Perrin, une édition revue et corrigée de la monumentale biographie que Pierre Pellissier, ancien journaliste au Figaro, consacre à Jean de Lattre de Tassigny. D’une écriture vivante, et avec un sens du détail plus qu’appréciable, ce « biographe accompli », comme le décrit son éditeur (1),  nous entraîne dans l’intimité d’un grand homme et nous dévoile son génie.

Ce militaire, doublé d’un dandy dans la tradition de l’art, est l’homme de deux époques : né à Mouilleron-en-Pareds en Vendée le 2 février 1889, décédé à Paris le 11 janvier 1952, il connaît ce que Stefan Zweig qualifie du Monde d’hier, celui d’avant 1914 et de son effroyable boucherie qui lui permettra d’accéder au grade de capitaine et de connaître ses premières blessures sur le front. Il assiste aux différents changements politiques qui permettront la montée du nazisme et du déclenchement de cette Seconde Guerre Mondiale, lorsqu’Édouard Daladier, président du Conseil des Ministres à l’époque, et le Premier Ministre anglais, Arthur Neville Chamberlain, laisseront Hitler envahir la Tchécoslovaquie pour annexer les Sudètes.

9782262051563

Entrant à Saint-Cyr en 1909, il fera parti de la promotion dite « Mauritanie » jusqu’en 1911 (2). « Ils s’instruisent pour vaincre », telle est la devise de l’école militaire, De Lattre l’appliquera jusqu’au bout, étudiant les cartes d’état-major, imaginant, d’une manière presque prophétique, les manœuvres d’une invasion allemande par la Belgique, au nord de la ligne Maginot en 1934. La Grande Guerre, quant à elle, révélera à ses compagnons et à ses supérieurs sa bravoure qui ressemble en premier lieu à de l’inconscience, aux actes d’un jeune adulte impatient de se jeter dans la mêlée : « [Il] est le héros d’une extraordinaire aventure, sans doute le dernier blessé des guerres modernes, à l’arme blanche, dans une charge de cavalerie » souligne l’auteur [page 68]. Une charge lourde de conséquence, blessant le fougueux soldat au poumon et entraînant des séquelles qu’il conservera toute sa vie.

Mais, « la vie de Jean de Lattre de Tassigny n’étant qu’alternance d’ombre et de lumière » [page 308], cette « étrange défaite », pour reprendre le titre de l’ouvrage de Marc Bloch, il l’a subie de plein fouet, alors qu’il était à la tête de la 14e division d’infanterie, combattant à Rethel, tentant d’arrêter la progression allemande, tandis que le gouvernement se replie du côté de Bordeaux. « L’armée française a été vaincue en six semaines » [page 276] souligne Pierre Pellissier, submergée par l’invasion allemande. De Lattre se replie alors du côté du Puy-de-Dôme, tandis que les parlementaires, loin d’offrir les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, le supplie presque de les accepter. C’est le début du régime de Vichy et de la collaboration, des années noires, comme les qualifie Jean Guéhenno. De Lattre ne collaborera pas avec les Allemands, il agit pour la France, uniquement pour elle et, du haut de l’école qu’il crée dans la ville d’Opme, « ce sont ces soldats de demain, qui seront parfois des soldats de l’ombre, qu[’il] veut préparer » [page 301].

« Mon acte n’a été inspiré que par l’amour de la France et de l’armée » [page 365] écrira-t-il dans une lettre qu’il enverra à la presse pour justifier sa rébellion lorsque les Allemands envahiront la zone sud de la France en 1942. Son procès commencera le 9 janvier 1943 puis il sera emprisonné dans la prison de Riom, dans le Puy-de-Dôme, dans une cellule que Léon Blum occupa juste avant lui. S’en suivra son évasion, rocambolesque, et sa fuite vers Londres. Il participera à la Libération et se fixera comme objectif de combattre les Allemands jusqu’à chez eux.

Plus qu’un stratège, De Lattre est avant tout une personnalité, un caractère qui, derrière ses colères (« Il avait un grand cœur et il regrettait, je le pense, ses terribles boutades où il tentait de nous mettre plus bas que terre » dira de lui le docteur Solange Troisier [page 518]), se fait charmeur, aimable, franc camarade. « Pour l’amour du ciel, ne vous faites ni tuer, ni prendre parce que vous m’êtes trop utiles en ce moment et aussi – il y a un brin d’émotion dans sa voix – parce que je vous aime bien » [page 259]. Cette phrase, le capitaine de Camas se la rappellera toujours quand, en mai 1940, le général De Lattre donnera ses ordres à ses officiers d’état-major. Il impose sa patte partout où il passe, comme cette obsession pour l’hygiène et les ongles propres.

Il s’entoure d’hommes fidèles, se constituant un cabinet, secondé par sa femme, Simonne Calary de Lamazière qu’il épouse en mars 1927, et par son fils, Bernard, né le 11 février 1928 et mort le 30 mai 1951, à Ninh Binh, au Viêtnam, dont son père portera la culpabilité de son décès : « Il m’a sauvé lorsque j’étais en prison, je lui dois tout, la liberté et la vie. Et je n’ai même pas su le protéger » [page 790].

Pierre Pellissier retrace ainsi avec brio la vie de ce militaire hors du commun dans une biographie sans parti pris, dévoilant l’homme privée derrière la figure impassible et colérique du soldat. « Les publications des précédents livres consacrés à Jean de Lattre ont presque immédiatement suivi sa disparition », indique-t-il dans son Avant-propos. Il emploie donc la rigueur de l’historien pour livrer une étude fouillée, n’hésitant pas à interroger les personnes encore en vie et ayant côtoyé au plus près celui qui sera surnommé « le Roi Jean » (3), recoupant les différents documents puisés dans les archives familiales comme dans les archives de l’Armée. Se dressent alors des pages puissantes et captivantes sur un homme déconcertant.

De Lattre de Pierre Pellissier, éditions Perrin, coll. Tempus, éd. revue et corrigée 2015, 960 pages, 12 euros.

(1)

À noter, toujours aux éditions Perrin, l’excellente première biographie consacré au général Raoul Salan. Salan de Pierre Pellissier, éditions Perrin, 2014, 608 pages, 26 euros.

(2)

La promotion n°138 de Saint-Cyr, qui étudiera de 1951 à 1953, portera son nom. Ne décédant qu’en 1952, il est certain que De Lattre était au courant de cet hommage qui, à coup sûr, dut le réjouir.

(3)

Cette biographie est parue pour la première fois en 1998, aux éditions Perrin.

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