Libres d’aimer de Clélia Renucci

Quelle drôle d’association Clélia Renucci entreprend dans son premier essai, intitulé Libres d’aimer et sous-titré Les cougars dans la littérature, publié par les éditions Albin Michel. Professeur de Lettres Modernes et chargée de cours en licence de Lettres Modernes à la Sorbonne, Clélia Renucci propose une nouvelle vision de l’image de la femme dans la littérature en passant au crible les héroïnes et leur histoire pour en proposer une nouvelle définition correspondant à ce phénomène de société que sont les cougars. Le résultat est brillant et une véritable ode à l’amour et à la littérature.

Débutant son étude par la définition de la cougar que nous livre le Petit Robert dans son édition de 2012 (« une « femme mûre qui recherche et séduit des hommes beaucoup plus jeunes » » [page 7]), Clélia Renucci décide de donner un aperçu original des célèbres femmes qui peuplent les romans classiques (que ce soit la marquise de Merteuil chez Laclos ou encore les nombreuses femmes qui évoluent chez Balzac) que dans la littérature récente (comme en témoigne les extraits du nouveau Bridget Jones d’Helen Fielding).

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Ce sont dix-huit chapitres découpent l’ouvrage et qui présentent dix-huit catégories de cougars différentes, des initiatrices aux éconduites, des collectionneuses aux fausses dévotes séductrices, en passant par les mères et les sadomasochistes. Toutes ont un point commun, celui d’être plus âgées que leurs compagnons et amants.  Pas forcément de beaucoup d’années, à l’image de Madame de Merteuil et du chevalier Danceny dans Les Liaisons Dangereuses de Choderlos de Laclos, contrairement à Jean-Jacques Rousseau et Madame de Warens qui l’initia aux plaisirs de la chair dans une relation aux relents incestueux (« Très vite il l’appelle Maman et elle Petit » [page 12]).

Mais il y a, de l’attitude des cougars, un refus de vieillir ou, pour les plus lucides, une volonté de ralentir l’écoulement du temps qui continue à infliger ses préjudices au physique, « l’objectif est donc de plaire, pour ne pas vieillir » [page 143], profiter d’une vie qu’elles n’ont pu savourer, mariées trop tôt et bloquées dans un mariage de raison et non d’amour. La séduction est toujours dans le coin, prête à surgir par un geste, une parole, une allusion.

Il n’en reste pas moins que certaines sont des « victimes de l’amour », pour reprendre le titre d’une des catégories de l’ouvrage. Madame de Rênal, dans Le Rouge et le Noir de Stendhal, est l’exemple le plus saisissant qu’utilise Clélia Renucci, n’hésitant pas à qualifier l’héroïne de « MILF (Mother I’d Like to Fuck) par excellence » [page 197], comparaison qui fait immédiatement sourire le lecteur. Il ne sera sûrement plus possible de lire le chef d’œuvre de Stendhal sans y penser de nouveau.

Parmi les catégories les plus intéressantes, on trouve les collectionneuses et les briseuses de ménage qui se définissent de la manière suivante : « une joueuse, une pure séductrice dont le triomphe passe par l’anéantissement de ses amants » [page 142]. Ce sont des prédatrices, cherchant à briser la routine dans laquelle elles sont tombées, des manipulatrices cherchant « l’éclat, l’extraordinaire » [page 147]. Deux œuvres de Balzac sont pris pour exemple, Le Lys dans la vallée et Béatrix dont Balzac dresse un portrait saisissant de cette dernière, Béatrix qui « après avoir été l’esclave, […] éprouvait un désir inexplicable d’être à son tour le tyran » [citation page 156]. Ne perdons pas de vue que lorsqu’il fallait parler des femmes, Balzac était certainement le mieux placé sur le sujet : outre ses nombreuses liaisons avec la gente féminine, lui-même fut au prise de cougar. Laure de Berny, notamment, âgée de 45 ans alors qu’Honoré de Balzac n’en avait que 23 ans et dont il écrira dans sa correspondance que « Mme de Berny a été comme un Dieu pour moi » (1).

Enrichie d’un index thématique en fin d’ouvrage présentant toutes les héroïnes et leurs amants en précisant leurs âges, Libres d’aimer, dont la lecture est agréable et rapide, est un véritable hommage que rend Clélia Renucci à la littérature et au jeu de la séduction, tout en soulignant qu’il y a toujours un gagnant et un perdant. Et que le gagnant n’est pas toujours la personne qui séduit l’autre.

Libres d’aimer. Les cougars dans la littérature de Clélia Renucci, éditions Albin Michel, 2015, 304 pages, 20 euros.

(1)

Elle inspirera à Balzac le personnage de Madame de Mortsauf dans Le Lys dans la vallée.

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