Le Château d’Eppstein d’Alexandre Dumas

En 1941, Ramon Fernandez, le père de l’académicien Dominique Fernandez, lançait un appel dans les colonnes de l’un des numéros de la NRF : « Retour à Dumas père ». Trop longtemps cantonné à être un auteur jeunesse avec ses Trois Mousquetaires ou le Comte de Monte-Cristo ayant malheureusement subis des coupes pour rendre la lecture plus (trop ?) facile. « On a jamais mieux natté l’imagination et l’histoire » écrivait Jean Cocteau à propos de l’œuvre de Dumas avant d’ajouter quelques pages plus loin : « Je trouve Dumas admirable » (1). Il est dommage toutefois que son œuvre reste cantonnée à des souvenirs d’enfances sentant bon la fameuse madeleine, d’autant plus que ses écrits révèlent quelques pépites. Le Château d’Eppstein en fait tout justement parti, tout comme Pauline (2), ces deux romans se ressemblant par l’atmosphère gothique qu’ils dégagent et par la mise en abyme du récit.

Dans un premier récit qui se résume à l’introduction de l’ouvrage, Alexandre Dumas se met en scène la société de la princesse Galitzine à Florence, procédé narratif que l’on retrouve dans un autre de ses ouvrages : Pauline. En plus de chercher à donner au récit de la véracité, « il sert de caution au surnaturel » nous indique Anne-Marie Callet-Bianco dans sa préface [page 16]. Racontant l’expérience d’une nuit passée au château d’Eppstein, le comte Élim narre les étranges évènements qui s’y déroulent. L’auditoire est intriguée jusqu’au moment où le comte, terminant son récit, déclare : « [Cette histoire de la chambre rouge], j’en ai fait une espèce de livre fort gros et fort ennuyeux, que je vous apporterai demain » [page 65]. Cette introduction achevée, le lecteur devient alors l’un des participants de cette veillée d’antan et se laisse prendre par l’inquiétante et romantique beauté du château et des paysages allemands.

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Nous voici donc au château d’Eppstein qui, malgré son isolement, n’a pu empêcher les échos de la Révolution française parvenir jusqu’à lui, « le sol européen [tremblant] encore de la chute de la Bastille » [page 66]. Maximilien, le fils aîné du comte Rodolphe, demande à celui-ci la main de la fille d’un ami du père en seconde noce. Albine, sous le charme de l’image-type du chevalier qui peuple alors les romans, accepte le mariage, espérant que son mari en sera le reflet. Mais Maximilien a « plus d’ambition que de vrai mérite, plus d’orgueil que d’intelligence, plus de calcul que d’amour » [page 88]. Elle trompe son ennui avec cette légende de Merlin qui dit : « Toute comtesse d’Eppstein qui [meurt] dans son château pendant la nuit de Noël ne [meurt] qu’à moitié » [page 89]. Et, tandis que la Révolution française se rapproche du château à grand pas et en l’absence de son époux, elle recueille un capitaine du nom de Jacques. À son retour, Maximilien entend parler de cet homme et, soupçonnant sa femme d’adultère, la confronte le soir de Noël. Albine, enceinte, décèdera lors de la dispute et mettra alors au monde un enfant du nom d’Éverard. Confié aux mains de Wilhelmine, la fille du garde forestier, et de son mari Jonathas, il grandira aux côtés de Rosemonde, la fille unique du couple.

Il n’y aura pas de gros retournements de situations, ni d’évènements rocambolesques comme nous sommes habitués avec Dumas : les quelques points obscurs sont rapidement révélés, bien que facilement devinables (notamment l’identité du capitaine Jacques). L’intérêt du récit tient dans la relation entre Rosemonde et Éverard, dans l’éveil de leurs sentiments amoureux, dans « l’existence stérile en faits, féconde en idées » [page 246] que les deux jeunes gens ont choisie. Le surnaturel est rapidement évacué pour revenir à la fin, vengeur et terrible mais juste à la fois.

Emprunt de manichéisme, le récit ne recherche toutefois pas une fin heureuse qui aurait été sûrement malvenue par rapport à l’expérience du comte Élim : il n’aurait tout simplement pas dormi dans la chambre rouge du château. Dans sa préface, Anne-Marie Callet-Bianco décrit le roman comme étant un récit où « s’exprime la quintessence du romantisme européen » [page 31]. Les Souffrances du jeune Werther de Goethe est la référence du Sturm und Drang, le précurseur du romantisme, et inspira – outre une vague de suicides dont se serait bien passé son auteur – de nombreux romanciers qui trouvèrent matière dans ce pessimisme, cette fatalité. Le Château d’Eppstein est en plein dedans, d’abord dans le fait que le comte Maximilien peine à se reconnaître dans Éverard et l’abandonne. « Il ramène le malheur avec lui » déclarera Éverard vers la fin du roman [page 281], phrase qui définit à elle seule le personnage du comte.

Mais Éverard est aussi un solitaire par nature, se plaisant dans la contemplation du paysage et des forêts qui entourent son domaine. « Il se sentait seul sur la terre » [page 204] nous dit le narrateur. Et en effet, le domaine d’Eppstein est l’unique vrai décor de l’ouvrage. Quelques bruits du monde extérieur parviennent à franchir les murs, mais ils n’entraveront pas le quotidien du jeune homme, du moins jusqu’au retour du comte Maximilien, qui mettra fatalement un frein aux amours chastes entre les deux jeunes gens.

Voici une œuvre de Dumas plaisante à découvrir, où le style et les mots sont simples pour être plus sincères et émouvants. Il est aussi le reflet du style gothique qui connait ces derniers grands succès, avant d’être éclipsé par le romantisme, un style dans lequel Alexandre Dumas, touche-à-tout, ne nous avait pas habitués et qui capte l’attention du lecteur jusqu’à la dernière page, d’autant plus que l’ouvrage est enrichi d’un captivant dossier d’Anne-Marie Callet-Bianco qui nous dévoile la collaboration entre Alexandre Dumas et Paul Meurice à travers des lettres qu’ils se sont échangées, ainsi que les influences littéraires qui parsèment le roman.

Le Château d’Eppstein d’Alexandre Dumas, édition Gallimard, collection Folio, édition d’Anne-Marie Callet-Bianco, 2015, 400 pages, 7,50 euros.

(1)

Le Passé Défini, tome 1 de Jean Cocteau, éditions Gallimard, collection Blanche, édition de Pierre Chanel,  1983, 468 pages, 25 euros. La première citation est extraite de la page 33, la deuxième de la page 267.

(2)

Pauline d’Alexandre Dumas, éditons Gallimard, collection Folio, édition d’Anne-Marie Callet-Bianco, 2002, 256 pages, 4,10 euros.

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