Les jeunes mortes de Selva Almada

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Après un premier roman très remarqué et bien accueilli par la critique, Après l’orage, Selva Almada revient avec un nouvel ouvrage, intitulé Les jeunes mortes et publié par les éditions Métailié. Loin d’être un roman, Les jeunes mortes est un livre-enquête concernant trois affaires de meurtres dont les victimes sont des femmes. Jamais élucidés, ces trois crimes, devenus de simples faits divers dont plus personne ne parle, cachent un détail encore plus dramatique, celui du féminicide qui remet en question la position de la femme en Amérique latine.

Dans une infographie parue dans le Courrier international (1) et qui traite des féminicides en Amérique latine est précisée qu’en Argentine, « une femme succombe à des violences domestiques toutes les trente et une heures ». Elles sont plus de 1800 victimes depuis 2008. Ce problème de société, largement tue jusqu’à présent, est petit à petit dénoncé par des mobilisations massives et le nouvel ouvrage de Selva Almada en est l’un des exemples. Se servir des mots pour le combattre, c’est le but de l’auteur qui livre un ouvrage fort dans ses propos en revenant sur trois crimes qui ont marqué Selva Almada.

Elles s’appelaient María Luisa, Andrea, Sarita, elles étaient âgées respectivement de 15, 19 et 20 ans. Le corps de la première a été retrouvé sur un terrain vague, tandis que la deuxième a été retrouvée poignardée dans son lit. Quant à la dernière, elle a disparu. Et elles partagent un point commun, celui d’un sort funeste. Selva Almada entreprend un devoir de mémoire envers ces trois jeunes victimes, tombées dans l’oubli et se fixe un objectif, une mission : « rassembler les os des jeunes filles, les recomposer, leur donner une voix pour les laisser ensuite courir librement » [page 42].

Pour cela, l’auteur s’attache à retracer leurs quotidiens, leurs derniers jours, les différents êtres qui gravitent autour d’elles, en soulignant le fait que le dernier jours où l’on vit les trois jeunes femme « se déroula […] de manière assez habituelle » [page 24], comme une sorte de calme avant la tempête. Elle fait aussi un détour par la couverture que la presse accorda à l’époque aux meurtres, comme celui de María Luisa qui « a été trait[é], presque depuis le début, de manière romanesque » [page 115].

Mais, outre la disparition tragique de ces femmes et « la violence que subissent les femmes » [page 43], véritable thème centrale de l’ouvrage, c’est aussi un moyen pour l’auteur de s’interroger sur son rapport avec la mort, qui est présente des les premières pages avec un de ses souvenirs d’enfance, de cette chienne « qui était folle [et qui] avait enterré toute une portée ». Souvenir qui a énormément Selva Almada qui ne peut pas s’empêcher d’ajouter qu’elle « avait même arraché la tête à l’un de ses petits » [page 14]. Dès cet instant, on perçoit alors l’incompréhension de l’auteur face à la violence, profondément inutile mais qui semble guider les faits et gestes de chacun.

Et pour mieux saisir cette notion de mort, pour comprendre pourquoi une telle violence a été faite à l’encontre de trois jeunes femmes, Selva Almada ressentira jusqu’au besoin de consulter cette Dame, une gitane, pour essayer d’entrer en communication avec les mortes, pour « reconstruire le regard que le monde portait sur elles » [page 85], pour comprendre cette indifférence dans la société argentine malmenée par l’Histoire, entre coups d’État militaire et crises économiques, largement dominé par la figure du père de famille. Et c’est avec une plume mélancolique, extrêmement poétique et particulièrement puissante que Selva Almada fait surgir de l’oubli ces trois visages, ces jeunes mortes qui deviennent de nouvelles figures pour la lutte contre le féminicide.

Les jeunes mortes (Chicas muertas) de Selva Almada, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laura Alcoba, éditions Métailié, 2015, 144 pages, 17 euros.

(1)

Infographie de Florencia Abd, paru dans le Courrier international n°1294 du 20 au 26 août 2015 et fournie par les éditions Métailié dans le dossier de presse concernant l’ouvrage.

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