L’étrange bibliothèque de Haruki Murakami

En attendant la parution extrêmement attendue des deux premiers ouvrages de Haruki Murakami prévue pour début 2016, les éditions Belfond nous proposent, pour patienter, une nouvelle inédite en français de l’écrivain, L’étrange bibliothèque. Illustrée par Kat Menschik qui collabore pour la troisième fois avec l’auteur, après Sommeil et Les Attaques de la boulangerie, L’étrange bibliothèque parvient à condenser toute la poésie et l’univers de Murakami.

9782714459558

Le narrateur est un jeune garçon dont l’une de ses passions se trouve dans la lecture, dévorant les ouvrages dans une soif de connaissances jamais repue : « J’avais été éduqué à me rendre à la bibliothèque et à y faire des recherches dès que j’ignorais quelque chose » [page 12]. Cette bibliothèque devient comme une deuxième maison, un refuge dans lequel il évolue, il grandit, connaissant chaque recoin, chaque couloir. Un jour alors qu’il ramène deux ouvrages, cette bibliothèque semble changée, à commencer par l’employée qui récupère les livres prêtés. Elle l’envoie dans une salle que le jeune homme découvre pour la première fois et dans laquelle attend un vieillard, prêt à renseigner les visiteurs, tel « une montagne après un violent incendie de forêt » [page 10].

Le jeune homme, s’intéressant particulièrement à la façon dont l’impôt était récolté dans l’Empire ottoman, est alors renseigné par le vieillard qui lui porte trois ouvrages. Sauf que, « ces ouvrages, il est interdit de les emprunter » [page 13]. Il le conduira alors dans une pièce spéciale, après avoir parcouru un dédale de couloirs qu’il ne soupçonnait pas. Cette pièce deviendra alors la prison du jeune homme qu’il n’aura pas le droit de quitter le temps qu’il n’aura pas assimilé les connaissances contenues dans les trois études. Apparaît alors les deux autres personnages de cette nouvelle, un homme-mouton, prêt à aider le jeune homme mais craignant le vieillard, et une jeune fille, mystérieuse et muette.

Cette nouvelle est particulièrement intéressante tant elle regroupe plusieurs aspects de l’œuvre de Murakami. Le premier aspect réside dans le personnage de l’homme-mouton, déjà apparu dans La course au mouton sauvage. Dans ce roman, il apparaît vers la fin de l’histoire et manifeste un certain intérêt pour une bibliothèque : « Il commença à tourner autour de la pièce mais, à mi-chemin, il s’arrêta devant les rayons de la bibliothèque. Bras croisés, il regardait les tranches de livres » (1). Le narrateur du roman ajoutera : « Vu ainsi, de dos, il ressemblait, à s’y méprendre, à un vrai mouton dressé sur ses patte arrière » (2).  Personnage mystérieux au demeurant, il devient, dans la nouvelle, craintif et suscite même un peu de pitié de la part du lecteur.

On retrouve aussi la fascination et l’admiration de Murakami pour l’œuvre de Kafka. Le vieillard devient une sorte de gardien du savoir, guidant l’étudiant, le curieux dans les méandres de la connaissance, voire même jusqu’au savoir interdit ou que ne mérite pas le curieux. Tout comme la sentinelle postée devant la Loi chez Kafka, le vieillard garde l’entrée du Savoir, autorisant ou non les gens à entrer. Tandis que Joseph K. et le paysan, dans l’ouvrage de Kafka, Le Procès, cherche à avoir accès à la Justice, le jeune garçon cherche lui à avoir accès à la Connaissance.

De plus, le parallèle avec Kafka est saisissant dans une scène de la nouvelle : alors que le vieillard, l’homme-mouton et le jeune homme sont dans la pièce qui servira de prison à ce dernier, pièce seulement éclairée par une ampoule, le vieillard se met à frapper l’homme-mouton : « Je m’écartai en vitesse et l’homme-mouton fut touché au visage. Fou de rage, le vieil homme le cravacha une deuxième fois. C’était affreux » [page 21]. On peut trouver, dans le chapitre « Le Bourreau », dans Le Procès de Kafka, une scène similaire, lorsque Joseph K. découvre dans un débarras les deux agents qui étaient venus l’arrêter se faire fouetter par un bourreau : l’agent « n’échappa pas au bourreau ; la verge alla le trouver à terre, on la voyait monter et descendre en cadence tandis qu’il se roulait de douleur » (3). Le parallèle se poursuit dans la façon dont l’homme-mouton surnomme le vieillard en l’appelant Maître, tout comme les deux agents implorent le bourreau.

Les illustrations de Kat Menschik parviennent à restituer l’atmosphère inquiétante de cette bibliothèque, à saisir toute la poésie que Murakami insuffle à cette histoire aux apparences kafkaïennes. Elles apportent un véritable plus à la nouvelle, notamment cette illustration particulièrement réussie du vieillard qui prend une tournure grondante qui n’est pas immédiatement lisible dans le texte. Le style de Kat Menschik s’accorde encore une fois parfaitement au style de l’auteur et à son univers onirique.

L’étrange bibliothèque permet au lecteur de s’accorder un excellent moment de lecture, dans une histoire où Murakami excelle toujours lorsqu’il s’agit de mettre en scène l’absurdité de notre monde tout en en soulignant la poésie.

L’étrange bibliothèque (Fushigi na toshokan) de Haruki Murakami, traduction de Hélène Morita et illustration de Kat Menschik, éditions Belfond, 2015, 72 pages, 17 euros.

(1)

La course au mouton sauvage, éditions Points, 2009, page 315-316, trad. Fr. Patrick De Vos.

(2)

La course au mouton sauvage, éditions Points, 2009, page 316, trad. Fr. Patrick De Vos.

(3)

Le Procès in Œuvres Complètes, tome I de Franz Kafka, traduction d’Alexandre Vialatte, éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2010, page 337.

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