Le Beau Temps de Maryline Desbiolles

En partenariat avec Babelio et les éditions du Seuil dans le cadre de l’opération Masse Critique. Je tiens à les remercier.

9782021241525

C’est un visage qui apparaît un jour à Maryline Desbiolles, une photo extraite d’un film et qui intrigue l’écrivaine, qui la fascine. Il s’agit de Maurice Jaubert, un compositeur touche-à-tout. Et cette fascination de Maryline Desbiolles pour ce beau visage l’entraînera dans la rédaction d’une biographie romancée, que l’on pourrait qualifier presque de biographie amoureuse. Lauréate du Prix Fémina en 1999 pour son roman Anchise, roman d’amour et de nostalgie, Maryline Desbiolles permet, grâce à son nouvel ouvrage Le beau temps, paru dans la collection Fiction & Cie des éditions du Seuil, de ramener sur le devant de la scène une figure oubliée du début du XXème siècle.

« Je me demande si je n’écris pas ce livre à cause de ce visage » [page 11]. C’est presque un coup de foudre qui frappe Maryline Desbiolles, à l’occasion de sa visite d’un collège du quartier de l’Ariane, à Nice. Collège Maurice Jaubert, un nom à la fois illustre et inconnu, qu’on a l’impression de connaître depuis toujours mais, lorsque l’on y réfléchit, on se rend compte que l’on ne sait rien de ce nom. Ces noms qui ornent nos rues, nos établissements scolaires, nos infrastructures. C’est une rencontre inattendue avec Maurice Jaubert, cet homme qui hantera même les rêves de l’auteur. Maryline Desbiolles ne se livrera pas à l’hagiographie, malgré cette fascination pour le compositeur, elle décide de livrer un récit sincère de la vie de cet homme, de dévoiler les sentiments et aussi le ressenti qui l’assaillent lors de l’écriture de ce roman.

Maurice Jaubert est né avec son siècle, le vingtième, ce siècle à la fois d’innovations et d’horreur, marqué par deux guerres, totales. La Seconde Guerre mondiale sera son bourreau, le fauchant au milieu de sa vie, ce beau temps bien avant la vieillesse et son rude hiver. Autodidacte, « il vient [à la musique] de manière non conventionnelle » [page 37], « il est taraudé par [elle] » [page 44]. Ce sera son obsession, sa passion, de la même manière que Maryline Desbiolles pour le compositeur. « Avant tout un homme de devoir » [page 50], Maurice Jaubert est profondément pratiquant de cette religion qui perd au fil des décennies de son aura et il accomplira son service militaire avec toute la rigueur nécessaire. Il sera alors sapeur de deuxième classe au 7e génie d’Avignon : à ce moment-là, il « a vécu très exactement la moitié de sa vie » [page 49]. « J’enrage » se confie l’auteur, face au cruel destin qui attend l’artiste.

Son service militaire le conduira à Alger qui sera pour Maurice une source inépuisable d’inspiration qui trouve sa meilleure représentation dans ses Chants sahariens. Ces Chants, Maryline Desbiolles les savoure, mélancoliques et resplendissants. « Nos larmes invisibles sont nos bijoux » [page 53] écrit-elle, émue par la voix de la chanteuse classique Felicity Lott, qui réinterprétera ces Chants avec cette tessiture de soprano qui fera le succès de cette artiste francophile.

À son retour de service militaire, c’est une période féconde qui s’offre à lui, le deuxième mouvement de sa vie, pour reprendre le découpage de l’ouvrage. Sa maîtrise de la musique le fera connaître et vivre de sa passion. « Il est partie prenante des débuts du cinéma sonore et des bouleversements esthétiques  que le parlant entraîne » [page 102]. Avant-gardiste, il collaborera avec Jean Vigo, René Clair et Julien Duvivier, entre autres, en créant la musique de leurs films et en faisant de la partition musicale un élément unique et essentiel du film au point que ses partitions passeront à la postérité lorsque le formidable François Truffaut aura recourt à la musique de Jaubert pour quatre de ses films, dont, notamment, dans l’excellente et émouvante Histoire d’Adèle H.

Cette période de sa vie est le beau temps qui « donne l’idée de l’éternité » [page 104]. Les années défilent à toute vitesse quant arrive le dernier été, « la nuit qui vient » [page 198]. Son engagement dans cette drôle de guerre mettra un frein à son génie et l’autorisera à porter le titre funèbre de mort pour la France. Maurice Jaubert, mort pour la France, le 19 juin 1940.

Maryline Desbiolles s’immisce dans la vie de ce créateur pour le faire vivre de nouveau, comme un ultime rappel d’un artiste pour sa dernière représentation. Elle parvient à saisir et à recréer, d’une plume particulièrement poétique et mélancolique, le monde du début du XXe siècle en la personne de Maurice « qui souffre de l’agitation et de la violence du siècle » [page 166]. « Ce livre est une histoire d’amour » dit-elle au détour d’une phrase [page 204], une histoire d’amour envers ce visage parfait que l’auteur ne cesse de souligner. Dommage qu’un cahier de photographies n’ait pas été ajouté à l’ouvrage, pour permettre aux lecteurs de se plonger, eux aussi, dans l’intensité de ce regard, de ce visage. Malgré tout, Maryline Desbiolles nous livre un très beau roman dont « la fin [est] inscrite dans le beau temps qui semble pourtant devoir durer toujours » [page 185].

Le Beau Temps de Maryline Desbiolles, éditions du Seuil, 2015, 240 pages, 17,50 euros.

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