Des monstres et prodiges d’Ambroise Paré

Disons-le d’emblée, Ambroise Paré est une figure hautement littéraire. À l’image de D’Artagnan, le célèbre chirurgien est d’abord connu par la plume d’Alexandre Dumas qui n’hésite pas à le mettre en scène dans son captivant roman La Reine Margot. On oublie plus facilement qu’il mît au point l’une des plus grandes innovations de son temps pour la médecine : celle-ci consiste à ligaturer les artères lors d’une amputation. Et on ignore qu’Ambroise Paré, comme tous les lettrés de son temps, s’est prêté, entre deux ouvrages de médecine et deux planches d’anatomie, à l’exercice de style et à la littérature. Des monstres et prodiges, réédité par Gallimard dans la collection Folio classique et dans une édition de Michel Jeanneret, en est le résultat surprenant et intriguant.

 

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Des hermaphrodites aux Succubes, des maladies héréditaires engendrant une monstruosité aux monstres volatiles ou célestes, l’ouvrage d’Ambroise Paré est, comme le démontre Michel Jeanneret dans son excellente préface, une sorte de catalogue, de répertoire de phénomènes naturels extraordinaires, répondant à la mode de ces cabinets de curiosités, « ancêtres de nos musées, dans lesquels des savants, des nobles, de riches bourgeois amassent, au hasard des découvertes, des objets rares et surprenants » [page 23], dont Ambroise Paré ne pourra s’empêcher de préciser certains objets en sa possession : « [Ils] m’ont donné les susdites Pierres pour mettre à mon Cabinet, comme choses monstrueuses » [page 104] en parlant de calculs rénaux d’une taille assez conséquente, précisant même qu’elles ont la « grosseur chacune d’un bien gros œuf de poule, de couleur blanche » [page 104].

Cabinet de curiosité, cet ouvrage l’est aussi en nous présentant une période somme toute contradictoire de notre Histoire, cette Renaissance qui véhicule toutes ces idées que nous connaissons – cette redécouverte de la littérature et des arts, l’avancée significative des sciences permettant notamment un allongement de la durée de vie, du moins une meilleure connaissance du corps humain – mais qui baigne dans le surnaturel, traquant les sorcières, croyant aux animaux fantastiques comme la bête nommée Thanacth, « monstre de grandeur et proportion d’un Tigre, n’ayant point de queue, mais la face toute semblable à celle d’un homme bien formé [sauf que] le nez était camus » [page 216]. Ambroise Paré n’hésite d’ailleurs pas à consacrer un chapitre, intitulé De l’art magique, dans lequel il fustige ces sorciers et chiromanciens qui « ne font que tromper et abuser les incrédules » [page 155].

Au-delà de ce paradoxe, l’ouvrage de celui qui fut nommé par Catherine de Médicis premier chirurgien du roi Charles IX est un formidable témoignage d’époque concernant la compréhension des malformations et des maladies héréditaires. Bien que considérées comme étant une monstruosité, il va de soi que notre regard sur celles-ci a bien changé depuis : des enfants siamois à l’atrophie d’un membre de l’enfant – notamment dû au mode de vie de la mère pendant la gestation – ceci dévoile un passé absurde, fait de croyances aberrantes : lorsqu’une « femme de Tours enfanta deux enfants gémeaux n’ayant qu’une tête […] et me furent donnés secs et [disséqués] » [page 59], cette malformation est maintenant connue sous le terme de, retenez votre souffle, grossesse monochoriale monoamniotique, c’est-à-dire que les jumeaux ont partagé le même placenta et la même poche amniotique, ce que l’on qualifie d’enfants siamois, tandis qu’Ambroise Paré et son époque considèrent comme étant la conséquence d’une trop grande quantité de semence spermatique.

Des malformations des hommes, Ambroise Paré passera en revue des malformations des animaux pour ensuite décrire des monstres maritimes, comme la baleine et le crocodile, présentant dans la seconde partie de l’ouvrage un bestiaire fabuleux, comme sa réaction face à un toucan, « fort monstrueux et difforme, en  tant qu’il a le bec plus gros et plus long que tout le reste du corps » [page 211] pour ensuite partir dans la description d’animaux plus fantasques, le tout agrémentés par de fantastiques et terrifiantes gravures représentants une grande partie des cas qu’il décrit.

Surprenant est sûrement l’adjectif qui convient le mieux à Des monstres et prodiges. Ambroise Paré ravit toutefois son lecteur en dressant un tableau de toute la diversité de la Nature, de sa banalité à son extravagance, une Nature surprenante que ses contemporains redécouvraient. Loin de son image sérieuse de chirurgien, Ambroise Paré emporte le lecteur dans un monde prodigieux, où se côtoient les opposés et les contraires, dans un ouvrage captivant.

 

Des montres et prodiges d’Ambroise Paré, éditions Gallimard, collection Folio classique, 2015, 288 pages, 7,50 euros.

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