La cavale du Dr Destouches de Christophe Malavoy et Paul et Gaëtan Brizzi

Fruit de la collaboration entre Christophe Malavoy pour le récit et de Paul et Gaëtan Brizzi pour les dessins, La cavale du Dr Destouches, paru aux éditions Futuropolis, nous entraîne dans le monde bruyant, assourdissant de Louis-Ferdinand Céline, et reprend les codes et le style argotiques de l’auteur, presque ubuesques. Le résultat est une bande-dessinée de grand qualité, puissante et obsédante qui nous entraîne dans un road-trip qui commencera à Montmartre, en passant par Baden-Baden et Berlin détruite, Sigmaringen la française pour s’achever à Copenhague.

En s’inspirant de cette fameuse trilogie dite allemande de Céline – qui comporte D’un château l’autre (publié en 1957), Nord (publié en 1960) et Rigodon (publié à titre posthume en 1969) – Christophe Malavoy et les frères Brizzi nous livre un travail rigoureux et phénoménal que l’on peut aisément ranger aux côtés des ouvrages de Tardi qui a beaucoup travaillé sur la retranscription de l’univers célinien en illustrant Voyage au bout de la nuit ou Casse-pipe. La ressemblance s’arrête toutefois ici : alors que Tardi illustre avec brio les romans de Céline, c’est, pour Christophe Malavoy, la consécration de sa passion pour le personnage de Céline et pour son univers.

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L’ouvrage débute en 1944, à Montmartre. Bien que la campagne de France et sa libération aient commencé, c’est une atmosphère de fin du monde qui accueille le lecteur. La fin d’un monde qui a débuté en 1940 avec cette étrange défaite et qui deviendra une fracture mal soignée pour les années à venir pour la population française. Le docteur Destouches reçoit des menaces qui prennent l’allure de petits papiers sur lesquels sont dessinés des cercueils. Avec sa femme Lili et le chat Bébert, ils prennent la direction de Copenhague pour retrouver un petit coffre contenant des lingots d’or que Céline a caché en prévision de temps difficiles. « Il est vraiment né pour emmerder le monde » dit sa mère, au moment du départ [page 18]. Ils sont accompagnés par l’acteur Robert Le Vigan, abandonnant le tournage des Enfants du Paradis dans lequel il aurait dû partager l’affiche avec la célèbre Arletty et toujours possédé par son rôle de Jésus-Christ dans Golgotha de Julien Duvivier.

Dans leur périple, ils traverseront les ruines de Berlin pour arriver au château de Sigmaringen, dernier bastion du gouvernement de Vichy, où la figure du maréchal Pétain, presque hagard, complètement déconnecté de la réalité, refusera les soins du docteur Destouches : « J’aime mieux mourir et tout de suite ! » [page 60] déclarera-t-il entre deux bouchées. Cette déconnection de la réalité se retrouve aussi chez les officiers nazis qui n’ont pas consciences de la chute imminente du Reich et de la défaite.

Faisant preuve d’un instinct de survie admirable (qui est peut-être inhérent à ceux qui doivent sauver leur peau), Céline, avec son franc-parler et son air peu avenant, parvient toutefois à devenir un peu plus humain, notamment lorsqu’il apprend la mort de sa mère : les coups de crayons des frères Brizzi le rendent alors minuscule, presque vulnérable dans l’immensité du hall de l’hôtel [page 92]. « J’ai été con toute ma vie ! » [page 93] dit-il, faisant le point sur son existence.

Les dessins de Paul et Gaëtan Brizzi, tout en nuance de gris, restent enivrant au point où je n’ai pas pu m’empêcher d’en observer les détails, de saisir ces traits qui restituent avec justesse l’atmosphère de cette veille de la Libération. C’est une lecture qui retient notre attention, qui nous oblige à la lire d’un trait mais c’est aussi un coup de pied de la part de Christophe Malavoy contre les idées reçues concernant Céline et sa position par rapport à l’Allemagne nazie et au gouvernement de Vichy et un hommage à l’univers célinien qui trouve ici une nouvelle forme d’expression, presque cinématographique. Une bande-dessinée d’une incroyable qualité littéraire à lire sans plus tarder.

La cavale du Dr Destouches de Christophe Malavoy et Paul et Gaëtan Brizzi, éditions Futuropolis, 2015, 96 pages, 17 euros.

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