Maudit Allende ! de Jorge González et Olivier Bras

Après avoir collaboré, en 2005, à l’ouvrage, Au bord du monde, avec Juan Guzman, dans lequel ce dernier, juge chilien, raconte son existence après le coup d’État de Pinochet et les premières plaintes à l’encontre du dictateur qu’il devait instruire, Olivier Bras, journaliste à France 24, s’allie avec le dessinateur Jorge González pour nous livrer un roman graphique ambitieux, Maudit Allende !, paru aux éditions Futuropolis, narrant la chute du régime de Salvador Allende et le début d’une dictature ambivalente qui dura plus de trente ans. Le résultat est saisissant et particulièrement réussi.

Maudit Allende ! est l’histoire de Leo, un Chilien de naissance, dont la famille s’exila en Afrique du Sud après l’accession au pouvoir de Salvador Allende et de son parti socialiste, dont la victoire, en 1970, ouvrait de nouveaux horizons au Chili, notamment en sortant de la sphère d’influence des États-Unis d’Amérique. Leo grandit auprès d’un père qui éprouve une haine infinie pour Allende, responsable du déracinement de sa famille. Un déracinement qui empêchera le jeune homme de se construire totalement et de s’épanouir, vis-à-vis à des origines qui lui sont inconnues et auxquelles il cherchera à se raccrocher tant bien que mal, par exemple en supportant l’équipe de football : « Sur le chemin du retour, je m’amuse à reprendre les chants chiliens entendus dans le stade » [page 28] avant d’ajouter, deux cases plus loin : « Je ne trouve pas le sommeil et me plonge dans un guide touristique qui traîne chez moi » [page 29].

 

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Et, tandis que Leo en apprend plus sur ses origines, les parcours de deux individus s’entrecroisent : il s’agit de Salvador, enfant curieux, observant minutieusement les monuments de l’Alameda, l’avenue principale de Santiago, la capitale du Chili, et du jeune Augusto, blessé après s’être fait renverser par une voiture à cheval, petit garçon frêle dont une amputation de la jambe est à craindre. Le premier s’y reprendra à quatre fois avant d’être élu président du Chili, en 1970. Il sera le premier président marxiste à parvenir au pouvoir en Occident et sa victoire « constitue en effet un événement historique sur ce continent » [page 49].

Le second prendra la tête du coup d’État du 11 septembre 1973 et détiendra le pouvoir jusqu’en 1990. Lors de la passation de pouvoirs avec son successeur, Patricio Aylwin, les parlementaires socialistes crieront au passage du général Pinochet un unique mot, répété inlassablement : « Assassin ». Alors que Salvador Allende décide de nationaliser les grandes entreprises clefs du pays, notamment concernant les mines de cuivre, dans le but de redistribuer les richesses, le régime d’Augusto Pinochet est marqué par plus de 3000 morts et disparus et plus de 38000 individus torturés. Et, dans sa quête, Leo réalisera le paradoxe sur lequel est fondée la société chilienne actuelle, restant divisée sur les années Pinochet et sur la dictature, malgré le nombre de disparus.

Véritable roman-graphique, Maudit Allende ! est captivant : le scénario d’Olivier Bras entrelace les différents destins passant du fragile Augusto qui deviendra l’un des grands dictateurs de la seconde moitié du XXème siècle au calme et combattif Salvador qui mettra fin à ses jours pour rester fidèle à sa conduite, son opinion, ses idéologies, en passant par le jeune Leo, exilé, loin de la terre de ses ancêtres, dans une quête qui se confondra avec le devoir de mémoire.

Mêlant dessins et peinture, Jorge González alterne une palette de couleur allant du sépia pour l’enfance d’Allende et de Pinochet à un nuancier de gris, relatant alors la prise de pouvoir de Pinochet avec des dessins tenant plus du brouillon, de l’esquisse, les personnages semblant s’effacer devant la marche de l’Histoire, du destin. Les rares couleurs agrémentent la vie de Leo, insufflant un peu de gaieté dans la bande-dessinée, présentant un monde meilleur, loin des troubles. Le lecteur assiste presque à un défilement de diapositives, donnant alors l’impression d’être en face d’un document à valeur historique, impression qui trouve sa force dans les détails, notamment lorsque Pinochet rentre, en 2000, au Chili, descendu de l’avion en fauteuil roulant. González reproduit alors fidèlement les images connues qui avaient fait la une des journaux de l’époque.

Maudit Allende ! est une bande-dessinée extrêmement réussi, portée par les illustrations de Jorge González et par l’ampleur du récit d’Olivier Bras. Hommage au Chili et aux victimes de la dictature de Pinochet, l’ouvrage est une chevauchée dans l’Histoire, loin de tout parti pris politique, narrant avec justesse et simplicité les années troubles d’un pays qui cherche encore à se reconstruire.

 

Maudit Allende ! de Jorge González et Olivier Bras, éditions Futuropolis, 2015, 128 pages, 20 euros.

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