Cher pays de notre enfance d’Étienne Davodeau et Benoît Collombat

« C’est aussi l’histoire d’une singulière violence française » qui « persiste, comme une tache dans l’ADN de cette Vème République finissante » [page 217-218]. C’est par ces mots que se conclue l’ouvrage d’Étienne Davodeau et de Benoît Collombat, des mots qui peuvent aussi faire office d’introduction tant ils résument le travail que nous livrent les deux compères qui, sillonnant la France à la recherche des témoins ayant assistés à ces événements, enquêtent sur les années de plomb françaises, ces années marquées par l’accroissement de la violence due à l’activisme politique.

Benoît Collombat s’était déjà penché sur ces événements, en particulier sur l’assassinat du ministre du Travail et de la Participation sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing, Robert Boulin, dont le corps fut retrouvé le 30 octobre 1979. Grand reporter à France Inter, Benoît Collombat en a tiré une passionnante enquête, publiée en 2007 par les éditions Fayard (1), dont il reprend les grandes lignes dans cet ouvrage. Il fait équipe avec Étienne Davodeau, auteur de bande dessinée. Aux antipodes de la bande dessinée traditionnelle, les deux hommes nous livrent une enquête d’un genre nouveau, atypique, non sans humour. Cher pays de notre enfance, paru aux éditions Futuropolis, est une bande-dessinée captivante, un polar d’autant plus réaliste et intriguant qu’il narre des faits réels.

 

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De l’assassinat du juge Renaud le 3 juillet 1975 à Lyon au meurtre de Robert Boulin, en passant par la tuerie d’Auriol en 1981, l’ouvrage revient sur ces années françaises, considérées, à l’instar de l’Italie durant les années 70, comme des années de plomb et dégage une figure, une entité qui est à chaque fois concernée par ces faits, le SAC.

Le Service d’Action Civique, à l’origine une association créée en 1960 pour apporter un soutien sans faille au Général De Gaulle et à sa politique, deviendra, au fil des années, une sorte de police parallèle, recrutant de plus en plus de gens peu scrupuleux. De ce mouvement, il en résultera une quarantaine d’assassinats politiques, le plus marquant étant la tuerie dite d’Auriol, avec l’assassinat de Jacques Massié, responsable du SAC de Marseille et de toute sa famille, sur un simple soupçon, celui de la trahison de Jacques Massié au profit de la gauche. Largement relayée par la presse, cette tuerie enterrera le SAC qui sera dissout par François Mitterrand en 1982.

Étienne Davodeau et Benoît Collombat nous entraînent donc dans une enquête qui nous montre une autre facette de la Vème République. Ils se rendent à la rencontre des témoins, de l’ancienne greffière du juge Renaud, qui refusera d’ailleurs que son vrai visage soit dessiné, à James Sarazin, ancien journaliste qui s’intéressa à la pression du SAC sur les milieux syndicaux. Ils rencontreront aussi Jean Lalande, beau-frère de Robert Boulin, qui racontera une discussion étrange en plein milieu de la nuit, après la mort de ce dernier.

C’est une enquête fouillée, utilisant des archives et des témoignages inédits, notamment les archives du SAC, dans laquelle reviennent plusieurs noms d’hommes politiques connus, comme Jacques Foccart, le Monsieur Afrique de la Vème République, ou encore Charles Pasqua, récemment décédé, et dont les auteurs ont inlassablement attendu une entrevue avec lui. L’intérêt des auteurs pour ces enquêtes est, quant à lui, contagieux, faisant de cette lecture un moment palpitant et instructif dont on ressort bouleversé, avec un regard neuf, changé sur notre pays.

 

Cher pays de notre enfance d’Étienne Davodeau et Benoît Collombat, éditions Futuropolis, 2015, 224 pages, 24 euros.

 

(1) Benoît Collombat, Un homme à abattre, contre-enquête sur la mort de Robert Boulin, éditions Fayard, 2007, 506 pages, 23,40 euros.

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