La nuit du bûcher de Sándor Márai

Sauvé de l’oubli par les éditions Albin Michel et leur collection « Les grandes traductions », Sándor Márai, tout comme son œuvre, vit dans les soubresauts de l’Histoire, une vie faite d’exil, face aux Allemands dans un premier temps, lors de la Seconde Guerre mondiale, puis en raison de cet idéologie communiste qui, en 1948, le contraindra à fuir la Hongrie qu’il ne reniera jamais, continuant d’écrire son œuvre dans sa langue natale. Il vécut 88 ans, dont 41 années en exil. La nuit du bûcher, traduit par Catherine Fay et publié par les éditions Albin Michel, dont la première parution en langue originale remonte à 1974 et qui réunit des thèmes chers à l’auteur, est un fantastique questionnement sur l’extrémisme  et sur la condition humaine.

 

9782226319289g

 

La nuit du bûcher est une longue lettre d’un Carme d’Avila qui vient à Rome pour découvrir les méthodes employées par la Ville Éternelle dans son combat contre les hérétiques. Son séjour, qui durera deux ans, lui permettra d’entrevoir l’organisation spécifique du Saint-Siège, d’entendre des anecdotes sur les différents moyens utilisées par les hérétiques pour sauver leur vie mais aussi de confronter son point de vue et les coutumes de son pays. Son voyage touchant à sa fin, il lui sera permis d’assister à la dernière nuit d’un hérétique du nom de Giordano Bruno, personnage historique et ancien frère dominicain qui a développé, en étudiant les travaux de Copernic, la théorie de l’héliocentrisme et dont le procès pour hérésie dura sept années. Il retranscrira le tout dans cette lettre qui fera office de rapport et qu’il fera parvenir à ses frères.

Disons-le d’emblée, la lecture de l’ouvrage prend une tournure particulière, une saveur singulière suite aux évènements du 13 novembre : cette plongée dans l’Inquisition et la dernière nuit de Giordano Bruno résonnent différemment, la puissance de l’écriture s’en trouve décuplée et l’absurdité de la situation ainsi que ce parfum nauséabond d’intolérance sautent immédiatement aux yeux.

Cette « Cause [qui] a comme but la destruction de l’hérésie » [page 28] est ici mise à nue, étudiée avec attention par le Carme d’Avila dont l’absence de nom permet au lecteur de s’identifier à lui et d’infiltrer une organisation, un système qui dit œuvrer pour le bien des hommes mais qui enferme les individus qui résonnent différemment, qui échappent de cette pensée unique érigée en dogme. Ce totalitarisme se retrouve exprimé à haute voix par les protagonistes qui entourent le jeune Carme : « Le véritable danger, ce sont les livres » dit un Padre, « d’une voix assourdie et lugubre » [page 69] qui ajoutera qu’un livre « se révèle dangereux car il éveille la pensée » [page 70], ce que connaîtra parfaitement Sándor Márai, lui qui sera qualifié d’« auteur bourgeois » par le Parti communiste et mis au ban de la société, assigné à résidence.

Le Carme et le lecteur découvriront donc un système doté d’une logique propre, bien que toutefois obscure lorsque le Carme réalise qu’« il est difficile de comprendre les intentions du Saint-Office » [page 88] et qui possède sa propre « Bible » qui n’est autre qu’un Manuel qui recommande diverses techniques et prodigue des conseils pour mener un interrogatoire. Et, à travers l’Inquisition, c’est une virulente critique contre les systèmes totalitaires qui asservissent les hommes et qui dénaturent la condition humaine, en refusant le libre arbitre et la liberté de tout un chacun.

Porté par une plume magistral et par un rythme parfaitement maîtrisé, La nuit du bûcher est un vibrant plaidoyer pour la liberté et la tolérance, saisissant tout l’inhumanité de la société, une société pour qui le bûcher est devenu banal, un évènement désagréable vite passé et dont le public s’exclamera : « Quoi ? Ils brûlent encore ? » [page 50]. Nourri par son propre vécu, confronté à ce système qui déconsidère la dignité de l’homme, Sándor Márai signe ici un ouvrage précieux, d’une lecture fluide, et qui fait écho à notre actualité.

 

La nuit du bûcher (Erösítö) de Sándor Márai, traduit du hongrois par Catherine Fay, éditions Albin Michel, 2015, 272 pages, 19 euros.

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