L’Autre Journal d’Hervé Guibert

Drôle de destin que celui qui est réservé à Hervé Guibert et à son œuvre. Mort à 36 ans du SIDA, à une époque où cette maladie était encore emprunte à beaucoup d’idées reçues, révélé au grand public lors de la publication, en 1990, de son roman À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, un an avant son décès, Hervé Guibert et son univers resteront toutefois confinés à un certain public littéraire exigeant avant d’être remis sur le devant de la scène avec la première rétrospective consacrée à l’œuvre photographique de l’auteur en 2011 par la Maison européenne de la photographie.

Hervé Guibert n’était alors plus seulement un écrivain, mais aussi un photographe de talent et un journaliste confirmé avec la parution de ses articles en volume. L’Autre Journal, publié par les éditions Gallimard dans la collection « L’Arbalète » est une compilation de ses articles qu’il fit paraître dans « L’Autre Journal », un périodique créé par l’écrivain Michel Butel et qui paru entre 1984 et 1993. Dans l’introduction au présent volume, Michel Butel reviendra sur sa collaboration avec Hervé Guibert et sur « son regard […] si extraordinaire qu’il pouvait tout se permettre » [page 10].

Tel résume bien le caractère d’Hervé Guibert, un artiste touche-à-tout de talent, réussissant tout ce qu’il entreprend, fondant son œuvre littéraire exigeante sur les relations primaires entre individus, régies par l’attirance et le sexe, nourrissant ses ouvrages de caractères autobiographiques à travers des phrases courtes et sèches, qui claquent comme un fouet, lui faisant écrire, dans son tout premier livre paru : « Et si je suis fou, on me percera le crâne, on me cisaillera le front, on me trépanera. Ou on me fera avaler une potion qui me fera chier tous les démons qui m’habitent » (La mort propagande, page 102, édité par les éditions Gallimard).

 

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Cette potion, ce sera la littérature, la photographie et ces articles, dans Le Monde d’abord, dans L’Autre Journal ensuite. Ce sera des phrases dépouillées, cherchant à extraire d’un mot tout son suc, et habillées par un vocabulaire cru, sans concession. Mais il y a tout de même une certaine sophistication dans son écriture, notamment lorsqu’il aborde l’art en général : son entretien avec Peter Handke, le plus long article qu’il écrivit pour L’Autre Journal, est révélateur du rapport qu’il entretient avec l’écriture et de son rôle d’écrivain. « Le vrai écrivain peut-il écrire toute sa vie ? » interroge-t-il Peter Handke [page 111]. Lui le fera, les ouvrages signés de sa main continueront à paraître après sa disparition, comme Le Paradis, paru un an après sa mort, sorte de testament qu’il lègue aux lecteurs et où il affirmera : « Je suis un être double, écrivain parfois, rien d’autre les autres fois, je voudrais être un être triple, quadruple… » (1).

Le reflet de son œuvre, ses obsessions et son amour pour la photographie sont présents dans chacun des articles qu’il compose pour L’Autre Journal : le plaisir charnel est l’occasion pour Guibert d’interviewer une vieille dame qui lui parle de sa vie, « une vie racontée avec le charme de la liberté » [page 68], des photographies parsèment ses articles, souvent légendées à la main. Difficile de ne pas s’arrêter devant la photographie d’Isabelle Adjani à la page 93, sublime portrait dont transparaît une certaine mélancolie, une certaine fragilité.

Dévoilant un nouveau pan à l’œuvre d’Hervé Guibert, L’Autre Journal est un recueil dont la lecture nous transporte. C’est une sorte de pierre manquante à l’édifice construit par son auteur, une synthèse de son art et de son univers. Difficile de ne pas être envoûté une dernière fois par cette voix unique de la littérature française, une voix comme venue d’outre-tombe.

 

L’Autre Journal d’Hervé Guibert, éditions Gallimard, collection L’Arbalète, 2015, 176 pages, 34 illustrations, 19,50 euros.

 

 

 (1)

Le Paradis d’Hervé Guibert, édition Gallimard, collection Folio, 1996. La citation est tirée de la page 115.

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