Le livre d’un homme seul de Gao Xingjian

Cela fait bientôt trente ans que Gao Xingjian fut contraint à l’exil, quittant cette Chine qui sera l’inspiratrice principale de son œuvre, une œuvre totale, qui est à la fois théâtrale, romanesque, picturale et cinématographique. Une œuvre emprunte de gestus brechtien et qui lui fera obtenir en 2000 le prestigieux Prix Nobel de littérature. Bien qu’ayant acquis la nationalité française en 1998, Gao Xingjian ne reniera pas ses origines, son passé et continue d’écrire dans sa langue natale et de parler de ce qu’il connaît le mieux, de cette Chine qui s’est prise à rêver alors que le cauchemar prenait les traits d’un despote.  Et cette Chine est le cadre de son roman, Le livre d’un homme seul, paru en 2000 pour sa traduction française et reprise dans l’excellente collection Signatures des éditions Points.

Plus qu’un roman, Le livre d’un homme seul est avant tout l’histoire de Gao Xingjian, c’est un passé qui ne passe pas, qui ne peut pas passer. L’auteur nous raconte un demi-siècle de la vie d’un homme en Chine avant son exil et de son installation en France, nous retrace son parcours dans une famille plutôt aisée et cultivée et, en filigrane, le déroulement de la Révolution culturelle lancée en 1966 par Mao Zedong. On y découvre les espoirs et les déceptions de ce narrateur, tantôt désigné par « il » dans les scènes du passé, tantôt par « tu » lorsque l’homme réfléchit ou vit au temps présent ou lors de sa rencontre avec une dénommée Marguerite, une femme juive allemande, elle aussi marquée par l’histoire de son pays.

 

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Le livre d’un homme seul de Gao Xingjian

 

Il n’y a pas à proprement parlé d’intrigue dans le roman : il s’agit tout simplement pour l’auteur d’opérer par la littérature une catharsis dans le sens freudien du terme, c’est-à-dire une libération de la parole, une mise à distance par rapport à un traumatisme pour mieux le dépasser. C’est pour cette raison que Gao Xingjian choisit de mettre en scène son roman d’une manière théâtrale en faisant se répondre deux voix, deux histoires qui vont, peu à peu, s’entrelacer, pour n’être finalement celle que d’un seul homme dont le nom restera tu et dont le parcours servira pour mieux exprimer la vision critique de l’auteur.

Une vision critique qui est, comme les deux voix du narrateur, double : la première concernera avant tout l’attitude et la soumission du narrateur au régime de Pékin dont la prise de conscience, terriblement amère, et la volonté d’agir seront le point culminant de l’ouvrage. La seconde vision critique est celle que Gao Xingjian adresse à ce peuple qui sombre peu à peu dans la folie (« La vie […] lui avait appris à devenir une bête sauvage » [page 130]) et dans la paranoïa : « Il fallait trouver des ennemis. Sans ennemis, comment ce régime aurait-il pu exercer sa dictature ? » interroge ce « tu » [page 101].

Mais l’ouvrage du Prix Nobel de littérature est aussi une réflexion. Une réflexion sur la liberté de l’individu, ce qui amènera l’auteur à écrire : « La liberté n’est pas un droit de l’homme concédé par le ciel, et la liberté de rêver n’est pas non plus acquise dès la naissance : c’est une capacité qu’il faut préserver, une conscience, d’autant plus que les cauchemars ne manquent pas de la perturber » [page 51]. Et cette liberté, le narrateur/l’auteur la trouvera en renonçant aux préceptes dispensées par le Parti communiste chinois : « Tu n’as pas de doctrine. Et un homme sans doctrine ressemble davantage à un homme » [page 184].

Vibrant et émouvant, Le livre d’un homme seul est le témoignage d’un homme confronté à une dictature. L’écriture de Gao Xingjian est fluide, faite de mots simples et donne un puissant souffle au roman qui accuse tout de même quelques longueurs finalement indispensable tant on est happé par cette voix qui « [a] besoin de raconter d’une voix suraiguë, sur une tonalité haut perchée, une histoire oubliée » [page 288] et indigné par la folie humaine où toute échappatoire réside dans la fuite et l’exil.

 

Le livre d’un homme seul de Gao Xingjian, traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait, éditions Points, 2015, 512 pages, 11 euros.

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