Ballade pour Leroy de Willy Vlautin

Durant sa vie et parmi les innombrables livres lus, le lecteur tombera forcément sur un roman qui lui coupe le souffle et dont le style de l’auteur le happe et l’entraîne dans une odyssée littéraire et poétique, épique et formidable. Ballade pour Leroy de Willy Vlautin fait irrémédiablement parti de cette catégorie-là. Cette nouvelle parution dans l’excellente collection « Terres d’Amérique », dirigée par Francis Geffard, aux éditions Albin Michel confirme plusieurs éléments : en premier lieu, le talent de Willy Vlautin qui est, avec ce roman, une véritable découverte pour ma part, et en second, l’ambition de la collection de Francis Geffard de révéler les nouvelles voix de la littérature américaine contemporaine.

Ballade pour Leroy s’inscrit clairement parmi les romans réalistes, cherchant à décrire et comprendre leur époque, à l’instar d’un Steinbeck ou d’un Faulkner : comme ses illustres prédécesseurs, l’écriture de Willy Vlautin dresse, au détour d’une phrase, le quotidien sans fard, l’envers du rêve américain. Le roman débute lorsque Leroy Kervin sort du coma. Ancien combattant s’étant engagé dans la Garde Nationale pour défendre la bannière étoilée tout en pensant qu’il ne serait jamais appelé, Leroy est victime d’une bombe artisanale qui lui cause un grave traumatise crânien.

Rapatrié aux États-Unis et interné dans une institution pour handicapés mentaux, Leroy ne vit plus, plongé dans le coma, jusqu’à cette nuit précise où il retrouve toutes ses facultés et une détermination certaine dans un projet qu’il se fixe alors : celui de se suicider. Ce projet, malgré des débuts prometteurs, ne sera pas mené jusqu’à sa fin et laissera Leroy faire ce qu’il fait de mieux depuis son départ pour la guerre : survivre. Une survie qui le plonge dans un état semi-comateux dans lequel il se retrouve dans un monde parallèle, quasi orwellien, et où il lutte pour se sauver d’une mort certaine.

 

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Ballade pour Leroy de Willy Vlautin

 

Ballade pour Leroy n’est pas que l’histoire de ce jeune homme, c’est aussi une galerie de personnages qui gravitent autour de son chevet et que l’on suit dans leur quotidien morose qu’ils doivent surmonter pour, eux aussi, survivre : Freddie, le gardien de nuit de l’institut, qui retrouve Leroy après sa tentative de suicide, accablé de dettes, cumulant deux emplois pour réussir à payer des factures arrières, ne serait-ce que pour avoir de quoi se chauffer, père de deux petites filles vivant avec leur mère à Las Vegas et qu’il n’a que quelques minutes au téléphone. Il représente à lui seul une quantité d’américains devant lutter chaque jour avec deux emplois pour réussir à joindre les deux bouts. Accablé par la fatigue, ses rares instants de plaisir se résument à une conversation avec Mora, une serveuse, et à rendre visite à Leroy.

Pauline, quant à elle, est une infirmière qui travaille de nuit dans l’hôpital où est amené Leroy. Célibataire, elle se consacre corps et âme à son travail, privilégiant le contact humain, et à son père, malade et lunatique, qui ne lui rend pas la tâche facile. C’est alors qu’une jeune fille arrive dans son service, une jeune héroïnomane paumée, Jo, qui est abusée par les hommes avec qui elle traîne. Immédiatement touchée par son histoire qu’elle découvre au fur et à mesure, elle tente de faire en sorte que Jo se sorte de cette spirale infernale dans laquelle elle est tombée.

Et on trouve toujours, au chevet de Leroy, Darla, sa mère, qui a tout abandonné pour accourir auprès de son fils, entre la vie et la mort. Tous les jours, elle est là, avec un livre de science-fiction, les préférés de Leroy, qu’elle lit à voix haute, comme si elle pouvait réussir à le soigner par la force des mots.

Willy Vlautin décrit, dans Ballade pour Leroy, une nouvelle génération marquée, choquée, tourmentée par la guerre, une guerre qui s’enlise, loin des éclatantes victoires dont s’enorgueillissent les États-Unis. Roman d’actualité, détaillant le tableau d’un pays en proie à la division et aux inégalités, où la misère est présente partout, loin des clichés du fameux rêve américain, l’auteur le transforme en roman de survie, une lutte permanente dans laquelle ses personnages essayent d’éviter de se noyer dans le désespoir.

L’auteur signe là un roman magnifique, troublant et réaliste, où ses personnages en ressortent plus fort, tout comme le lecteur qui ne reste pas insensible à ses vies qui se dévoilent sans pudeur à chaque ligne. Et c’est avec un sentiment d’espoir que l’on referme cet ouvrage, heureux de trouver des personnages aussi dénués d’arrière-pensées, autre que celui d’aider son prochain. Et, outre la plume agréable de l’auteur, le lecteur peut savourer une traduction signée avec passion par Hélène Fournier et dans laquelle on ressent tout le professionnalisme de la traductrice qui, comme une restauratrice de tableau, travaille dans l’ombre tout en cherchant avec délicatesse le mot juste, le mot idéal. Ballade pour Leroy est, tout simplement, un coup de cœur.

 

Ballade pour Leroy (The Free)de Willy Vlautin, traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Fournier, éditions Albin Michel, 2016, 304 pages, 22 euros.

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  1. Ping : Bilan de février 2016 – une pause littéraire.

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