L’étrange mémoire de Rosa Masur de Vladimir Vertlib

Premier roman de Vladimir Vertlib à paraître en français, L’étrange mémoire de Rosa Masur peut déjà s’enorgueillir de deux prix littéraires, reçus lors de sa parution en langue allemande en 2001 : le prix Anton Wildgans, remis à de jeunes auteurs de nationalité autrichienne, et le prix Adelbert von Chamisso, qui distingue une œuvre publiée et écrite en allemand par des écrivains dont ce n’est pas la langue maternelle. Né en 1966 à Leningrad (redevenue en 1991 Saint-Pétersbourg), Vladimir Vertlib est à l’image des personnages qu’il met en scène : un migrant. Immigrant à l’âge de cinq ans en Israël avec ses parents, pour s’installer en Autriche, en passant par un court séjour en Italie, l’auteur n’acquiert la nationalité autrichienne qu’en 1986. Cette expérience, il l’intégrera dans ses romans et notamment dans L’étrange mémoire de Rosa Masur, publié par les éditions Métailié.

 

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L’étrange mémoire de Rosa Masur de Vladimir Vertlib

 

Nous voici en Allemagne, dans une petite ville imaginaire du nom de Gigricht qui s’apprête à célébrer le 752e anniversaire de sa fondation. Pour l’occasion, les organisateurs décident de mettre en avant les étrangers de la ville en publiant un ouvrage retraçant leurs histoires avec, à la clef, une récompense de 5000  marks. C’est alors que Rosa Masur, une vieille femme de 90ans, une Juive émigrée russe décide de raconter son histoire et, avec humour et une imagination affûtée, décide de livrer l’anecdote la plus incroyable, en commençant… par le début et son enfance dans un village de la Biélorussie, bien avant la Révolution.

Vladimir Vertlib, par la voix de Rosa Masur, entraîne alors le lecteur à travers un siècle chaotique, porté par deux conflits mondiaux et des batailles d’idéologies qui se veulent bénéfiques et qui seront dramatiques pour ceux qui les vivront. De cette petite histoire, la grande n’est jamais loin, se mêlant à la vie de Rosa qui participe au comité du parti, travaillant, après la Révolution, dans une usine de textile pour payer ses études. Un premier emploi qui lui fera connaître sa meilleure amie, Macha, dont elle sera obligée de traîner le corps gelé sur une luge lors du siège de Leningrad et qui continuera à lui parler d’outre-tombe. Devenue traductrice de l’allemand, elle sera forcée d’abandonner ce métier où elle manipulait la langue de l’ennemi et ce, tandis que les troupes de Hitler seront aux portes de la Russie.

Elle découvre alors le régime de Staline, toutes ces promesses qui ne seront plus que des désillusions, une épreuve de plus dans une vie qui n’est constituée que par cela. Le totalitarisme et son indéfectible organe kafkaïen qu’est la bureaucratie n’entameront pas la force, le courage de Rosa, qui trouvera le moyen de faire venir à elle Staline en personne, une apparition sans fard du dirigeant soviétique, loin des artifices et du maquillage de ses apparitions télévisées. Et puis la chute du régime soviétique, celle du mur de Berlin, l’ouverture vers l’Ouest et son départ pour la petite ville d’Autriche, avec son fils et sa belle-fille.

Faisant preuve d’imagination, elle s’efforce de survivre, refusant de baisser les bras là où d’autres l’auraient fait par fatalisme : elle se dévoue à ses enfants, au point de consulter une sorcière pour guérir son fils de son étrange comportement, elle confectionne de la soupe avec la colle du papier peint pour éviter de mourir de faim pendant le siège de Leningrad, tout en devant protéger ses enfants des cannibales qui rôdent dans les rues, affectionnant la tendre chair des gamins. Elle doit aussi lutter avec sa condition, celle de Juive, faisant face à l’antisémitisme qui souffle sur le XXème siècle, lui interdisant alors de vivre à l’égal des autres.

Épique, c’est le mot qui sert le mieux à décrire le souffle qui traverse le roman, c’est cette ambition que l’auteur a en nous livrant un roman sur la guerre et sur la paix, sur ce XXème siècle plein d’espoir et qui ne laissera derrière lui que de la consternation, des tourments, des désillusions. La force de Rosa, son désir de vivre, de survivre, et son humanité donne une leçon d’humilité et un point de vue sarcastique sur les hommes et leurs comportements, sur cette Histoire qui ne retiendra le nom de quelques personnes seulement. Vladimir Vertlib écrit un grand roman, dont l’ampleur lui confère immédiatement une place auprès de ces épopées russes que sont Guerre et Paix de Tolstoï ou Vie et Destin de Vassili Grossman.

 

L’étrange mémoire de Rosa Masur (Das besondere Gedächtnis der Rosa Masur) de Vladimir Vertlib, traduit de l’allemand (Autriche) par Carole Fily, éditions Métailié, 2016, 420 pages, 22 euros.

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Une réflexion sur “L’étrange mémoire de Rosa Masur de Vladimir Vertlib

  1. Ping : Bilan de mars 2016 – une pause littéraire.

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