La peau de l’ours de Joy Sorman

Alors qu’un de ses ouvrages, L’inhabitable, fait l’objet d’une édition augmentée parue dans la collection L’Arbalète aux éditions Gallimard, la collection Folio fait paraître en format poche le dernier roman de Joy Sorman, La peau de l’ours, un conte philosophique – qui avait notamment fait parti de la sélection au Prix Goncourt lors de sa sortie dans la collection Blanche en 2014 – à l’écriture mélancolique, questionnant cette nature humaine qui cache une grande part de bestialité.

 

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La peau de l’ours de Joy Sorman

 

Un pacte ancestral avait été conclu entre les hommes d’un village et les ours, établissant alors un statut quo, garantissant la sécurité de chacun, interdisant notamment aux ours d’approcher les enfants et les jeunes filles, ces dernières étant des cibles de choix pour les plantigrades. Et, comme il se doit dans tous les contes, il se trouve une jeune femme, Suzanne, qui est d’une beauté incroyable et qui peut s’enorgueillir du titre de la plus belle fille du village. Malheureusement pour elle, tandis qu’elle promène des agneaux, elle est enlevée par un ours. Le conte est, pour Suzanne, de courte durée : violée et séquestrée dans la grotte de l’ours, elle ne retrouvera la liberté que trois ans plus tard avec sa progéniture, un hybride né de cet accouplement contre nature.

Et cet hybride décide de prendre la parole, de raconter cette existence malheureuse qui s’abat sur lui, abandonnant les rares traits qui le rapprochaient des humains pour embrasser son destin d’ours, un destin dans lequel il ne trouve aucuns réconforts, brutal, cruel : vendu dans un premier temps à un montreur d’ours qui lui lime les dents, à un organisateur de combats d’animaux dans un second temps, il intégrera un cirque, lui faisant traverser l’océan et ses tumultes, découvrant des individus qui partagent le point commun d’être eux aussi difformes, et finira dans un zoo,  observé de toute part.

Dans ce conte philosophique, qui rappelle par certains aspects le périple de Candide dans l’ouvrage de Voltaire, Joy Sorman décide d’explorer, à travers les yeux d’un ours, ce côté bestiale de l’homme : d’un côté, cette intolérance de l’homme envers ce qui sort des normes établis par la société. Cet hybride, né d’un accouplement contre nature, est chassé sans plus de ménagement par les villageois, tout comme sa mère est forcée de s’enfermer dans un couvent. S’ensuit alors cette volonté des hommes de se servir de l’ours comme bête de foire, d’en exploiter cette majesté qui s’exprime à travers ce corps massif, fascinant et imposant. Maltraité, l’hybride perd peu à peu cette part d’humanité et cette envie de vivre, tandis que les gens se pressent pour l’observer dans sa dernière prison.

Joy Sorman reste toutefois objective dans son écriture, elle ne prend aucun parti, ne sert aucune leçon de morale, elle relate avec justesse et sans ménagement la vie de l’ours, fait entrer le lecteur dans sa peau pour nous faire ressentir cette injustice qui s’abat sur lui. S’interrogeant sur ces notions ambivalentes de beau et de monstrueux, l’auteur dresse alors, à travers l’ours, un constat sur la société, tandis que celui-ci observe et décrit un monde qui penche vers l’absurde. Joy Sorman signe là un ouvrage mélancolique et troublant de subtilité qui émerveille le lecteur.

 

La peau de l’ours de Joy Sorman, éditions Gallimard, collection Folio, 2016, 192 pages, 6,50 euros.

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