Ô vous, frères humains de Luz

Après Catharsis, paru en 2015 aux éditions Futuropolis, ouvrage conçu comme un livre thérapeutique pour son auteur, le dessinateur Luz reprend ses crayons pour adapter un livre autobiographique de l’auteur du merveilleux Belle du Seigneur. Ô vous, frères humains, écrit alors qu’Albert Cohen était âgé de 77 ans, est un véritable manifeste pour la tolérance, un écrit humaniste que Luz met en scène avec un certain talent et une passion incroyable et nous livre une adaptation poignante et toute personnelle.

 

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Ô vous, frères humains de Luz, d’après l’œuvre d’Albert Cohen

 

Adapter une œuvre comme Ô vous, frères humains nécessite bien une préface. Une préface qui tient en une page et dans laquelle Luz démontre ce besoin de se replonger dans cet ouvrage et son envie de le dessiner, comme un hommage à Albert Cohen, cet auteur dont l’œuvre est, selon les mots d’Henri Godard, « construite sur cette situation de Juif dans une société de non-Juifs ». Lecture intense, Ô vous, frères humains occupe une place particulière dans l’œuvre de Cohen : elle prend la place d’un testament littéraire, d’un texte dans lequel sont contenus les clefs de l’œuvre en elle-même et fait aussi office d’une excellente introduction à l’auteur.

« Un enfant juif rencontre la haine le jour de ses dix ans. J’ai été cet enfant ». Ces deux phrases, ce sont celles d’Albert Cohen qui décrit cet ouvrage et qui figure sur la quatrième de couverture de l’édition de poche. Deux phrases qui résonnent et dont le propos frappe. Né sur l’île de Corfou, c’est à cinq ans qu’Albert Cohen arrive, avec ses parents, à Marseille, victimes d’un pogrom qui ne laissa que très peu de souvenirs au futur écrivain. Ce sera le jour de ses dix ans qu’il sera frappé par la violence du monde, un jour où, voulant faire un cadeau à sa mère, il arpente les rues de la cité phocéenne à la sortie du lycée et qu’il sera littéralement fasciné par la loquacité d’un vendeur ambulant, vantant les miracles d’un détachant. Désireux d’en offrir à sa mère, il sera confronté aux remarques du vendeur, à des insultes que l’homme vomit à la face du garçon et dont les crayons de Luz restituent avec justesse le traumatisme.

S’ensuit alors une errance du jeune Albert à travers les rues de Marseille, choqué par cette première rencontre avec la violence du monde adulte. Une errance que Luz dépeint comme proche de la folie, une folie créée par l’intolérance et la cruauté. Le dessinateur s’empare du texte d’Albert Cohen, se l’approprie pour livrer un nouveau regard sur ce traumatisme. S’aidant, pour la narration, du procédé de mise en abyme, Luz imagine un Albert Cohen vieillissant qui observe, simple spectateur, son propre vécu et cet évènement qui sur lequel se basera son œuvre futur. C’est avec une certaine sensibilité que Luz met en scène ce texte, jusqu’à un final où résonne la prose délicate d’Albert Cohen, une prose à laquelle réponde une multitude de silhouettes du jeune Albert qui se muera peu à peu, au fil des mots, à un amoncellement de corps indistincts, tandis que l’écrivain évoque avec force les camps de concentrations, avant de conclure : « Bornez-vous, sérieux enfin, à ne plus haïr vos frères en la mort. Ainsi dit un homme du haut de sa mort prochaine ».

 

Ô vous, frères humains de Luz, d’après l’œuvre d’Albert Cohen, éditions Futuropolis, 2016, 136 pages, 19 euros.

 

 

 

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