Tu n’as rien à craindre de moi de Joann Sfar

Auteur de talent au style inimitable, écrivain à la plume délicate, réalisateur accompli dont le dernier film, La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil, se réapproprie avec grâce l’écriture psychologique de Sébastien Japrisot, c’est ainsi que l’on pourrait décrire Joann Sfar, artiste prolifique dont l’œuvre témoigne elle-même de la créativité de son auteur et qui mixe ouvrages pour le grand public et livres à l’accès un peu plus difficile, ardu sans être totalement hermétique. C’est dans cette seconde catégorie que se classe son dernier album, Tu n’as rien à craindre de moi, paru aux éditions Rue de Sèvres, qui retrace le quotidien d’un couple, tentant de conjuguer idéalisme et liberté.

 

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Tu n’as rien à craindre de moi de Joann Sfar

 

Joann Sfar met en scène un homme du nom de Seabearstein et son amante, dont nous ne connaîtrons pas le véritable nom et que ce dernier appelle Mireille Darc. Seabearstein est un artiste-peintre de talent, vivant pour son art. Un art qui n’est pas loin de rappeler celui de Gustave Courbet quand Seabearstein doit exposer sa propre vision de « l’origine du monde » dans un musée. Mireille Darc est, quant à elle, une étudiante qui prépare sa thèse consacrée à l’épigraphie latine et qui divise son temps libre entre Seabearstein et sa meilleure amie, Protéine.

L’auteur opte pour une narration non-linéaire qui peut s’avérer déconcertante pour le lecteur : ce sont de courtes scènes sans liens entre elles, décortiquant le quotidien d’un couple, du premier repas avec la famille de l’un, en passant par le genre de conversation où l’on refait le monde avant de s’endormir, l’adoption d’un chat, des soirées entre amis, le tout entrecoupé par des scènes de sexe, où les deux protagonistes ne font plus qu’un, laissant les différences d’opinion, de jugement de côté. Lorsque Seabearstein décide de peindre Mireille Darc nue dans le cadre de cette fameuse exposition au musée surgissent alors les premières interrogations et les premiers doutes.

Le sujet véritable de la bande-dessinée apparaît alors en filigrane : le questionnement vis-à-vis de l’art, celui de Seabearstein et celui de l’auteur par la même occasion, et son rapport dans la vie quotidienne de l’artiste. Mireille Darc, obligée de composer avec cette passion quasi vitale de Seabearstein, décide de l’embraser à part entière, de devenir sa muse, non sans réticence : cette image idyllique du couple se craquelle peu à peu, pour dévoiler sa condition naturelle, faite de concessions et d’arrangements.

Le dessin de Sfar, si typique, parvient à saisir avec justesse cette image du couple, ainsi que cette passion qui dévore Seabearstein, qui devient alors le double de l’auteur. Tu n’as rien à craindre de moi est un album qui réunit les obsessions de Joann Sfar, déjà abordées dans son œuvre, nécessitant plusieurs lectures pour bien les appréhender mais n’en demeure pas moins singulier et original et qui fait ressentir au lecteur, une fois l’album refermé, le sentiment d’avoir assisté à une fantastique histoire d’amour.

 

Tu n’as rien à craindre de moi de Joann Sfar, éditions Rue de Sèvres, 2016, 104 pages, 18 euros.

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