Ce qui désirait arriver de Leonardo Padura

Un personnage revient toujours dans l’œuvre de Leonardo Padura : il s’agit de Cuba. Le pays de l’auteur devient, sous sa plume, un personnage à part entière, tant l’écrivain tente de le comprendre, de le décrire, de le décrypter. Que ce soit par simple évocation ou en dévoilant les coulisses de son système (il n’y a qu’à lire le cycle qu’il consacre au lieutenant-enquêteur Mario Conde, cycle qui vient d’être réédité dans la collection Suites des éditions Métailié), Cuba n’est jamais loin, elle cultive sa différence qui devient une force sous la plume de Padura, sans être exempte de faiblesses. En recevant, en 2015, le prestigieux prix Princesse des Asturies, Leonardo Padura confirme ce talent et cette facilité qu’il a de manier les mots pour construire une œuvre cohérente et profonde.

Ce qui désirait arriver, son nouveau recueil de nouvelles, paru aux excellentes éditions Métailié, est une nouvelle pierre dans l’édification de cette œuvre. Cuba reste toujours au centre de l’attention. Il s’agit d’une véritable obsession qui coule dans les veines des différents personnages, une planche dans l’océan de la vie à laquelle ils ne peuvent que s’accrocher. Les treize nouvelles qui composent l’ouvrage, écrites entre 1985 et 2009, amènent le lecteur à parcourir les rues de La Havane, à explorer l’histoire du pays, à s’imprégner de cette douce et mélancolique indolence qui émane des personnages.

 

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Ce qui désirait arriver de Leonardo Padura

 

Nostalgiques, les personnages le sont tous : ils sont nostalgiques des promesses d’un avenir radieux que le pouvoir castriste assurait, des lendemains qui chantent et qui ne sont plus qu’une gigantesque gueule de bois commune.  Cette nostalgie est parfaitement décrite dans la seconde nouvelle de l’ouvrage, « Neuf nuits avec Violeta del Río », où le narrateur est épris d’une chanteuse de boléro à la voix sublime « murmurante, chaude, profonde, soigneusement maîtrisée, qui semblait parler à l’oreille plus que chanter ». L’auteur dépeint alors, tel un tableau d’Edward Hopper, des personnages esseulés, mélancolique, à l’atmosphère chargée de fumée de cigares cubains et de rhum Carta Blanca. Souvenir merveilleux mais cruel du temps qui passe, des illusions qui enveloppaient notre jeunesse, le chaud murmure de Violeta del Río est tout cela, la réminiscence d’une sensation de bien-être qui est prodiguée par les rues de la Havane. Et, à l’instar de cette chanteuse de boléro, Rafaela qui, dans « Sonatine pour Rafaela », se souvient de ces rêves de gloire et de célébrité, de son talent inutilement gâché, par le seul rappel de la chanson As Time Goes By, qui connut sa véritable heure de gloire grâce au film Casablanca.

Tous les personnages de ces nouvelles sont en proie à une sorte de fatalisme, comme si La Havane, éternelle Circé, régnant sur l’île d’Ééa, ensorcelait ses habitants pour qu’ils ne quittent plus Cuba ou, dans le cas de ces internationalistes, ces Cubains qui ont participé à une mission à l’étranger et plus précisément en Angola, pour un infime lien les raccroche à cette île, que ce soit une femme (« Les limites de l’amour ») ou la rencontre avec un ancien camarade, dans un lieu où on s’y attend le moins (« La Porte d’Alcalá »).

L’auteur déploie alors son talent pour nous conter ces destins aux rêves brisés, se mouvant lentement dans la moiteur des rues de La Havane. Jamais cruel, Leonardo Padura raconte avec une profonde empathie ces vies, calmes, simples, limpides, qui cherche à concilier cette rage de désirs qui sourde au plus profond d’eux au dénuement de leur existence. Sublimes et touchantes, toujours élégantes, ces nouvelles ensorcellent le lecteur et le prend aux tripes, tout en le plongeant dans cette atmosphère chargée d’effluves qu’est Cuba.

 

Ce qui désirait arriver (Aquello estaba deseando ocurrir) de Leonardo Padura, traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, éditions Métailié, 2016, 240 pages, 18 euros.

 

 

 

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