Nuages et Pluie de Loo Hui Phang et Philippe Dupuy

Nuages et Pluie est leur quatrième collaboration. Comme s’ils étaient indissociables, l’un se retrouve être complémentaire à l’autre, la poésie du récit qui se moule aux dessins faussement naïfs. Deux individualités plutôt singulières qui se retrouvent liées pour explorer l’Art, celle de la bande-dessinée, tout en conjuguant leurs obsessions, leurs questionnements. Avec Loo Hui Phang, qui est née au Laos et qui signe le récit aux allures de conte et Philippe Dupuy, récompensé en 2008 par le Grand Prix de la ville d’Angoulême, tout à ses crayons, Nuages et Pluie, publié aux éditions Futuropolis, est un récit quasi hypnotique qui entraîne le lecteur aux confins de la folie d’un homme, dans une atmosphère poétique côtoyant la civilisation asiatique.

 

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Nuages et Pluie de Loo Hui Phang & Philippe Dupuy

 

La Grande Guerre s’est achevée. Nul besoin de faire un bilan de ce cataclysme et de l’horreur que suscita « la der des ders », ni de parler de ces hommes qui revinrent du front blessés, meurtris, épouvantés par ces visions qui ne cessent de les hanter. Werner fait parti de ces privilégiés à être revenus des tranchées. Non sans blessures, ni cauchemars : il revoit sans cesse la mort de son camarade Georg. Ce dernier, qui a en quelque sorte sauvé Werner, fut abattu d’un tir ennemi, tir qui le traversa et parvint toutefois à atteindre Werner au cœur.

Rempli de culpabilité, Werner décide de ne pas rentrer en Allemagne à la fin de la guerre, préférant s’exiler en Indochine, dont Georg lui parlait souvent, notamment à travers son évocation des récits d’explorations d’Henri Mouhot, et où Werner connaîtra une véritable situation de paria, du fait de ses origines allemandes. À Savannakhet, au Laos, Werner acceptera de conduire un camion à l’intérieur d’une manufacture pour livrer de la marchandise, où il se verra proposer un poste qu’il acceptera. Ce sera, pour lui, le début d’une expérience incroyable dont le point culminant sera sa rencontre avec la jeune fille des propriétaires chinois, une fille qui a la particularité de ne sortir de sa chambre qu’à la tombée de la nuit.

Il ne faut rien savoir de plus lorsqu’on entame la lecture de Nuages et Pluie que ce court résumé. En effet, l’histoire repose essentiellement sur les découvertes que Werner fera dans la manufacture et sur sa rencontre avec la jeune fille dans un jardin asiatique. Loo Hui Phang livre une histoire à l’ambiance et aux influences purement kafkaïenne que parvient à saisir avec brio Philippe Dupuy : la manufacture, que l’on pourrait aisément assimiler avec la nouvelle de la Colonie Pénitentiaire de Kafka, dévoile, dès que Werner en franchit les portes, le côté angoissant et quasi fantastique qui donnera le ton à l’ouvrage tandis que le jardin asiatique et sa représentation aux allures de jardin d’Eden amène le récit aux confins de la poésie teintée d’érotisme.

L’érotisme qui est loin d’être absent de l’ouvrage : l’apparition de la jeune femme devient une véritable pulsion pour Werner. Une pulsion qui vise, dans un premier temps, à découvrir qui elle est. Ce sera ensuite le désir qui le submergera et qui en fera son esclave, soumission que Philippe Dupuy représente avec une sensualité teintée de fantastique lorsque les cheveux de la jeune femme commencent à s’entourer autour de Werner.

Véritable mélange des genres, Nuages et Pluie ne livre toutefois pas tous ses secrets dès la première lecture tant on se retrouve subjugué par la beauté des dessins. Loin de les vouloir réaliste, Philippe Dupuy participe grandement à développer un univers absurde : le trait semble maladroit, mouvant, dans le seul but de déstabiliser un peu plus le lecteur. On retrouve aussi ce qui faisait la force des collaborations entre les deux artistes : cette même sensibilité poétique qui vise à dépayser le lecteur, sans jamais privilégier le dessin au récit et vice-versa, tout en livrant une profonde réflexion sur l’amour, ce moteur de la vie.

 

Nuages et Pluie de Loo Hui Phang et Philippe Dupuy, éditions Futuropolis, 2016, 144 pages, 21,50 euros.

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