La Sorcière de Jules Michelet

Auteur d’une monumentale Histoire de France, Jules Michelet est sûrement l’un des historiens les plus connus du XIXe siècle, au côté d’Hippolyte Taine et d’Ernest Renan, avec lesquels il renouvèlera l’approche et la vision de l’Histoire. Bien que fortement controversé pour son peu de recherches historiques (notamment par l’historien Pierre Chaunu), Jules Michelet est avant tout un homme de son siècle, côtoyant de près le romantisme de Victor Hugo, le travail titanesque de Balzac ou encore la révolte de George Sand. Un siècle finalement idéaliste qui contrebalance avec l’instabilité politique de l’époque.

 

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La Sorcière de Jules Michelet

 

Cet élan de romantisme, qui se retrouve dans plusieurs pages de l’Histoire de France et qui se mêle aux fougues patriotiques, constitue une dynamique dans l’œuvre de Michelet qui prendra toute son importance dans une œuvre moins connu de l’auteur, La Sorcière, ouvrage énigmatique dans lequel Jules Michelet disserte sur l’une de ses obsessions, la Femme.

Publié en 1862, La Sorcière est avant tout un essai que Jules Michelet accorde sur la représentation de la sorcière, du Moyen Âge jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, et sur la condition de la femme, qui était alors vu comme une sorcière potentielle. En remontant aux origines du Mal, Jules Michelet décrit alors une société en perpétuelle transformation, qui se sert de la sorcellerie comme une forme de révolte face au pouvoir en place, faisant alors écho à l’instabilité politique de la France au XIXe siècle.

Issue du paganisme et spécialisée dans l’utilisation des simples, ces remèdes faits à partir d’extraits végétaux et par l’utilisation des plantes et herbes, la Sorcière acquit sa légende noire au Moyen Âge. Trop proche de la Nature et, par conséquence, des anciens Dieux païens, elle fut alors accusée d’être néfaste à l’être humain, en tentant de l’éloigner d’une ligne et d’une conduite édictée par l’Église, une Église qui ne portait pas, par ailleurs, Jules Michelet dans son cœur, en raison de ses écrits jugés un peu trop subversifs.

La thèse de Michelet prend une tournure beaucoup plus intéressante lorsque l’auteur démontre que les mystères célébrés par les sorcières, plus communément appelés messes noires, sont des précurseurs de l’élévation de l’intelligence et de l’apparition de l’humanisme. Luttant contre l’obscurantisme de l’Église, les sorcières deviennent alors, sous la plume de Michelet, le mouvement de file de la Renaissance, les initiatrices de l’éveil de la pensée. Car, signalons tout de même l’amour du fameux historien pour la Femme en tant que telle : loin d’être un coureur, Jules Michelet étudie la Femme avec le même entrain qu’elle fut représentée dans la peinture de la Renaissance. Il s’agit alors de la figure féminine, des caractéristiques de la femme, de la grâce de son corps à la finesse de son esprit. Michelet devient alors empathique et, comme nous le dévoile Richard Millet dans sa préface, l’auteur est en proie à une véritable adoration, adoration allant « jusqu’à la scrupuleuse et quotidienne observation des selles [et des] menstrues » d’Athénaïs Mialaret, sa seconde épouse [page 11 de l’ouvrage]. Du romantisme du XIXe siècle, Michelet penche, dans sa vie quotidienne, pour l’anatomie du XVIIe, il étudie ce corps, en particulier féminin, cette mécanique organisée et autonome.

La Sorcière, loin du féminisme tel que le pratiquera Emma Goldman, sage-femme et anarchiste de son état, se révèle être l’achèvement d’une thèse de Jules Michelet, visant à réhabiliter l’image de la Femme, si souvent malmenée par l’Église. Violemment anticlérical, l’essai comporte par ailleurs des passages qui furent censurés lors de sa première parution. Il n’en demeure pas moins que l’ouvrage de Jules Michelet se lit comme un roman-fleuve, retraçant l’histoire de la sorcellerie, de l’Antiquité jusqu’au XVIIIe siècle, et permet à son auteur d’aborder des cas particuliers et retentissants comme celui du couvent des Ursulines,  où la supérieure du couvent fut prise de convulsions et d’hallucinations. D’un style purement dix-neuvième siècle et d’une dimension poétique, La Sorcière reste un ouvrage majeur de l’œuvre de Jules Michelet et, bien que moins connu que ses Histoires, mérite que l’on s’y arrête, ne serait-ce que pour être touché par l’admiration de son auteur pour la Femme et la beauté de l’œuvre qui nous entraîne à travers les siècles.

 

La Sorcière de Jules Michelet, préface de Richard Millet, édition de Katrina Kalda, édtions Folio, collection Classique, 2016, 480 pages, 5,90 euros.

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