Le Plus Grand Philosophe de France de Joann Sfar

Alors que se profile, pour lui, une rentrée littéraire surchargée, voyant l’accomplissement de certains projets et l’exploration de ces thèmes chers à son auteur, Joann Sfar délaisse de plus en plus les crayons pour s’intéresser à la création romanesque. Alors que L’Éternel, son premier roman, était ancré dans l’œuvre-même qui a fait le renom de l’auteur, son second roman, qui vient de paraître en format poche aux éditions Le Livre de Poche, Le Plus Grand Philosophe de France, sort des sentiers battus pour nous livrer un conte philosophique et drolatique, dans la plus pure des traditions, et en faire l’un de ses ouvrages les plus ambitieux.

Cet ouvrage, qui était d’abord prévu comme un long-métrage par son auteur, narre l’histoire de Pietr Cohen, un juif hollandais dont le gagne-pain était de parcourir avec son père les villes pour rapporter aux habitants les paroles d’un autre juif hollandais bien connu, le philosophe Baruch Spinoza. Le fait qu’il n’ait jamais lu le philosophe reste un détail qui n’empêche pas les deux hommes de professer cette bonne parole, tel deux évangélistes en terre inconnue. Néanmoins, chaque chose ayant une fin, la vie du paternel aussi, Pietr arrive à un choix de carrière difficile qui le conduit à une reconversion professionnelle : il abandonne alors son métier pour un autre d’avenir et dans lequel il excellera : la piraterie. Les métiers évoluant avec leur temps, et le temps étant à l’esclavage, les pirates décident de goûter aux joies de l’esclavagisme, ce qui n’arrange pas les affaires de Pietr, car paraît alors le Code Noir, cet ensemble de règles régissant l’esclavagisme et qui interdit aux juifs de pratiquer le commerce d’esclaves. Qu’importe ! S’il ne peut pas y participer, il décide qu’il faut l’abolir, et quoi de mieux que la découverte d’un nouvel Éden et d’une population pour prendre le rôle d’un Messie pour professer sa nouvelle philosophie ?

 

9782253098492-001-T
Le Plus Grand Philosophe de France de Joann Sfar

 

Pendant ce temps-là, en France, et plus précisément dans la ville portuaire de Bordeleau, qui se reconvertit elle-aussi au négoce d’esclaves, se trouve un jeune comte, au nom improbable d’Alarmé de l’Implication. Modeste dans son ambition, Alarmé n’a qu’un rêve, qu’une seule volonté : il veut devenir, non le plus grand philosophe du monde – ce qui n’est rien – mais le Plus Grand Philosophe de France – et ça vaut bien quelques majuscules. Pour y parvenir, il se voit dans l’obligation de s’enfermer dans son bureau et de délaisser sa femme, la tendre Éponyme qui, abandonnée, décide de se mettre à l’écriture de romans d’amour qui feraient passer le Marquis de Sade pour un prude et ce, sous l’œil attentif et les commentaires acides de sa petite chienne Fragonarde.

Laissant la France et les dilemmes philosophiques d’Alarmé, Joann Sfar dirige sa plume sur l’Afrique et nous fait partir à la rencontre du petit prince africain répondant au nom de Pinoquillio. Le jeune Pinoquillio a, lui aussi, un rêve. Il rêve de la France, qu’il imagine comme étant le pays du raffinement, de la bonne cuisine et du sucre. Vivre dans son village est pour lui un enfer : bien que fils du roi, il est constamment surveillé en raison de son problème de poids, que son père considère comme n’étant pas digne de son rang. S’échappant alors de la tutelle de son professeur, Pinoquillio embarque clandestinement sur une galère pour parvenir en France. Et, observant tous ces personnages, nous retrouvons Dieu, assisté du père de Pietr et de Spinoza, qui parvient à trouver un peu de temps pour regarder sa Création, entre deux parties de badminton.

Inutile de dire que Le Plus Grand Philosophe de France est un ouvrage complètement loufoque. Dès les premières pages, il devient impossible de prendre l’ouvrage au premier degré, tant Joann Sfar signe un roman délirant, avec une verve qui n’a rien à envier à Voltaire. Le personnage d’Alarmé reste le plus intéressant : cette volonté de devenir le plus grand philosophe parvient à s’accommoder du bénéfice qu’il tire de l’esclavage, ainsi que des retombées économiques sur la ville de Bordeleau, au point qu’il en vient à justifier l’utilité de l’esclavage.

Joann Sfar met en scène des personnages terriblement réalistes, qui se retrouvent coincés dans leur envie de trouver une place dans le monde et une justification de l’utilité de la vie. Car l’ouvrage propose en filigrane une longue réflexion sur le sens de l’existence, ainsi que dans le rapport des hommes avec Dieu. Alors que le roman se déroule en plein siècle des Lumières et que l’athéisme commence à progresser dans les grandes villes, Joann Sfar met en scène un Dieu que l’on pourrait presque qualifier de nihiliste, principalement intéressé par ses parties de badminton, abandonnant le genre humain, bien que le fait que Pietr devienne un nouveau Messie lui donne un regain d’intérêt.

Le Plus Grand Philosophe de France est clairement un livre déjanté, mais il est loin d’être dénué d’une certaine réflexion dans son propos. Le talent de Joann Sfar entraîne ici le lecteur dans une aventure picaresque et comique, où les péripéties s’enchaînent sans temps mort et dont l’humour décalé en fait un roman agréable, fluide et particulièrement captivant.

 

Le Plus Grand Philosophe de France de Joann Sfar, éditions Le Livre de Poche, 2016, 576 pages, 8,10 euros.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s