33 révolutions de Canek Sánchez Guevara

Un nom peut vite se révéler être un poids, un fardeau que l’on traîne inlassablement, un fantôme des exploits passés. Et c’est un peu contre ce nom que s’est battu, sa vie durant, Canek Sánchez Guevara, lui le petit-fils du Che. Un combat qui s’est tragiquement terminé par une victime. Car, forcément, la mort n’est jamais loin, prédatrice rôdant inlassablement et, à défaut de pouvoir se détacher du poids de la célébrité de son aïeul et de ce que l’on attendait de lui, « le petit-fils du t-shirt », comme il était surnommé, opposant au régime castriste, a trouvé la mort des suites d’une opération du cœur, en janvier 2015 à Mexico. Publié à titre posthume, son seul et unique roman, 33 révolutions, qui paraît aux éditions Métailié, ne peut s’empêcher d’avoir la saveur amère du testament politique.

La Ville des Colonnes en arrière plan, d’ordinaire si chantante et rythmée par les accords de musique, ici triste et silencieuse, le lecteur déambule en compagnie du personnage principal, un anonyme parmi tant d’autres, déjà la trentaine d’une vie passée à répéter, infatigablement, la doctrine castriste. Mélancolique et désabusé, l’individu est un homme de couleur, à la peau noire, amateur de photographie dont il cherche à saisir le quotidien d’une ville, d’un pays qui a en permanence la gueule de bois. La vie est rythmée par les tempêtes tropicales, par les cubains qui tentent de rallier le continent et par un détour chez la Russe qui habite au neuvième étage de son immeuble, tenté d’y chercher un peu de confort. Mais une chose ne fonctionne pas : il y a forcément une rayure sur le disque qui tourne sans discontinuer, une marque, une brèche qui se répercute sur la société cubaine.

 

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33 révolutions de Canek Sánchez Guevara

 

Dès les premiers mots, les premières lignes, la simplicité du langage, cette écriture épurée et mélancolie frappe le lecteur qui en ressort avec l’impression d’avoir lu un grand livre, de ceux qui deviendront forcément des classiques. Loin de présenter cette image de carte postale qui sied si bien à La Havane, Canek Sánchez Guevara décrit un pays qui se réveille au lendemain d’une fête et qui découvre l’étendu des dégâts. Désabusés, ils ne croient plus aux illusions, aux rêves vendus par le Parti communiste de Cuba et par ses dirigeants. L’auteur emploie alors l’image de ce disque rayé, image omniprésente, tout comme la musique est une composante de la population cubaine : une musique forcément enjouée qui n’invoque ici, pour le lecteur, que le silence.

Un silence qui se manifeste par le peu de dialogue que comporte l’ouvrage, préférant jouer la carte du récit contemplatif nourri de non-dits. Car ce disque rayé, qui représente aisément le régime cubain, s’efforce de paraître normal, efficace pour la population : « je vis sur un disque rayé […] qui tous les jours se raye un peu plus. La répétition endort » [page 19] se dit le personnage principal, qui cherche à comprendre pourquoi la population s’enlise dans une sorte d’image d’Épinal, faite de rhum, de cigare et de musique, qui composent, à eux seuls, « le disque rayé de la culture nationale » [page 22].

La population, désabusée, immobile, n’est que le reflet d’une crise politique majeure qui s’étend à toutes les ramifications de la société, comme en démontre l’une des scènes les plus saisissantes de l’ouvrage, celle où le personnage principal, se mettant à courir, se retrouve interpellé par des policiers, trouvant suspect qu’un homme noir court. Ce racisme, qui court-circuite le fonctionnement de la police et qui gangrène la société, est plus qu’un reflet de notre époque, c’est même un aperçu d’un malaise social d’ordre mondial. Mais on retrouve aussi la peur des arrestations arbitraires, mêlée à l’inquiétude qui avait prise et qui minait la vie des habitants de l’ex-URSS. Le résultat est une population aux aboies, qui tend vers la fuite ou, comme l’écrit fabuleusement l’auteur, ils prennent part à l’odyssée, une épopée mythique où un Ulysse perdu et hébété n’est plus à la recherche de son domicile, mais d’une vie meilleure, non pas faites d’idéaux, mais de liberté et de vérité.

33 révolutions trouve un écho particulier auprès du lecteur, notamment lorsque les médias montrent des images d’une île célébrant, le 13 août, les 90 ans de son ancien leader historique, Fidel Castro. Fait de 33 petits chapitres, rappelant les vinyles 33 tours et cette image du disque rayé, Canek Sánchez Guevara signe là un ouvrage engagé et empli de poésie, dont la lecture est littéralement hypnotique avec, pour seul horizon, cette mer contradictoire, à la fois dangereuse et pleine de promesses. Un formidable ouvrage dans lequel se dessine, en filigrane, le mot Liberté.

 

33 révolutions (33 revoluciones) de Canek Sánchez Guevara, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis, éditions Métailié, 2016, 112 pages, 9 euros.

 

 

 

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