Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo

Ouvrage lu dans le cadre des Explorateurs de la rentrée littéraire, évènement organisé par le site www.lecteurs.com

 

Pornographia, paru en 2013, n’avait été que le roman de l’attente, un petit récit d’une errance hallucinée et hallucinante et la preuve que son auteur n’avait rien perdu de cette verve qui avait transparu dans son premier roman. Trois ans plus tard, Jean-Baptiste Del Amo revient, toujours dans la fameuse collection aux liserés noir et rouge, avec Règne animal, un roman puissant et ambitieux, déjà lauréat d’un premier littéraire décerné par le jury du Prix Île aux Livres / La Petite Cour, à l’écriture brutale et poétique, violente et délicate.

Règne animal prend, dès sa première page, le pari de l’épopée, celle qui retracerait le XXe siècle et ses évolutions technologiques, marqué par deux guerres à l’ampleur inégalée. Car c’est une histoire de la France, celle de ses paysans qui ont façonné le paysage et plus précisément l’histoire d’une petite exploitation familiale qui sera dans l’obligation de vivre avec son temps et de se transformer en élevage porcin. L’ouvrage débute en 1898, dans le village de Puy-Larroque, situé dans le midi de la France. Nous rencontrons Éléonore, une jeune fille qui observe la vie quotidienne de la ferme, rythmée par les différents travaux et les soins apportés aux animaux qui occupent la plupart de la journée. Son père, malade, qui ne tardera pas à mourir, est obligé de faire appel à l’un de ses neveu, Marcel, dont la venue chamboulera la vie de la ferme et, par conséquent, celle d’Éléonore qui sera bientôt assaillie par des émois inconnus et confrontée à la perte des illusions de la jeunesse, précoce pour nous, habituelle à l’époque. Mais bientôt, la guerre grogne, gonfle, gronde.

 

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Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo

 

Il n’y a pas de place pour des sentiments de tendresse dans ce roman à la méthode quasi scientifique dans ses descriptions qui sont dignes de la rigueur d’une autopsie, Jean-Baptiste Del Amo cherche à rapporter uniquement les faits bruts et crus, sans artifices de langage, à l’image de cette nature impitoyable. Les phrases sont sèches, cinglantes et hachées et la rareté des dialogues en amplifient la portée. L’auteur nous délivre une radiographie du comportement animal, dans lequel se complaît l’être humain. Purement contemplatif et descriptif, le roman se contente de silences et de non-dits, entraînant un lecteur médusé dans une vaste saga familiale à l’incroyable ambition et qui ne peut qu’assister, impuissant, à la cruauté de l’homme.

La deuxième grande partie de l’ouvrage, se déroulant dans les années 1980, est mémorable, saisissante et effroyable : l’auteur parvient à décrire avec froideur ce développement et cette évolution  industrielle qui semble nécessaire à la survie de l’entreprise familiale, pour en saisir toute la monstruosité et où surgira en lettres majuscules la question du bien-être animal. Question qui tient à cœur à l’auteur, végétalien et engagé auprès de l’association L214 qui avait filmé, dans les abattoirs, la maltraitance faite aux animaux. Roman engagé, ouvrage qui dénonce l’avidité et le tourbillon de folie dans lequel se jette inexorablement l’être humain, perdant cette part d’humanité au profit du gain, Règne animal est tout cela et ne manquera pas de faire parler de lui lors de sa parution.

Règne animal est aussi le genre d’ouvrage qui a toutes ses chances pour devenir lauréat du Prix Goncourt et sera, à n’en pas douter, un roman majeur de l’œuvre de Jean-Baptiste Del Amo, une étape, comme le fut Le Bruit et la Fureur dans l’œuvre de William Faulkner. L’évolution stylistique de l’auteur se fait grandement sentir, on peut observer une certaine maturité dans ses choix de phrases et de mots, ainsi que dans la construction de l’ouvrage. Alors que le sujet aurait pu rebuter certains lecteurs, il faut avouer que dès les premières phrases, les mots accrochent, hypnotisent et c’est notamment ce qui fait la plus grande force de cet ouvrage aux relents dystopiques dans lequel le bonheur est à des milliers de kilomètres, inaccessible. Un véritable coup de cœur.

 

Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo, éditions Gallimard, 2016, 432 pages, 21 euros.

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2 réflexions sur “Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo

  1. Je meurs d’envie de le lire. L’éducation libertine était un chef d’oeuvre, et j’avais énormément accroché à Sel également. Pornographia, un peu moins, mais ça restait très bon. Je dois me le procurer très bientôt. Et j’espère sincèrement, comme tu le soulignes, qu’il pourra être lauréat du Goncourt et qu’il sera enfin reconnu à sa juste valeur : sa plume est excellente.

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