Marcher droit, tourner en rond d’Emmanuel Venet

Ouvrage lu dans le cadre des Explorateurs de la rentrée littéraire, évènement organisé par le site www.lecteurs.com

 

Si les ouvrages mettant en scène des narrateurs antipathiques et très loin du politiquement correct et de la bien-pensance sont légions, il n’en demeure pas moins que le personnage principal du dernier roman d’Emmanuel Venet reste atypique, du fait de la maladie particulière qui l’affecte. Marcher droit, tourner en rond, publié aux éditions Verdier, est l’occasion pour son auteur, psychiatre de son état, de pénétrer dans l’esprit tortueux d’un homme atteint d’un trouble du spectre autistique et de livrer un court roman aussi corrosif que drolatique.

Et quoi de mieux, lorsqu’on écrit un roman à l’humour féroce, que de le faire se dérouler lors d’un enterrement ? Le ton est donné, dès le départ, avec les premières interrogations et remarques du narrateur, qui fleurent bon le blasphème. Nous voici aux obsèques de Marguerite, la grand-mère du narrateur. Ce moment de recueillement est souvent l’occasion de présenter le défunt comme un saint, de revenir sur les bons moments passés en sa compagnie et de faire son éloge. C’est alors un moment empreint de convenances que la morale insiste d’observer. Ce qui sera impossible de faire pour le narrateur, atteint du syndrome d’Asperger.

 

 

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Marcher droit, tourner en rond d’Emmanuel Venet

 

Ce syndrome, qui est une sorte d’autisme et qui se caractérise par un intérêt restreint pour les choses qui entoure l’individu qui en souffre et par des difficultés significatives pour les interactions sociales, empêche au narrateur d’observer pleinement la cérémonie, le faisant souffrir lorsqu’il entend Madame Vauquelin, de la Pastorale Diocésaine, livrer un portrait mensonger de sa grand-mère. D’une femme détestable, avare et égoïste, la voici transformée en femme généreuse, aimante et charitable.

Partant de ce postulat de départ et désireux de rétablir auprès d’un hypothétique lecteur la vérité concernant sa grand-mère, l’homme commence alors à dresser un portrait sans concession des membres de sa famille, dans lequel les souvenirs du narrateur se mêlent aux différentes interrogations passées et toujours actuelles d’un homme incapable de comprendre les réactions de son entourage et dont les seuls centres d’intérêts se résument au Scrabble et aux catastrophes aériennes.

Emmanuel Venet met alors sur le devant de la scène, avec humour mais non sans sérieux, une maladie dont les causes restent encore inconnues et dont la prise en charge reste assez onéreuse. Mais, derrière le masque de l’humour, se cache le mal-être profond dont souffre le narrateur et qui le pousse vers la solitude. Une solitude qui le ronge et qui le coupe encore un peu plus du lien social qu’il entretient avec quelques individus. Il se réfugie alors dans ses pensées et se met à imaginer la vie qu’il aurait pu avoir avec son amour de jeunesse, une certaine Sophie Sylvestre, dont les initiales doublées – appelées initiales – du bonheur, seront l’objet d’un quiproquo assez comique avec sa grand-mère. Et, dans son rêve, ce sera une orgie de parties de Scrabble, avec mots compte triple, s’il-vous-plaît et d’élucidations de crashs d’avions.

Le verbe est vif, cinglant, sans détour. Emmanuel Venet déploie toute l’ironie et le sarcasme possible à chaque phrase et l’attention du lecteur est accaparée par ce personnage complètement antipathique, délivrant sa propre perception du monde. La lecture est agréable et fluide et le lecteur se prête au jeu, laissant ses sentiments de côté, découvrant un portrait de famille peu flatteur dans un roman mordant.

 

 

Marcher droit, tourner en rond d’Emmanuel Venet, éditions Verdier, 2016, 128 pages, 13 euros.

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