Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe de Roger Seiter & Jean-Louis Thouard

Roger Seiter est un habitué des éditions du Long Bec : alors que le second et dernier tome du diptyque Trou de mémoire, dont la parution est prévu pour la fin septembre, et après la parution de l’intégrale de sa série H.M.S., voici maintenant que les trois albums des Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe font l’objet d’une édition intégrale. Une trilogie que consacrent Roger Seiter au scénario et Jean-Louis Thouard aux crayons à l’œuvre d’Edgar Allan Poe, sous la forme d’un vibrant hommage au maître américain qui donna ses lettres de noblesse au roman policier, en y ajoutant un épilogue inédit, concluant avec brio la série.

Après un cahier explicatif dans lequel figure une biographie succincte mais néanmoins très intéressante d’Edgar Allan Poe et la genèse de la série, le lecteur plonge alors dans une aventure au graphisme délicat et extrêmement travaillé qui tend plus vers le gothique et le steampunk. Le lecteur fait alors la connaissance de William Wilson, personnage principal de la nouvelle éponyme de Poe, et d’Edgar Legrand, dont l’obsession grandissante pour un scarabée d’or l’entraîne dans une course aux trésors aux confins de la folie, prêt à percer le mystère qui l’entoure. De cette quête, qui amènera les deux compères sur les traces d’un pirate nommé Capitaine Kidd, débute alors un fil conducteur qui, à travers les différentes adaptations de l’œuvre d’Edgar Poe, conduira le lecteur dans un univers extrêmement travaillé, saisissant et horrifique.

 

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Histoires Extraordinaires d’Edgar Allan Poe

 

Outre ceux présents dans l’œuvre de l’auteur américain, Roger Seiter et Jean-Louis Thouard mettent en scène une galerie de personnages forts et indépendants, à l’instar de la délicate Kitty qui apportera une touche féminine bienvenue dans cet univers gothique et de l’inspecteur Brannan, parti sur la piste de Wilson et de Legrand, suite aux évènements tragiques qui concluent la première partie de l’ouvrage. Des personnages hauts en couleur, dont le développement prend peu à peu de l’importance : l’univers de Poe devient la base d’un autre, plus riche et plus terrifiant encore dont les dessins de Jean-Louis Thouard parviennent à rendre avec efficacité cette atmosphère angoissante, notamment grâce à l’emploi de diverses teintes de couleurs, tout en faisant des clins d’œil à l’œuvre d’Edgar Poe. La présence récurrente de corbeaux en est l’un des nombreux exemples.

Présentée dans un format conséquent (24×32 cm) permettant d’exploiter au maximum le dessin de Thouard, cette intégrale a le mérité d’être plus qu’une simple adaptation des nouvelles d’Edgar Allan Poe : elle est le résultat d’un développement de l’univers gothique de l’auteur, dont l’écriture est particulièrement descriptif. Le scénario reprend les ingrédients qui ont fait le succès du support d’origine et cherche à mettre en scène un sentiment d’angoisse tout en présentant un récit assez rythmé. Un sentiment qu’amplifient les dessins qui reconstituent avec minutie et une profusion de détails cette époque à l’architecture victorienne, faisant de cette saga une incroyable découverte et un excellent hommage dont l’épilogue inédit met un point final à l’aventure et qui nous laisse qu’une seule envie, celle de relire Edgar Allan Poe.

 

Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe (Intégrale) de Roger Seiter et Jean-Louis Thouard, éditions du Long Bec, 2016, 176 pages, 26,50 euros.

Insoumises de Javier Cosnava et de Rubén

Insoumises est le fruit de la collaboration entre Javier Cosnava, écrivain et scénariste espagnol, et le dessinateur Rubén, connu dans nos contrées pour avoir travaillé à une adaptation en bande dessinée des Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas. Et c’est une collaboration que l’on peut qualifier de réussie et récompensée par le prix BD 2012 de la ville de Palma de Majorque. Publié aux éditions du Long Bec, cet album ambitieux retrace un pan de l’histoire espagnole contemporaine qui précède la création de l’État franquiste.

Insoumises, c’est un peu une histoire du chiffre trois : on y rencontre trois femmes, lors de trois évènements dramatiques majeurs du XXe siècle, à travers trois chapitres qui sont chacun consacré à l’un de ces personnages. Nous sommes en 1934, à Oviedo, en pleine révolte des Asturies, une insurrection dont le déclenchement est dû à un groupe de mineurs contre le gouvernement espagnol et dont le mouvement s’amplifiera au point de pouvoir être qualifié de révolution. Une révolte qui sera immortalisé par Albert Camus dans une pièce de théâtre. Mais, à la différence de la réalité, Albert Camus sera le personnage principal du prologue et sa pensée transparaîtra à travers ces trois femmes que décrit l’album de Rubén et de Cosnava.

 

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Insoumises de Javier Cosnava et Rubén

 

Ces trois femmes, ce sont Fé, Esperanza et Caridad, féministes avant l’heure, empreintes d’idéologie, ferventes défenseuses de la liberté et de cette égalité qui va de paire. D’ailleurs, cette liberté est un mot qui revient dans leurs bouches, c’est un droit qui les définit. Car elles sont libres, que ce soit dans leurs manières de penser que dans leurs sexualités : venant d’horizons différents, elles vont se battre pour cette cause qui leur paraît juste, d’abord lors de cette révolte des Asturies, puis par la libération de Paris, avant de côtoyer les pavés de mai 68. Portées par leur foi en l’amour et cette soif de liberté, elles font preuve de combativité et de détermination pour parvenir à se faire une place au milieu des hommes.

Mais ce qui rend vraiment ces femmes touchantes, ce sont les failles qu’elles dissimulent. Vulnérables, elles se servent de cette faiblesse pour en sortir grandies, avec la rage de vaincre et de guider les gens, au point où elles pourraient toutes remplacer cette figure de la Liberté sur le célèbre tableau de Delacroix. Le graphisme en bichromie renforce ici cette idée de force et de résolution, en préférant s’attarder sur l’action qui se déroule sous les yeux du lecteur, tout en donnant un petit côté vieilli à l’ensemble, une teinte sépia de photographie.

Le point fort de l’album réside dans la volonté de ses auteurs de faire vivre une aventure hors du commun aux lecteurs, en leur choisissant pour guides trois femmes en avance sur leur temps, ouvertes et charitables, prêtes à se sacrifier pour autrui. C’est une véritable épopée émouvante qui nous est ici proposée, une histoire dont on ressort avec un sentiment de bonheur, notamment face à cette dernière image, celle de trois femmes soudées, vieillies par les années écoulées mais avec une volonté de fer toujours intacte. Rubén et Cosnava signent ici une histoire humaine et émouvante qui ne cesse de résonner à l’oreille du lecteur, une fois l’album refermé.

 

Insoumises (Las Damas de la Peste) de Javier Cosnava et de Rubén, traduit et adapté de l’espagnol par Isabelle Krempp et Roger Seiter, éditions du Long Bec, 2016, 96 pages, 17 euros.

Nuages et Pluie de Loo Hui Phang et Philippe Dupuy

Nuages et Pluie est leur quatrième collaboration. Comme s’ils étaient indissociables, l’un se retrouve être complémentaire à l’autre, la poésie du récit qui se moule aux dessins faussement naïfs. Deux individualités plutôt singulières qui se retrouvent liées pour explorer l’Art, celle de la bande-dessinée, tout en conjuguant leurs obsessions, leurs questionnements. Avec Loo Hui Phang, qui est née au Laos et qui signe le récit aux allures de conte et Philippe Dupuy, récompensé en 2008 par le Grand Prix de la ville d’Angoulême, tout à ses crayons, Nuages et Pluie, publié aux éditions Futuropolis, est un récit quasi hypnotique qui entraîne le lecteur aux confins de la folie d’un homme, dans une atmosphère poétique côtoyant la civilisation asiatique.

 

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Nuages et Pluie de Loo Hui Phang & Philippe Dupuy

 

La Grande Guerre s’est achevée. Nul besoin de faire un bilan de ce cataclysme et de l’horreur que suscita « la der des ders », ni de parler de ces hommes qui revinrent du front blessés, meurtris, épouvantés par ces visions qui ne cessent de les hanter. Werner fait parti de ces privilégiés à être revenus des tranchées. Non sans blessures, ni cauchemars : il revoit sans cesse la mort de son camarade Georg. Ce dernier, qui a en quelque sorte sauvé Werner, fut abattu d’un tir ennemi, tir qui le traversa et parvint toutefois à atteindre Werner au cœur.

Rempli de culpabilité, Werner décide de ne pas rentrer en Allemagne à la fin de la guerre, préférant s’exiler en Indochine, dont Georg lui parlait souvent, notamment à travers son évocation des récits d’explorations d’Henri Mouhot, et où Werner connaîtra une véritable situation de paria, du fait de ses origines allemandes. À Savannakhet, au Laos, Werner acceptera de conduire un camion à l’intérieur d’une manufacture pour livrer de la marchandise, où il se verra proposer un poste qu’il acceptera. Ce sera, pour lui, le début d’une expérience incroyable dont le point culminant sera sa rencontre avec la jeune fille des propriétaires chinois, une fille qui a la particularité de ne sortir de sa chambre qu’à la tombée de la nuit.

Il ne faut rien savoir de plus lorsqu’on entame la lecture de Nuages et Pluie que ce court résumé. En effet, l’histoire repose essentiellement sur les découvertes que Werner fera dans la manufacture et sur sa rencontre avec la jeune fille dans un jardin asiatique. Loo Hui Phang livre une histoire à l’ambiance et aux influences purement kafkaïenne que parvient à saisir avec brio Philippe Dupuy : la manufacture, que l’on pourrait aisément assimiler avec la nouvelle de la Colonie Pénitentiaire de Kafka, dévoile, dès que Werner en franchit les portes, le côté angoissant et quasi fantastique qui donnera le ton à l’ouvrage tandis que le jardin asiatique et sa représentation aux allures de jardin d’Eden amène le récit aux confins de la poésie teintée d’érotisme.

L’érotisme qui est loin d’être absent de l’ouvrage : l’apparition de la jeune femme devient une véritable pulsion pour Werner. Une pulsion qui vise, dans un premier temps, à découvrir qui elle est. Ce sera ensuite le désir qui le submergera et qui en fera son esclave, soumission que Philippe Dupuy représente avec une sensualité teintée de fantastique lorsque les cheveux de la jeune femme commencent à s’entourer autour de Werner.

Véritable mélange des genres, Nuages et Pluie ne livre toutefois pas tous ses secrets dès la première lecture tant on se retrouve subjugué par la beauté des dessins. Loin de les vouloir réaliste, Philippe Dupuy participe grandement à développer un univers absurde : le trait semble maladroit, mouvant, dans le seul but de déstabiliser un peu plus le lecteur. On retrouve aussi ce qui faisait la force des collaborations entre les deux artistes : cette même sensibilité poétique qui vise à dépayser le lecteur, sans jamais privilégier le dessin au récit et vice-versa, tout en livrant une profonde réflexion sur l’amour, ce moteur de la vie.

 

Nuages et Pluie de Loo Hui Phang et Philippe Dupuy, éditions Futuropolis, 2016, 144 pages, 21,50 euros.

Notre univers en expansion d’Alex Robinson

Son premier roman graphique, De mal en pis, publié en France il y a maintenant douze ans, avait révélé un artiste talentueux, maniant avec brio l’ironie doublée à l’étude de mœurs pour livrer, d’un regard acéré, un tableau plus vrai que nature de sa génération. Aujourd’hui, Alex Robinson revient avec un nouveau récit, Notre univers en expansion, dans lequel l’auteur embrase cette quarantaine, cet âge que beaucoup redoute.

 

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Notre univers en expansion d’Alex Robinson

 

New York, cette ville qui ne dort jamais, toujours en mouvement, au plus près des tendances. Nous faisons la connaissance, sur un terrain de sport de Brooklyn de trois amis d’enfance, Billy, Scotty et Brownie. Trois hommes qui ont gardé des liens étroits, malgré des vies différentes : Billy, bien établi professionnellement, décide d’avoir son premier enfant avec sa femme, Marcy, tandis que Scotty, père du petit Braiden, attend, avec Ritu, son second enfant. Brownie, quant à lui, est divorcé et célibataire endurci, fumeur invétéré de marijuana et geek de la première heure.

À la peur de Billy de devenir père et de franchir alors un cap important dans une vie, Scotty n’hésite pas à rassurer son ami en livrant sa propre expérience et des conseils, tandis que Brownie, qui cache aux yeux de ses amis cette peur de se retrouver seul, répond par des sarcasmes qui lui feront prendre conscience du temps révolu, celui du fameux âge d’or de la mythologie grecque où tout était pour le mieux.

Cette révolution du temps qui, reprenant le point de vue de la physique quantique, donne son nom à l’ouvrage, met en scène une génération aux abois, cette fameuse Génération Y qui n’a jamais connu le monde sans le SIDA, pour qui les jeux vidéos sont devenus banales, comme en témoigne Brownie, geek de son état et pour qui la menace nucléaire s’est transformée en dissuasion, loin de la Guerre Froide. À travers le parcours de ces trois hommes et de leurs compagnes, Alex Robinson dresse alors un tableau des préoccupations d’individus de cette génération à laquelle il appartient de plein droit, en plaçant au centre de l’ouvrage l’utilité de la continuation de l’espèce humaine, ce fameux instinct de survie qui passe notamment par la procréation.

Mais, avant toute évolution d’un univers se trouve un fameux Big Bang et Alex Robinson n’hésite pas à en décrire deux dans son ouvrage : la découverte de la vie adultère de Scotty qui remet en question les liens entre chaque membre du groupe, distendant certaines relations au profit d’autres et qui marque la fin d’une ère amène l’auteur, dans un dernier chapitre, à revenir sur un premier Big Bang. Ce chapitre, qui agit alors comme un écho, sobrement intitulé « Prologue » revient des années en arrière, lorsque Scotty et Ritu annoncent qu’ils attendent leur premier enfant et qui marquera alors le début d’une évolution au sein du groupe.

D’un style affuté, plein d’ironie et de mordant, Alex Robinson se réapproprie la théorie du Big Bang pour qu’elle coïncide avec la vie, faite de pleins de petits évènements qui sont de nouveaux départs, un recommencement. Le talent de l’auteur consiste à saisir ses personnages dans leur intimité, faisant assister le lecteur à des conversations et des confidences sur l’oreiller, qui devient alors un membre de ce groupe d’amis que l’on quitte à regret, une fois la dernière page tournée.

 

Notre univers en expansion (Our expanding Univers) d’Alex Robinson, traduit de l’anglais (États-Unis) par Sidonie van den Dries, éditions Futuropolis, 2016, 256 pages, 28 euros.

 

Tu n’as rien à craindre de moi de Joann Sfar

Auteur de talent au style inimitable, écrivain à la plume délicate, réalisateur accompli dont le dernier film, La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil, se réapproprie avec grâce l’écriture psychologique de Sébastien Japrisot, c’est ainsi que l’on pourrait décrire Joann Sfar, artiste prolifique dont l’œuvre témoigne elle-même de la créativité de son auteur et qui mixe ouvrages pour le grand public et livres à l’accès un peu plus difficile, ardu sans être totalement hermétique. C’est dans cette seconde catégorie que se classe son dernier album, Tu n’as rien à craindre de moi, paru aux éditions Rue de Sèvres, qui retrace le quotidien d’un couple, tentant de conjuguer idéalisme et liberté.

 

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Tu n’as rien à craindre de moi de Joann Sfar

 

Joann Sfar met en scène un homme du nom de Seabearstein et son amante, dont nous ne connaîtrons pas le véritable nom et que ce dernier appelle Mireille Darc. Seabearstein est un artiste-peintre de talent, vivant pour son art. Un art qui n’est pas loin de rappeler celui de Gustave Courbet quand Seabearstein doit exposer sa propre vision de « l’origine du monde » dans un musée. Mireille Darc est, quant à elle, une étudiante qui prépare sa thèse consacrée à l’épigraphie latine et qui divise son temps libre entre Seabearstein et sa meilleure amie, Protéine.

L’auteur opte pour une narration non-linéaire qui peut s’avérer déconcertante pour le lecteur : ce sont de courtes scènes sans liens entre elles, décortiquant le quotidien d’un couple, du premier repas avec la famille de l’un, en passant par le genre de conversation où l’on refait le monde avant de s’endormir, l’adoption d’un chat, des soirées entre amis, le tout entrecoupé par des scènes de sexe, où les deux protagonistes ne font plus qu’un, laissant les différences d’opinion, de jugement de côté. Lorsque Seabearstein décide de peindre Mireille Darc nue dans le cadre de cette fameuse exposition au musée surgissent alors les premières interrogations et les premiers doutes.

Le sujet véritable de la bande-dessinée apparaît alors en filigrane : le questionnement vis-à-vis de l’art, celui de Seabearstein et celui de l’auteur par la même occasion, et son rapport dans la vie quotidienne de l’artiste. Mireille Darc, obligée de composer avec cette passion quasi vitale de Seabearstein, décide de l’embraser à part entière, de devenir sa muse, non sans réticence : cette image idyllique du couple se craquelle peu à peu, pour dévoiler sa condition naturelle, faite de concessions et d’arrangements.

Le dessin de Sfar, si typique, parvient à saisir avec justesse cette image du couple, ainsi que cette passion qui dévore Seabearstein, qui devient alors le double de l’auteur. Tu n’as rien à craindre de moi est un album qui réunit les obsessions de Joann Sfar, déjà abordées dans son œuvre, nécessitant plusieurs lectures pour bien les appréhender mais n’en demeure pas moins singulier et original et qui fait ressentir au lecteur, une fois l’album refermé, le sentiment d’avoir assisté à une fantastique histoire d’amour.

 

Tu n’as rien à craindre de moi de Joann Sfar, éditions Rue de Sèvres, 2016, 104 pages, 18 euros.

Ô vous, frères humains de Luz

Après Catharsis, paru en 2015 aux éditions Futuropolis, ouvrage conçu comme un livre thérapeutique pour son auteur, le dessinateur Luz reprend ses crayons pour adapter un livre autobiographique de l’auteur du merveilleux Belle du Seigneur. Ô vous, frères humains, écrit alors qu’Albert Cohen était âgé de 77 ans, est un véritable manifeste pour la tolérance, un écrit humaniste que Luz met en scène avec un certain talent et une passion incroyable et nous livre une adaptation poignante et toute personnelle.

 

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Ô vous, frères humains de Luz, d’après l’œuvre d’Albert Cohen

 

Adapter une œuvre comme Ô vous, frères humains nécessite bien une préface. Une préface qui tient en une page et dans laquelle Luz démontre ce besoin de se replonger dans cet ouvrage et son envie de le dessiner, comme un hommage à Albert Cohen, cet auteur dont l’œuvre est, selon les mots d’Henri Godard, « construite sur cette situation de Juif dans une société de non-Juifs ». Lecture intense, Ô vous, frères humains occupe une place particulière dans l’œuvre de Cohen : elle prend la place d’un testament littéraire, d’un texte dans lequel sont contenus les clefs de l’œuvre en elle-même et fait aussi office d’une excellente introduction à l’auteur.

« Un enfant juif rencontre la haine le jour de ses dix ans. J’ai été cet enfant ». Ces deux phrases, ce sont celles d’Albert Cohen qui décrit cet ouvrage et qui figure sur la quatrième de couverture de l’édition de poche. Deux phrases qui résonnent et dont le propos frappe. Né sur l’île de Corfou, c’est à cinq ans qu’Albert Cohen arrive, avec ses parents, à Marseille, victimes d’un pogrom qui ne laissa que très peu de souvenirs au futur écrivain. Ce sera le jour de ses dix ans qu’il sera frappé par la violence du monde, un jour où, voulant faire un cadeau à sa mère, il arpente les rues de la cité phocéenne à la sortie du lycée et qu’il sera littéralement fasciné par la loquacité d’un vendeur ambulant, vantant les miracles d’un détachant. Désireux d’en offrir à sa mère, il sera confronté aux remarques du vendeur, à des insultes que l’homme vomit à la face du garçon et dont les crayons de Luz restituent avec justesse le traumatisme.

S’ensuit alors une errance du jeune Albert à travers les rues de Marseille, choqué par cette première rencontre avec la violence du monde adulte. Une errance que Luz dépeint comme proche de la folie, une folie créée par l’intolérance et la cruauté. Le dessinateur s’empare du texte d’Albert Cohen, se l’approprie pour livrer un nouveau regard sur ce traumatisme. S’aidant, pour la narration, du procédé de mise en abyme, Luz imagine un Albert Cohen vieillissant qui observe, simple spectateur, son propre vécu et cet évènement qui sur lequel se basera son œuvre futur. C’est avec une certaine sensibilité que Luz met en scène ce texte, jusqu’à un final où résonne la prose délicate d’Albert Cohen, une prose à laquelle réponde une multitude de silhouettes du jeune Albert qui se muera peu à peu, au fil des mots, à un amoncellement de corps indistincts, tandis que l’écrivain évoque avec force les camps de concentrations, avant de conclure : « Bornez-vous, sérieux enfin, à ne plus haïr vos frères en la mort. Ainsi dit un homme du haut de sa mort prochaine ».

 

Ô vous, frères humains de Luz, d’après l’œuvre d’Albert Cohen, éditions Futuropolis, 2016, 136 pages, 19 euros.

 

 

 

L’Esprit rouge de Zéphir et Maximilien Le Roy

L’Esprit rouge, nouvelle parution des éditions Futuropolis, témoigne encore une fois de la ligne éditoriale exigeante que s’est imposée la maison d’édition. Fruit d’une collaboration entre Zéphir, né en 1992 et diplômé des Métiers d’Arts en illustration, pour le dessin et Maximilien Le Roy, né en 1985 et dont ses prises de position concernant le conflit israélo-palestinien lui valent une interdiction d’entrer sur le territoire israélien, pour le récit, L’Esprit rouge est un incroyable voyage aux confins de la folie et dans le Mexique des années 30, et une quête, celle d’Antonin Artaud, celle de la rencontre avec les indiens Tarahumaras.

Antonin Artaud est l’un des artistes dont seul le XXème siècle a pu en produire, de Cocteau à Picasso, en passant par le mouvement des surréalistes et André Breton. Artaud est avant tout un artiste complet, touche-à-tout, loin de se cantonner dans un seul art : acteur de théâtre dans un premier temps, officiant dans la troupe de Charles Dullin, il en sortira grandi, publiant ses premiers poèmes et comptes-rendus dans diverses revues de l’époque. Cette expérience l’amènera naturellement vers le cinéma, ce nouvel art qui, loin de ses balbutiements, va rapidement prendre son envol, permettant aux metteurs en scène d’explorer une nouvelle manière de transmettre leur art. Rapidement, Artaud va entrer en littérature, et plus particulièrement dans le mouvement surréaliste, d’où il tirera ses premières théories sur le théâtre.

 

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L’Esprit rouge de Zéphir et Maximilien Le Roy

 

Mais, derrière l’artiste, se cache un homme torturé. C’est celui-là que Zéphir et Maximilien Le Roy ont voulu dépeindre. Car Antonin Artaud est un homme en perpétuelle souffrance, une souffrance due à l’opium et à sa dépendance. Il décide alors de partir en expédition au Mexique, à la recherche de la civilisation originelle mexicaine, fuyant cette Europe qui se perd, selon lui, dans des idéologies obscures. Il décide alors d’être initié aux différents rites ancestraux et notamment celui du peyotl, une sorte de cactus aux propriétés psychotropes et hallucinatoires, utilisé notamment par les indiens Tarahumaras et qui reviendra à la mode dans les années 50, notamment avec son utilisation par les fondateurs de la Beat Generation, et souvent nommé dans les romans de William S. Burroughs.

Optant pour une narration déconstruite et non linéaire, Zéphir et Maximilien Le Roy plongent dans l’esprit d’Antonin Artaud, un esprit torturé par ce manque de drogue, tourmenté par des crises d’angoisses auxquelles se succèdent des phases de calme, de plénitude permettant à l’artiste de donner des conférences, de développer ses théories sur l’art. Le voyage mexicain d’Artaud est entrecoupé par des scènes se déroulant en 1944, où Artaud se retrouve enfermé dans un asile psychiatrique, à Rodez. Reclus, en proie à des crises de paranoïa et étouffé par cette prison, c’est par bribes que revient à son esprit son escapade mexicaine. Une réclusion que Zéphir décide de représenter avec des cadres resserrés, cherchant à faire ressentir au lecteur cet enfermement.

Le travail que Zéphir accorde au dessin, que ce soit aux personnages qu’au décor, est monumental : à la fois minimaliste et riche de détails, le dessin donne cette impression de croquis fait sur le tas, imprécis et contribuant à rendre une atmosphère irréelle, plein de la folie de son sujet. Les rares dialogues tendent à démontrer cette solitude qui a envahit l’artiste, qui vivote ici et là, aux crochets des autres, ne pouvant payer sa chambre d’hôtel.

Fort d’un excellent travail en amont et réalisé par deux artistes accomplis, L’Esprit rouge a le mérite de remettre en lumière un grand artiste du XXème siècle et nous entraîne dans un voyage initiatique aux confins de la folie, une folie que parviennent à saisir les deux auteurs dans un récit impressionnant.

 

L’Esprit rouge de Zéphir et Maximilien Le Roy, éditions Futuropolis, 2016, 160 pages, 21,90 euros.

Ogres et cie de Vincent Wagner

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Ogres et cie de Vincent Wagner

Avec Ogres et cie, Vincent Wagner continue de développer son univers poétique et ajoute un nouveau volume à sa série sans titre, dont le précédent volume, Cromalin et cromignonne, est paru fin 2015, toujours aux éditions du Long Bec. Reprenant les codes qui ont fait le succès de ses précédents albums, Vincent Wagner, en sa qualité de scénariste et dessinateur, nous livre cinq nouvelles histoires.

Abandonnant le monde préhistorique qui était le cadre de son album antérieur, Vincent Wagner décide de revenir dans le monde d’aujourd’hui, à travers cinq histoires dans lesquelles il instille le souffle du conte et du merveilleux : « Loch Ness », la seule histoire de l’album à avoir fait l’objet d’une précédente édition, met en scène deux amis en train de pêcher sous l’œil espiègle d’un certain Nessie, dont les apparitions, fugitives, interpellent les deux garçons.

« L’ami de mes nuits », qui ouvre l’album, est une histoire onirique dans laquelle de grandes ombres, dirigées comme des marionnettes par des enfants, entament une sorte de ballet sur la plage au clair de lune, tandis que « Le Théâtre de Monsieur Ogre » renvoie immédiatement à certains contes de Perrault ou des frères Grimm en mettant en scène un ogre qui enlève un enfant dans le but d’interpréter devant lui une représentation de marionnettes et ce, tandis que la sœur du garçon tente de le secourir. « Pas fait exprès » suit la mésaventure de trois monstres qui cherchent à faire de deux enfants leur repas et « Le glouton », sûrement l’histoire la plus ordinaire, décrit un enfant faisant une tarte avec sa mère et devant attendre 16 heures avant de pouvoir la gouter, tandis que son chien la dévorera et entraînera la mère et son fils dans un quiproquo.

Reprenant son style inimitable d’ombres chinoises, Vincent Wagner parvient, par l’absence de dialogues, à porter ses histoires à un certain degré de poésie qui permet alors au lecteur d’imaginer et d’interpréter différents sens à ces histoires de gentils monstres. L’album prend alors un côté interactif et amusant qui ne le cantonne pas uniquement à une bande dessinée jeunesse. L’imagination délicate de Vincent Wagner permet de transporter le lecteur dans cet univers qu’il construit album après album et dans lequel la simplicité et l’émerveillement des sentiments qu’il inspire, associé à ce côté déluré, donne lieu à une lecture enthousiasmante et rafraîchissante.

 

Ogres et cie de Vincent Wagner, éditions du Long Bec, 2016, 48 pages, 12,50 euros.

Berlin 2.0 de Mathilde Ramadier et Alberto Madrigal

Le Français est râleur. À l’image de cet emblème de la France, ce coq au caractère triomphant et gonflé d’orgueil, notamment du fait qu’il est le seul mâle de la basse-cour. Oui, on aime râler en France : on râle sur le prix du paquet de cigarettes, sur le gouvernement, sur les bas salaires qui obligent certains à recourir à des avances ou à des crédits, sur les taxes qui rythment notre vie quotidienne. Et tandis qu’on râle, les économistes montrent en exemple l’Allemagne d’Angela Merkel. Une Allemagne bonne élève de l’Union Européenne où il fait bon vivre et ce, alors que le pays est réunifié depuis moins de trente ans, déséquilibré par l’Ouest prospère et l’Est appauvri par l’Union Soviétique. Mais avons-nous raison de râler ?

 

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Berlin 2.0 d’Alberto Madrigal et Mathilde Ramadier

 

Cette interrogation, on ne peut que se la poser lorsque l’on referme Berlin 2.0, la bande-dessinée écrite par Mathilde Ramadier et dessinée et mise en couleur par Alberto Madrigal, parue aux éditions Futuropolis. En s’inspirant de sa propre histoire, Mathilde Ramadier décide de raconter le parcours de Margot, une jeune femme de 23 ans, étouffée par les loyers parisiens et le chômage, et qui prépare sa thèse de doctorat en philosophie. Elle décide alors de tenter l’aventure à Berlin, cette ville considérée comme la capitale européenne de la culture et de la fête et où il fait bon vivre, fleurant la dolce vita.

Car Berlin a un avantage de taille : c’est l’une des villes les moins chères d’Europe en termes de loyer, permettant à la jeune parisienne de souffler un peu financièrement. Une fois sur place, elle découvre une capitale multiculturelle où les étrangers s’intègrent facilement, ouverte d’esprit et de culture au point d’accueillir un festival du film pornographique indépendant. Des vernissages d’expositions à des sorties en club de technos ou dans les parcs offrant de grandes bouffées d’air, Margot prend des cours d’allemand, tout en cherchant une activité rémunérée. C’est alors que l’image de cette ville presque idéale se craquelle et laisse entrevoir ses premières failles.

Car, de déconvenue en déconvenue, Margot découvre que, si les emplois se trouvent via les réseaux sociaux et en soirée par des connaissances, ils sont loin de répondre à cette sécurité de l’emploi que nous connaissons en France : loin d’un SMIC brut à 1466 euros,  le stage se révèle être ici monnaie courante et ce, sans savoir s’il y aura effectivement une rémunération. Des contrats précaires à 400 euros sont aussi légions tandis que les quartiers de Berlin sont touchés par le phénomène de gentrification : cet embourgeoisement des quartiers se traduit par une hausse des valeurs immobilières, remet au goût du jour certains types de commerces et attire des groupes relativement aisés. Ce processus se conclut alors par le départ de ses habitants d’origine, ne pouvant plus payer leur loyer et leur nourriture, ce que certains sociologues analysent comme une nouvelle forme de ségrégation.

Berlin 2.0 se révèle être un exposé sociologique de l’Allemagne d’aujourd’hui, une Allemagne ultralibérale qui, si elle a réussi à minimiser l’impact de la crise économique, couve toutefois un certain malaise. L’expérience de Mathilde Ramadier, riche d’enseignements, est mise en dessin par Alberto Madrigal qui utilise des tons mauves et pastel, tout en soignant ses décors et notamment les vues de Berlin. La bande-dessinée se lit avec plaisir et est, au final, une sorte de Lost in Translation, mettant en scène une jeune femme perdue, désorientée dans une société étrangère faisant partie de la communauté européenne.

 

Berlin 2.0 de Mathilde Ramadier et Alberto Madrigal, éditions Futuropolis, 2016, 96 pages, 18 euros.

Le rendez-vous d’onze heures d’André Houot

Récompensé par la Bulle d’Or 2009 pour l’ensemble de son œuvre qui mêle rigueur scientifique à l’expression artistique du neuvième art, André Houot reprend ses crayons pour livrer aux lecteurs une biographie du fantastique peintre Gustave Courbet aux éditions du Long-Bec, démontrant l’ambition de cette jeune maison d’édition alsacienne. Toujours accompagné par sa compagne Jocelyne Charrance pour les couleurs, André Houot nous livre un nouvel album minutieux dans sa reconstitution.

Gustave Courbet a été un homme de scandales : né en 1819 à Ornans, petite commune du Doubs que le peintre immortalisa à travers ses toiles, et décédé en 1877, fut le chef de file du mouvement réaliste. Visant à effacer de la peinture toute trace originale ou exotique pour se concentrer sur la réalité brute pour atteindre une sorte de réel tangible, le réalisme fut mis en lumière grâce à la toile de Courbet intitulée Un enterrement à Ornans. Présentée au Salon de peinture de 1850, elle suscita une violente polémique tandis que les critiques qualifièrent Courbet de peindre « le laid ». « Ça me conforte dans l’idée que toute vérité ne serait pas bonne à dire… et encore moins à peindre !! » s’exclame un personnage [page 30]. Le critique Champfleury écrira même : « C’est toute la laideur de la province ». Auteur d’un autoportrait intitulé Le Désespéré ou encore de la fameuse toile consacrée à L’Origine du monde, Gustave Courbet vécut pour son œuvre et à travers elle, trouvant son inspiration dans le monde qui l’entoure.

André Houot décide de retracer la vie de l’artiste en le faisant s’exprimer, au crépuscule de sa vie, à un interlocuteur qui désirait le rencontrer. Exilé en Suisse et porté sur les alcools forts – notamment l’absinthe –, c’est avec mélancolie qu’il revient sur sa jeunesse et son départ pour le collège de Besançon puis son arrivée à Paris. Une jeunesse qu’il passe au contact de la nature, une nature qui sera l’une des composantes d’une majorité de ses toiles. Mais c’est à Paris, dans le Quartier Latin que son art peut enfin s’exprimer. Sa vie se composera d’une vie de bohème qui lui permettra de composer son style si remarquable.

 

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Le rendez-vous d’onze heures d’André Houot

 

L’auteur prend le parti de raconter Gustave Courbet par tranche de vie, celles qui sont les plus marquantes de l’artiste, tout en reconstituant avec minutie le Paris du XIXe siècle, ainsi que ses représentants les plus connus, faisant et défaisant des carrières, des artistes. André Houot prend alors le pari d’insérer de nombreuses notes de bas de pages, pour présenter ces nombreux protagonistes qui jouent un rôle plus ou moins ténu dans la vie de Courbet.

En basant sa biographie sur le rapport de l’artiste à son art et sa relation aux femmes, André Houot nous montre un Gustave Courbet vivant pour sa peinture, créateur de génie qui reste toutefois solitaire. Une solitude qui le plongera, à la fin de sa vie, dans d’incroyables terreurs provoquées par l’alcool.  Le talent et le soin d’André Houot permet de faire revivre l’artiste, malgré le format resserré des 72 pages, qui oblige l’auteur a opéré des ellipses assez brutales. Il n’en demeure pas moins que Le Rendez-vous d’onze heures est une réussite et un excellent moment de lecture.

À noter une jaquette spéciale pour la première éditions de l’ouvrage, « un pied-de-nez à tous les assassins de la liberté d’expression ».

Le rendez-vous d’onze heures d’André Houot, éditions du Long Bec, 2016, 72 pages, 16,50 euros.