Les Quinze Joies du mariage

Parmi les œuvres caractéristiques et formatrices de la littérature française, outre des ouvrages comme Le Roman de Renart et Le Roman de la Rose, souvent laissés sans auteurs prédéfinis tant il paraît impossible de remonter au véritable créateur de l’œuvre, surgit, au milieu du XIVe siècle et à l’orée du XVe, un ouvrage atypique, écrit sur un style satirique relatant le couple dans sa vie quotidienne. Ouvrage tant et plus intriguant du fait que son auteur pourrait avoir été récemment identifié : il s’agirait, vraisemblablement, du seigneur de Lauresse, Alain Taillecoul. Bien que sujet à caution, cette information reste dispensable quand on regarde l’ouvrage en lui-même et qui présente notamment une avancée remarquable dans la forme du roman.

Les Quinze Joies du mariage, dont l’auteur parodie avec saveur un texte de dévotion populaire intitulé Les Quinze Joies de la Vierge, n’en demeure pas moins le précurseur de la nouvelle et de l’histoire brève. Divisant son ouvrage en quinze scènes, en quinze courts récits qui peuvent se lire indépendamment l’un de l’autre, l’auteur dresse, quatre cents ans avant Balzac, un tableau physiologique du mariage dans lequel il parle de joie. Car, en effet, le mariage est avant tout un évènement joyeux, une célébration, de nos jours, de l’amour entre deux individus et, à l’époque de l’écriture de l’ouvrage, avant tout un moyen de lier deux familles, une sorte de contrat comme on pourrait en conclure un de nos jours pour un travail.

 

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Les Quinze Joies du Mariage

Désireux de s’inscrire, dans une tentative d’explication dans le prologue, dans le cadre d’un traité, et donc dans un caractère scientifique et/ou philosophique, l’ouvrage est avant tout une satire à tendance misogyne du mariage et de cet aveuglement dont souffrent les différents époux, une fois le mariage consommé. Employant un style purement ironique, l’auteur narre les terribles malheurs qui s’abattent alors sur l’homme qui se voit être pris au piège dans cette fameuse « nasse », ce piège destiné à être immergé pour capturer des poissons : de cette première joie, ouvrant avec sarcasme l’ouvrage, le lecteur découvre un homme qui n’hésite pas à s’endetter pour offrir à sa femme sa dernière lubie qui consiste en la dernière robe à la mode, en passant par les caprices d’une femme enceinte, prête à accoucher, ou par cette femme adultère qui, prise sur le fait, parvient, à force de rhétorique, à se faire enlacer l’amant et le mari trompé qui se séparent bons amis jusqu’à cette dernière joie où le mari est rendu cocu à la vue de tous, l’auteur met en scène des femmes trompeuses et égoïstes, prêtes à manipuler leur époux pour prendre du bon temps.

Toutefois, il convient de nuancer ce côté misogyne qui transparaît dans l’œuvre : certes, les femmes tiennent le mauvais rôle dans les différents récits, mais qu’en est-il de l’homme trompé et abusé, celui qui, au Moyen Âge, contrôle les affaires de la maison, cette figure qui est d’autorité ? Il tient un rôle peu flamboyant, dont on pourrait rapprocher la naïveté à celle d’Orgon dans le Tartuffe de Molière : l’époux, le maître de maison est alors présenté comme un individu incapable de gérer correctement sa maison, contrebalançant alors ce côté misogyne qui était habituel à l’époque.

Signalons que l’édition de Nelly Labère permet de rendre accessible le texte à un plus large public que les différentes éditions scientifiques qui ont l’inconvénient d’être onéreuses. Prenant le parti de proposer le texte médiéval d’un côté et une traduction nouvelle sur la page de droite, l’ouvrage permet aux lecteurs de se rapprocher du texte original pour en chercher une nouvelle signification et en savourer l’humour dans la langue de l’époque. Et, loin de proposer un ouvrage moralisateur, Les Quinze Joies du mariage est une satire présentant une guerre des sexes donnant la part belle à la femme, comme pour la mettre à l’honneur. Drôle et impertinent, ces récits, à lire d’un œil toujours amusé, sont une caricature dont on parvient encore à trouver les grandes lignes dans notre monde moderne et, de ce fait, un petit bijou d’ironie mordante.

 

Les Quinze Joies du mariage, édité et traduit de l’ancien français par Nelly Labère, éditions Folio, 2016, 400 pages, 7,70 euros.

La Sorcière de Jules Michelet

Auteur d’une monumentale Histoire de France, Jules Michelet est sûrement l’un des historiens les plus connus du XIXe siècle, au côté d’Hippolyte Taine et d’Ernest Renan, avec lesquels il renouvèlera l’approche et la vision de l’Histoire. Bien que fortement controversé pour son peu de recherches historiques (notamment par l’historien Pierre Chaunu), Jules Michelet est avant tout un homme de son siècle, côtoyant de près le romantisme de Victor Hugo, le travail titanesque de Balzac ou encore la révolte de George Sand. Un siècle finalement idéaliste qui contrebalance avec l’instabilité politique de l’époque.

 

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La Sorcière de Jules Michelet

 

Cet élan de romantisme, qui se retrouve dans plusieurs pages de l’Histoire de France et qui se mêle aux fougues patriotiques, constitue une dynamique dans l’œuvre de Michelet qui prendra toute son importance dans une œuvre moins connu de l’auteur, La Sorcière, ouvrage énigmatique dans lequel Jules Michelet disserte sur l’une de ses obsessions, la Femme.

Publié en 1862, La Sorcière est avant tout un essai que Jules Michelet accorde sur la représentation de la sorcière, du Moyen Âge jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, et sur la condition de la femme, qui était alors vu comme une sorcière potentielle. En remontant aux origines du Mal, Jules Michelet décrit alors une société en perpétuelle transformation, qui se sert de la sorcellerie comme une forme de révolte face au pouvoir en place, faisant alors écho à l’instabilité politique de la France au XIXe siècle.

Issue du paganisme et spécialisée dans l’utilisation des simples, ces remèdes faits à partir d’extraits végétaux et par l’utilisation des plantes et herbes, la Sorcière acquit sa légende noire au Moyen Âge. Trop proche de la Nature et, par conséquence, des anciens Dieux païens, elle fut alors accusée d’être néfaste à l’être humain, en tentant de l’éloigner d’une ligne et d’une conduite édictée par l’Église, une Église qui ne portait pas, par ailleurs, Jules Michelet dans son cœur, en raison de ses écrits jugés un peu trop subversifs.

La thèse de Michelet prend une tournure beaucoup plus intéressante lorsque l’auteur démontre que les mystères célébrés par les sorcières, plus communément appelés messes noires, sont des précurseurs de l’élévation de l’intelligence et de l’apparition de l’humanisme. Luttant contre l’obscurantisme de l’Église, les sorcières deviennent alors, sous la plume de Michelet, le mouvement de file de la Renaissance, les initiatrices de l’éveil de la pensée. Car, signalons tout de même l’amour du fameux historien pour la Femme en tant que telle : loin d’être un coureur, Jules Michelet étudie la Femme avec le même entrain qu’elle fut représentée dans la peinture de la Renaissance. Il s’agit alors de la figure féminine, des caractéristiques de la femme, de la grâce de son corps à la finesse de son esprit. Michelet devient alors empathique et, comme nous le dévoile Richard Millet dans sa préface, l’auteur est en proie à une véritable adoration, adoration allant « jusqu’à la scrupuleuse et quotidienne observation des selles [et des] menstrues » d’Athénaïs Mialaret, sa seconde épouse [page 11 de l’ouvrage]. Du romantisme du XIXe siècle, Michelet penche, dans sa vie quotidienne, pour l’anatomie du XVIIe, il étudie ce corps, en particulier féminin, cette mécanique organisée et autonome.

La Sorcière, loin du féminisme tel que le pratiquera Emma Goldman, sage-femme et anarchiste de son état, se révèle être l’achèvement d’une thèse de Jules Michelet, visant à réhabiliter l’image de la Femme, si souvent malmenée par l’Église. Violemment anticlérical, l’essai comporte par ailleurs des passages qui furent censurés lors de sa première parution. Il n’en demeure pas moins que l’ouvrage de Jules Michelet se lit comme un roman-fleuve, retraçant l’histoire de la sorcellerie, de l’Antiquité jusqu’au XVIIIe siècle, et permet à son auteur d’aborder des cas particuliers et retentissants comme celui du couvent des Ursulines,  où la supérieure du couvent fut prise de convulsions et d’hallucinations. D’un style purement dix-neuvième siècle et d’une dimension poétique, La Sorcière reste un ouvrage majeur de l’œuvre de Jules Michelet et, bien que moins connu que ses Histoires, mérite que l’on s’y arrête, ne serait-ce que pour être touché par l’admiration de son auteur pour la Femme et la beauté de l’œuvre qui nous entraîne à travers les siècles.

 

La Sorcière de Jules Michelet, préface de Richard Millet, édition de Katrina Kalda, édtions Folio, collection Classique, 2016, 480 pages, 5,90 euros.

La Dame de Monsoreau d’Alexandre Dumas

Livre lu dans le cadre d’une lecture commune organisée sur livraddict.com

 

Deuxième volume que Dumas consacre aux derniers de la dynastie des Valois, faisant suite au magnifique roman consacré à La Reine Margot, La Dame de Monsoreau paraît en feuilleton en 1846. Écrit avec la collaboration du fidèle Auguste Maquet, Alexandre Dumas continue de parcourir, avec ce roman, l’Histoire de France avec amusement tout en continuant d’explorer ce conflit entre la liberté et la fatalité, un conflit récurrent dans l’œuvre de Dumas et qui reprend, avec admiration, les thèses de Michelet, l’une des principales sources de Dumas.

 

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La Dame de Monsoreau d’Alexandre Dumas

Nous sommes en 1578. Quatre ans se sont écoulés depuis la fin de La Reine Margot et de la mort de Charles IX et de l’avènement de son frère, sous le nom d’Henri III, abandonnant alors le trône de Pologne pour rentrer à bride abattue en France. Un premier constat amer de ce début de règne est la situation dans laquelle se trouve le royaume de France : c’est un pays divisé, en proie à des guerres civiles et de religions, à des partis politiques de plus en plus puissants, ainsi qu’à des conflits familiaux vieux de plusieurs siècles. Fidèle en amitié, Henri III va alors s’entourer d’un bouffon, du nom de Chicot, et qui se voit doté d’une grande liberté dans ses paroles et de favoris dévoués pour asseoir son autorité et qui connaîtront alors une fortune et une popularité grandissantes ainsi que des railleries : rapidement, ces favoris vont porter le surnom de mignons et des rumeurs concernant une probable homosexualité du roi se propageront à la Cour.

Le duc d’Anjou, frère d’Henri III, s’allie alors avec la maison de Guise, et notamment avec Henri Ier de Guise, qui se pose en défenseur de la foi catholique et dont l’ambition cherche à le faire monter sur le trône de France. Désireux de porter le chaos dans les rues de Paris et en province, les deux princes s’attachent alors les services de plusieurs gentilshommes, dont notamment, pour le duc d’Anjou, d’un certain Louis de Clermont d’Amboise, comte de Bussy, ancien galant de la reine Margot, célèbre par son coup d’épée et sa bravoure, sorte de D’Artagnan du XVIe siècle. Une nuit, le gentilhomme se trouve pris dans une embuscade tendue par les mignons du roi et est recueilli par une jolie jeune femme, Diane de Méridor, épouse du terrible comte de Monsoreau, grand veneur du roi qui dissimule ses véritables objectifs. Tombant alors follement amoureux, les deux jeunes gens tenteront de contrecarrer le comte de Monsoreau pour que Diane puisse retrouver cette liberté à laquelle elle aspire tant.

La liberté contre le fatalisme, un conflit permanent qui traverse l’œuvre de Dumas, disais-je plus haut. Le comte de Monte-Christo, publié l’année précédent la parution de La Dame de Monsoreau, repose sur ce conflit : Edmond Dantès cherche à recouvrer cette liberté perdue et qui doit être un droit inaliénable pour l’homme. Il ne pourra la reconquérir qu’à travers sa vengeance sans parvenir à maîtriser les conséquences de ses actions. Dans Le Vicomte de Bragelonne, tout comme dans le présent ouvrage,  le fatalisme devient historique : amoureuse de Raoul de Bragelonne, Louise de la Vallière ne pourra aller à l’encontre de l’Histoire : sa rencontre avec Louis XIV et le fait que le monarque la courtise entraîne la jeune femme à rompre ses liens avec le jeune Raoul. La liberté, qu’elle soit physique – l’emprisonnement de Dantès – ou psychologique – l’emprise de Monsoreau sur Diane en lui faisant promettre de l’épouser,  omniprésente chez Dumas (rappelons que son père est né d’un père noble et d’une mère esclave), est à replacer dans un contexte politique et contemporain à l’auteur : ce n’est que le 27 avril 1848 que le décret promulguant l’abolition de l’esclavage est signé, sous l’impulsion du sous-secrétaire d’État Victor Schœlcher. Dans La Dame de Monsoreau, la liberté reste toutefois illusoire : le champ d’action des personnages reste limité à leur rôle dans l’Histoire et au gré des intrigues politiques.

Il n’en demeure pas moins que le génie de Dumas fait une fois encore mouche avec ce nouveau roman. D’un ton plus léger que La Reine Margot, La Dame de Monsoreau présente une galerie de personnages variée qui trouve ses maîtres dans les personnes d’Henri III et de Chicot : Dumas s’approche au plus près du monarque, s’amusant des rumeurs concernant son homosexualité supposée, et nous montre un roi superstitieux, perdu dans les méandres de l’Histoire mais jonglant avec brio et avec force entre son dévouement pour son épouse avec laquelle il ne parvient pas à avoir d’enfants et sa conciliation entre les différentes forces politiques de son royaume. Son sérieux est contrebalancé par son bouffon, Chicot, dont les apparitions sont succulentes, savoureuses et sublimes, et qui fait preuve d’une grande intelligence et d’une ironie à toute épreuve, amenant alors cette touche d’humour que l’auteur place avec délice dans ses romans.

La Dame de Monsoreau est, au final, un grand roman, dont le souffle épique prend son envol dans la dernière centaine de pages, mêlant la subtile politique le lyrisme de l’amour, personnifié dans la relation de Diane de Méridor et de Bussy d’Amboise. La plume de l’auteur reconstitue le Paris du XVIe siècle avec le sérieux de l’historien et fait de ce roman dramatique une des réussites de l’œuvre de Dumas.

 

La Dame de Monsoreau d’Alexandre Dumas, éditions Gallimard, collection Folio Classique, 2012, 1040 pages, 11,90 euros.

 

Journal d’un curé de campagne de Georges Bernanos

Récompensé par le Grand Prix du roman de l’Académie française au moment de sa parution en 1936, le Journal d’un curé de campagne est sûrement une pièce centrale dans l’œuvre de Georges Bernanos, une œuvre qui réunit tous les thèmes chers à l’auteur, en mettant en scène la figure d’un jeune prêtre. Considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de la littérature française, maintes fois réédités, ce roman fait l’objet d’une nouvelle parution aux éditions du Livre de Poche, tout en conformant son texte sur celui utilisé par la Bibliothèque de la Pléiade.

Ce jeune prêtre, dont on ne saura jamais le nom, prend possession de la paroisse d’Ambricourt, dans le nord de la France, dans cet Artois qui sera le principal cadre des romans de Bernanos. Souffrant de douleurs à l’estomac, il découvrira la tâche difficile qui lui est confiée, faisant face à l’ingratitude et au manque de croyance de la population qui n’hésite pas à propager des rumeurs à son sujet. Le curé se mettra alors à rédiger un journal intime dans lequel il couchera ses doutes et les premiers vacillements de sa foi et cette volonté d’être apprécié par la population : « « Vous avez la vocation de l’amitié » » lui disait son ancien maître, « « prenez garde qu’elle ne tourne pas à la passion. De toutes, c’est la seule dont on ne soit jamais guéri » » [page 58]. Il cédera à cette passion, malgré la réminiscence des conseils de son maître.

 

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Car Georges Bernanos met en scène un prêtre infiniment humain. Loin de cette image austère d’un curé sermonnant et dont la foi est inflexible, celui de ce roman est faible, en proie au doute, orgueilleux par moment, concevant toutefois que « souffrir l’injustice, c’est la condition de l’homme mortel » [page 100]. Homme mortel prêchant la parole de Dieu et son message de paix, il fait face à une société en pleine déchristianisation : au tournant des grandes avancées sociales du début du XXème siècle, c’est son rôle qui est à redéfinir, perdant sa position de berger guidant ses moutons sur le droit chemin. Sa santé, mauvaise, le fait paraître cinglant, peu avenant, tandis qu’il reculera le moment de consulter un médecin, soignant ses maux d’estomac par un régime de fruits et de vin et dont ses visiteurs n’hésiteront pas à le qualifier de « porté sur la bouteille ».

« Il a suffi que je posasse la plume sur le papier pour réveiller en moi le sentiment de ma profonde, de mon inexplicable impuissance à bien faire, de ma maladresse surnaturelle » écrit-il à la page 222. Le jeune prêtre, à travers ses confidences, à travers cette longue confession, devient alors fragile, naïf, terriblement humain, pensant même devenir par moment fou. Ce journal, dont il considère en premier lieu le caractère futile, deviendra un rempart contre le monde extérieur, un exutoire auquel il confiera ses doutes, ce qui lui fera écrire : « Dieu seul peut savoir ce que j’endure. Mais le sait-il ? » [page 175].

« Ma paroisse est une paroisse comme les autres. […] [Elle] est dévorée par l’ennui, voilà le mot. Comme tant d’autres paroisses ! » [page 7]. C’est par ces mots que le curé débute son journal et que Georges Bernanos nous fait entrer dans l’univers de ce jeune prêtre et de la paroisse d’Ambricourt. Porté par une écriture simple et épurée, le Journal d’un curé de campagne est plus profond qu’il n’y paraît : c’est une exploration de la conscience, de la psychologie du jeune curé mais aussi un tableau de la France rurale des années 30, tout en narrant avec attention les premiers faits et gestes de ce nouveau directeur d’une paroisse et d’une population  qui semble réfractaire à tout ce qui change leurs habitudes. Bouleversant, ce roman est tout simplement un chef-d’œuvre à découvrir : le lecteur se laisse aisément transporté par la prose de l’auteur et assiste, impuissant, au désespoir du jeune prêtre.

 

Journal d’un curé de campagne de Georges Bernanos, éditions Le Livre de Poche, 2015, 336 pages, 6,90 euros.

Le Château d’Eppstein d’Alexandre Dumas

En 1941, Ramon Fernandez, le père de l’académicien Dominique Fernandez, lançait un appel dans les colonnes de l’un des numéros de la NRF : « Retour à Dumas père ». Trop longtemps cantonné à être un auteur jeunesse avec ses Trois Mousquetaires ou le Comte de Monte-Cristo ayant malheureusement subis des coupes pour rendre la lecture plus (trop ?) facile. « On a jamais mieux natté l’imagination et l’histoire » écrivait Jean Cocteau à propos de l’œuvre de Dumas avant d’ajouter quelques pages plus loin : « Je trouve Dumas admirable » (1). Il est dommage toutefois que son œuvre reste cantonnée à des souvenirs d’enfances sentant bon la fameuse madeleine, d’autant plus que ses écrits révèlent quelques pépites. Le Château d’Eppstein en fait tout justement parti, tout comme Pauline (2), ces deux romans se ressemblant par l’atmosphère gothique qu’ils dégagent et par la mise en abyme du récit.

Dans un premier récit qui se résume à l’introduction de l’ouvrage, Alexandre Dumas se met en scène la société de la princesse Galitzine à Florence, procédé narratif que l’on retrouve dans un autre de ses ouvrages : Pauline. En plus de chercher à donner au récit de la véracité, « il sert de caution au surnaturel » nous indique Anne-Marie Callet-Bianco dans sa préface [page 16]. Racontant l’expérience d’une nuit passée au château d’Eppstein, le comte Élim narre les étranges évènements qui s’y déroulent. L’auditoire est intriguée jusqu’au moment où le comte, terminant son récit, déclare : « [Cette histoire de la chambre rouge], j’en ai fait une espèce de livre fort gros et fort ennuyeux, que je vous apporterai demain » [page 65]. Cette introduction achevée, le lecteur devient alors l’un des participants de cette veillée d’antan et se laisse prendre par l’inquiétante et romantique beauté du château et des paysages allemands.

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Nous voici donc au château d’Eppstein qui, malgré son isolement, n’a pu empêcher les échos de la Révolution française parvenir jusqu’à lui, « le sol européen [tremblant] encore de la chute de la Bastille » [page 66]. Maximilien, le fils aîné du comte Rodolphe, demande à celui-ci la main de la fille d’un ami du père en seconde noce. Albine, sous le charme de l’image-type du chevalier qui peuple alors les romans, accepte le mariage, espérant que son mari en sera le reflet. Mais Maximilien a « plus d’ambition que de vrai mérite, plus d’orgueil que d’intelligence, plus de calcul que d’amour » [page 88]. Elle trompe son ennui avec cette légende de Merlin qui dit : « Toute comtesse d’Eppstein qui [meurt] dans son château pendant la nuit de Noël ne [meurt] qu’à moitié » [page 89]. Et, tandis que la Révolution française se rapproche du château à grand pas et en l’absence de son époux, elle recueille un capitaine du nom de Jacques. À son retour, Maximilien entend parler de cet homme et, soupçonnant sa femme d’adultère, la confronte le soir de Noël. Albine, enceinte, décèdera lors de la dispute et mettra alors au monde un enfant du nom d’Éverard. Confié aux mains de Wilhelmine, la fille du garde forestier, et de son mari Jonathas, il grandira aux côtés de Rosemonde, la fille unique du couple.

Il n’y aura pas de gros retournements de situations, ni d’évènements rocambolesques comme nous sommes habitués avec Dumas : les quelques points obscurs sont rapidement révélés, bien que facilement devinables (notamment l’identité du capitaine Jacques). L’intérêt du récit tient dans la relation entre Rosemonde et Éverard, dans l’éveil de leurs sentiments amoureux, dans « l’existence stérile en faits, féconde en idées » [page 246] que les deux jeunes gens ont choisie. Le surnaturel est rapidement évacué pour revenir à la fin, vengeur et terrible mais juste à la fois.

Emprunt de manichéisme, le récit ne recherche toutefois pas une fin heureuse qui aurait été sûrement malvenue par rapport à l’expérience du comte Élim : il n’aurait tout simplement pas dormi dans la chambre rouge du château. Dans sa préface, Anne-Marie Callet-Bianco décrit le roman comme étant un récit où « s’exprime la quintessence du romantisme européen » [page 31]. Les Souffrances du jeune Werther de Goethe est la référence du Sturm und Drang, le précurseur du romantisme, et inspira – outre une vague de suicides dont se serait bien passé son auteur – de nombreux romanciers qui trouvèrent matière dans ce pessimisme, cette fatalité. Le Château d’Eppstein est en plein dedans, d’abord dans le fait que le comte Maximilien peine à se reconnaître dans Éverard et l’abandonne. « Il ramène le malheur avec lui » déclarera Éverard vers la fin du roman [page 281], phrase qui définit à elle seule le personnage du comte.

Mais Éverard est aussi un solitaire par nature, se plaisant dans la contemplation du paysage et des forêts qui entourent son domaine. « Il se sentait seul sur la terre » [page 204] nous dit le narrateur. Et en effet, le domaine d’Eppstein est l’unique vrai décor de l’ouvrage. Quelques bruits du monde extérieur parviennent à franchir les murs, mais ils n’entraveront pas le quotidien du jeune homme, du moins jusqu’au retour du comte Maximilien, qui mettra fatalement un frein aux amours chastes entre les deux jeunes gens.

Voici une œuvre de Dumas plaisante à découvrir, où le style et les mots sont simples pour être plus sincères et émouvants. Il est aussi le reflet du style gothique qui connait ces derniers grands succès, avant d’être éclipsé par le romantisme, un style dans lequel Alexandre Dumas, touche-à-tout, ne nous avait pas habitués et qui capte l’attention du lecteur jusqu’à la dernière page, d’autant plus que l’ouvrage est enrichi d’un captivant dossier d’Anne-Marie Callet-Bianco qui nous dévoile la collaboration entre Alexandre Dumas et Paul Meurice à travers des lettres qu’ils se sont échangées, ainsi que les influences littéraires qui parsèment le roman.

Le Château d’Eppstein d’Alexandre Dumas, édition Gallimard, collection Folio, édition d’Anne-Marie Callet-Bianco, 2015, 400 pages, 7,50 euros.

(1)

Le Passé Défini, tome 1 de Jean Cocteau, éditions Gallimard, collection Blanche, édition de Pierre Chanel,  1983, 468 pages, 25 euros. La première citation est extraite de la page 33, la deuxième de la page 267.

(2)

Pauline d’Alexandre Dumas, éditons Gallimard, collection Folio, édition d’Anne-Marie Callet-Bianco, 2002, 256 pages, 4,10 euros.