Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo

Ouvrage lu dans le cadre des Explorateurs de la rentrée littéraire, évènement organisé par le site www.lecteurs.com

 

Pornographia, paru en 2013, n’avait été que le roman de l’attente, un petit récit d’une errance hallucinée et hallucinante et la preuve que son auteur n’avait rien perdu de cette verve qui avait transparu dans son premier roman. Trois ans plus tard, Jean-Baptiste Del Amo revient, toujours dans la fameuse collection aux liserés noir et rouge, avec Règne animal, un roman puissant et ambitieux, déjà lauréat d’un premier littéraire décerné par le jury du Prix Île aux Livres / La Petite Cour, à l’écriture brutale et poétique, violente et délicate.

Règne animal prend, dès sa première page, le pari de l’épopée, celle qui retracerait le XXe siècle et ses évolutions technologiques, marqué par deux guerres à l’ampleur inégalée. Car c’est une histoire de la France, celle de ses paysans qui ont façonné le paysage et plus précisément l’histoire d’une petite exploitation familiale qui sera dans l’obligation de vivre avec son temps et de se transformer en élevage porcin. L’ouvrage débute en 1898, dans le village de Puy-Larroque, situé dans le midi de la France. Nous rencontrons Éléonore, une jeune fille qui observe la vie quotidienne de la ferme, rythmée par les différents travaux et les soins apportés aux animaux qui occupent la plupart de la journée. Son père, malade, qui ne tardera pas à mourir, est obligé de faire appel à l’un de ses neveu, Marcel, dont la venue chamboulera la vie de la ferme et, par conséquent, celle d’Éléonore qui sera bientôt assaillie par des émois inconnus et confrontée à la perte des illusions de la jeunesse, précoce pour nous, habituelle à l’époque. Mais bientôt, la guerre grogne, gonfle, gronde.

 

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Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo

 

Il n’y a pas de place pour des sentiments de tendresse dans ce roman à la méthode quasi scientifique dans ses descriptions qui sont dignes de la rigueur d’une autopsie, Jean-Baptiste Del Amo cherche à rapporter uniquement les faits bruts et crus, sans artifices de langage, à l’image de cette nature impitoyable. Les phrases sont sèches, cinglantes et hachées et la rareté des dialogues en amplifient la portée. L’auteur nous délivre une radiographie du comportement animal, dans lequel se complaît l’être humain. Purement contemplatif et descriptif, le roman se contente de silences et de non-dits, entraînant un lecteur médusé dans une vaste saga familiale à l’incroyable ambition et qui ne peut qu’assister, impuissant, à la cruauté de l’homme.

La deuxième grande partie de l’ouvrage, se déroulant dans les années 1980, est mémorable, saisissante et effroyable : l’auteur parvient à décrire avec froideur ce développement et cette évolution  industrielle qui semble nécessaire à la survie de l’entreprise familiale, pour en saisir toute la monstruosité et où surgira en lettres majuscules la question du bien-être animal. Question qui tient à cœur à l’auteur, végétalien et engagé auprès de l’association L214 qui avait filmé, dans les abattoirs, la maltraitance faite aux animaux. Roman engagé, ouvrage qui dénonce l’avidité et le tourbillon de folie dans lequel se jette inexorablement l’être humain, perdant cette part d’humanité au profit du gain, Règne animal est tout cela et ne manquera pas de faire parler de lui lors de sa parution.

Règne animal est aussi le genre d’ouvrage qui a toutes ses chances pour devenir lauréat du Prix Goncourt et sera, à n’en pas douter, un roman majeur de l’œuvre de Jean-Baptiste Del Amo, une étape, comme le fut Le Bruit et la Fureur dans l’œuvre de William Faulkner. L’évolution stylistique de l’auteur se fait grandement sentir, on peut observer une certaine maturité dans ses choix de phrases et de mots, ainsi que dans la construction de l’ouvrage. Alors que le sujet aurait pu rebuter certains lecteurs, il faut avouer que dès les premières phrases, les mots accrochent, hypnotisent et c’est notamment ce qui fait la plus grande force de cet ouvrage aux relents dystopiques dans lequel le bonheur est à des milliers de kilomètres, inaccessible. Un véritable coup de cœur.

 

Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo, éditions Gallimard, 2016, 432 pages, 21 euros.

33 révolutions de Canek Sánchez Guevara

Un nom peut vite se révéler être un poids, un fardeau que l’on traîne inlassablement, un fantôme des exploits passés. Et c’est un peu contre ce nom que s’est battu, sa vie durant, Canek Sánchez Guevara, lui le petit-fils du Che. Un combat qui s’est tragiquement terminé par une victime. Car, forcément, la mort n’est jamais loin, prédatrice rôdant inlassablement et, à défaut de pouvoir se détacher du poids de la célébrité de son aïeul et de ce que l’on attendait de lui, « le petit-fils du t-shirt », comme il était surnommé, opposant au régime castriste, a trouvé la mort des suites d’une opération du cœur, en janvier 2015 à Mexico. Publié à titre posthume, son seul et unique roman, 33 révolutions, qui paraît aux éditions Métailié, ne peut s’empêcher d’avoir la saveur amère du testament politique.

La Ville des Colonnes en arrière plan, d’ordinaire si chantante et rythmée par les accords de musique, ici triste et silencieuse, le lecteur déambule en compagnie du personnage principal, un anonyme parmi tant d’autres, déjà la trentaine d’une vie passée à répéter, infatigablement, la doctrine castriste. Mélancolique et désabusé, l’individu est un homme de couleur, à la peau noire, amateur de photographie dont il cherche à saisir le quotidien d’une ville, d’un pays qui a en permanence la gueule de bois. La vie est rythmée par les tempêtes tropicales, par les cubains qui tentent de rallier le continent et par un détour chez la Russe qui habite au neuvième étage de son immeuble, tenté d’y chercher un peu de confort. Mais une chose ne fonctionne pas : il y a forcément une rayure sur le disque qui tourne sans discontinuer, une marque, une brèche qui se répercute sur la société cubaine.

 

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33 révolutions de Canek Sánchez Guevara

 

Dès les premiers mots, les premières lignes, la simplicité du langage, cette écriture épurée et mélancolie frappe le lecteur qui en ressort avec l’impression d’avoir lu un grand livre, de ceux qui deviendront forcément des classiques. Loin de présenter cette image de carte postale qui sied si bien à La Havane, Canek Sánchez Guevara décrit un pays qui se réveille au lendemain d’une fête et qui découvre l’étendu des dégâts. Désabusés, ils ne croient plus aux illusions, aux rêves vendus par le Parti communiste de Cuba et par ses dirigeants. L’auteur emploie alors l’image de ce disque rayé, image omniprésente, tout comme la musique est une composante de la population cubaine : une musique forcément enjouée qui n’invoque ici, pour le lecteur, que le silence.

Un silence qui se manifeste par le peu de dialogue que comporte l’ouvrage, préférant jouer la carte du récit contemplatif nourri de non-dits. Car ce disque rayé, qui représente aisément le régime cubain, s’efforce de paraître normal, efficace pour la population : « je vis sur un disque rayé […] qui tous les jours se raye un peu plus. La répétition endort » [page 19] se dit le personnage principal, qui cherche à comprendre pourquoi la population s’enlise dans une sorte d’image d’Épinal, faite de rhum, de cigare et de musique, qui composent, à eux seuls, « le disque rayé de la culture nationale » [page 22].

La population, désabusée, immobile, n’est que le reflet d’une crise politique majeure qui s’étend à toutes les ramifications de la société, comme en démontre l’une des scènes les plus saisissantes de l’ouvrage, celle où le personnage principal, se mettant à courir, se retrouve interpellé par des policiers, trouvant suspect qu’un homme noir court. Ce racisme, qui court-circuite le fonctionnement de la police et qui gangrène la société, est plus qu’un reflet de notre époque, c’est même un aperçu d’un malaise social d’ordre mondial. Mais on retrouve aussi la peur des arrestations arbitraires, mêlée à l’inquiétude qui avait prise et qui minait la vie des habitants de l’ex-URSS. Le résultat est une population aux aboies, qui tend vers la fuite ou, comme l’écrit fabuleusement l’auteur, ils prennent part à l’odyssée, une épopée mythique où un Ulysse perdu et hébété n’est plus à la recherche de son domicile, mais d’une vie meilleure, non pas faites d’idéaux, mais de liberté et de vérité.

33 révolutions trouve un écho particulier auprès du lecteur, notamment lorsque les médias montrent des images d’une île célébrant, le 13 août, les 90 ans de son ancien leader historique, Fidel Castro. Fait de 33 petits chapitres, rappelant les vinyles 33 tours et cette image du disque rayé, Canek Sánchez Guevara signe là un ouvrage engagé et empli de poésie, dont la lecture est littéralement hypnotique avec, pour seul horizon, cette mer contradictoire, à la fois dangereuse et pleine de promesses. Un formidable ouvrage dans lequel se dessine, en filigrane, le mot Liberté.

 

33 révolutions (33 revoluciones) de Canek Sánchez Guevara, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis, éditions Métailié, 2016, 112 pages, 9 euros.

 

 

 

La Part des Flammes de Gaëlle Nohant

Ce fut un succès surprise lors de sa parution en 2015, faisant le buzz avant sa parution et projetant sur la scène littéraire son auteur, Gaëlle Nohant, dont son premier roman, nous transportant au début du XXe siècle, a été publié en 2007. La Part des Flammes, son second roman, publié aux éditions du Livre de Poche, lauréat du Prix du livre France Bleu et Page des Libraires 2015, est un captivant roman historique porté par des personnages attachants et par une très belle plume, raffinée et gracieuse.

L’ouvrage débute en mai 1897, en plein Paris bourdonnant de sa préparation à l’Exposition universelle de 1900, dont le thème sera celui de la synthèse en s’attachant au bilan du siècle écoulé. La noblesse fait jeu égale avec la bourgeoisie tandis que le sentiment de la fin d’un monde tel qu’on l’avait connu se fait doucement ressentir. Une grande vente de bienfaisance, la plus importante d’autant plus que des comtesses et des duchesses en joueront le rôle de vendeuses, est organisée au Bazar de la Charité, faisant de cette vente l’un des rendez-vous les plus mondains de cette année 1897. Sophie, la duchesse d’Alençon, dont l’illustre sœur n’est autre que l’impératrice Elisabeth d’Autriche (plus connue sous le diminutif de Sissi), y tient alors un bureau de vente, pour lequel elle prend sous son aile deux jeunes femmes : Constance d’Estingel, jeune femme revenue du pensionnat des dominicaines de Neuilly et qui vient de rompre ses fiançailles avec un homme du nom de Laszlo de Nérac et la comtesse Violaine de Raezal, déjà veuve malgré son jeune âge et considérée comme une parvenue par ses pairs.

 

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La Part des Flammes de Gaëlle Nohant

 

Le 4 mai 1897 reste un jour particulier pour le Bazar de la Charité, un jour de forte influence, notamment en raison de la venue d’un nonce apostolique venu bénir le lieu où se déroule la vente. Un terrible incendie se déclare alors, causé par la combustion des vapeurs de l’éther utilisé pour alimenter les lampes de projection du cinématographe, alors à ses balbutiements. La tragédie marquera les esprits, coûtant la vie à plus d’une centaine de personnes, dont la duchesse d’Alençon. S’affrontent alors deux mondes, querelle ancestrale des Anciens et des Modernes, d’une part ceux rejetant le cinématographe, jugé comme un divertissement de foire, pleurant la disparition d’un monde qu’ils jugeaient meilleur, d’autre part, ceux qui parviennent à trouver dans cet évènement la force d’avancer, trouvant dans la symbolique des flammes une renaissance salutaire. Ainsi en est-il de la comtesse de Raezal et de Constance d’Estingel, qui doivent d’abord passer par le deuil de la duchesse d’Alençon.

Je le disais en introduction, la force du roman réside en premier lieu dans ses personnages attachants et, en premier lieu, la figure de la duchesse d’Alençon qui survole l’ouvrage complet, tant son ombre plane dessus. Les multiples personnages, que ce soit historiques ou inventés par l’auteur, se croisent et se recroisent dans un ballet gracieux, fait de salons, de soirées à l’Opéra ou de réceptions. Gaëlle Nohant s’attache, à travers leurs vues, à retranscrire avec délicatesse et d’une manière la plus réaliste possible ce Paris de la fin du XIXe siècle et ces Parisiens, oscillant encore entre la noblesse d’antan et la nouvelle bourgeoisie, entre les traditions d’alors, comme ce duel, magnifique, haletant, et ce qui fera notre monde moderne, à l’instar de ces coupures de presse qui émaillent le roman et dont on perçoit, d’une manière sous-jacente, l’importance qu’elle va acquérir et la naissance de la psychanalyse et des dérives des cliniques de l’époque.

Et, outre ces personnages, l’ouvrage se repose sur une écriture délicate, raffinée, dans laquelle le lecteur peut mesurer le soin apporté aux tournures de phrases, ainsi qu’à la construction du roman, qui tient, par instant, à ceux des romans-feuilletons de ce siècle. La plume de Gaëlle Nohant croque avec élégance les relations que l’aristocratie entretient alors avec ses domestiques et nous délivre un roman riche en rebondissement, dans lequel coule un souffle épique, ne serait-ce lorsqu’il s’agit de procéder à l’enlèvement d’un personnage.

La Part des Flammes relève plus de la fresque historique dans laquelle Gaëlle Nohant, tel un peintre, expose par petites touches ce monde aux bords de la fracture. Haletant et touchant, il en résulte une lecture addictive, faisant preuve de grandes qualités littéraires et dont on quitte ces personnages qu’à regret. Il n’en reste pas moins que c’est un véritable coup de cœur.

 

La Part des Flammes de Gaëlle Nohant, éditions Le Livre de Poche, 2016, 552 pages, 8,60 euros.

Insoumises de Javier Cosnava et de Rubén

Insoumises est le fruit de la collaboration entre Javier Cosnava, écrivain et scénariste espagnol, et le dessinateur Rubén, connu dans nos contrées pour avoir travaillé à une adaptation en bande dessinée des Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas. Et c’est une collaboration que l’on peut qualifier de réussie et récompensée par le prix BD 2012 de la ville de Palma de Majorque. Publié aux éditions du Long Bec, cet album ambitieux retrace un pan de l’histoire espagnole contemporaine qui précède la création de l’État franquiste.

Insoumises, c’est un peu une histoire du chiffre trois : on y rencontre trois femmes, lors de trois évènements dramatiques majeurs du XXe siècle, à travers trois chapitres qui sont chacun consacré à l’un de ces personnages. Nous sommes en 1934, à Oviedo, en pleine révolte des Asturies, une insurrection dont le déclenchement est dû à un groupe de mineurs contre le gouvernement espagnol et dont le mouvement s’amplifiera au point de pouvoir être qualifié de révolution. Une révolte qui sera immortalisé par Albert Camus dans une pièce de théâtre. Mais, à la différence de la réalité, Albert Camus sera le personnage principal du prologue et sa pensée transparaîtra à travers ces trois femmes que décrit l’album de Rubén et de Cosnava.

 

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Insoumises de Javier Cosnava et Rubén

 

Ces trois femmes, ce sont Fé, Esperanza et Caridad, féministes avant l’heure, empreintes d’idéologie, ferventes défenseuses de la liberté et de cette égalité qui va de paire. D’ailleurs, cette liberté est un mot qui revient dans leurs bouches, c’est un droit qui les définit. Car elles sont libres, que ce soit dans leurs manières de penser que dans leurs sexualités : venant d’horizons différents, elles vont se battre pour cette cause qui leur paraît juste, d’abord lors de cette révolte des Asturies, puis par la libération de Paris, avant de côtoyer les pavés de mai 68. Portées par leur foi en l’amour et cette soif de liberté, elles font preuve de combativité et de détermination pour parvenir à se faire une place au milieu des hommes.

Mais ce qui rend vraiment ces femmes touchantes, ce sont les failles qu’elles dissimulent. Vulnérables, elles se servent de cette faiblesse pour en sortir grandies, avec la rage de vaincre et de guider les gens, au point où elles pourraient toutes remplacer cette figure de la Liberté sur le célèbre tableau de Delacroix. Le graphisme en bichromie renforce ici cette idée de force et de résolution, en préférant s’attarder sur l’action qui se déroule sous les yeux du lecteur, tout en donnant un petit côté vieilli à l’ensemble, une teinte sépia de photographie.

Le point fort de l’album réside dans la volonté de ses auteurs de faire vivre une aventure hors du commun aux lecteurs, en leur choisissant pour guides trois femmes en avance sur leur temps, ouvertes et charitables, prêtes à se sacrifier pour autrui. C’est une véritable épopée émouvante qui nous est ici proposée, une histoire dont on ressort avec un sentiment de bonheur, notamment face à cette dernière image, celle de trois femmes soudées, vieillies par les années écoulées mais avec une volonté de fer toujours intacte. Rubén et Cosnava signent ici une histoire humaine et émouvante qui ne cesse de résonner à l’oreille du lecteur, une fois l’album refermé.

 

Insoumises (Las Damas de la Peste) de Javier Cosnava et de Rubén, traduit et adapté de l’espagnol par Isabelle Krempp et Roger Seiter, éditions du Long Bec, 2016, 96 pages, 17 euros.

Les Quarante-Cinq d’Alexandre Dumas

Livre lu dans le cadre d’une lecture commune organisée sur livraddict.com

 

Nouvelle collaboration entre Alexandre Dumas et Auguste Maquet et publié en feuilleton entre 1847 et 1848, Les Quarante-Cinq, roman épique qui reste peu connu du grand public, termine le cycle que consacre Dumas aux guerres de religions. Après le massacre de la Saint-Barthélemy décrit dans La Reine Margot et les évènements tragiques sur lesquels se conclue La Dame de Monsoreau, ce dernier volume, malheureusement le moins réussi, continue de retracer cette période faite d’instabilité politique et met en scène un Henri III affaibli et plus que jamais vulnérable.

1584. Dix ans ont passés depuis que Henri III, alors duc d’Anjou, abandonne son trône du royaume de Pologne pour prendre celui de France, remplaçant son frère, Charles IX, mort sans descendance mâle. Affaibli de toute part, menacé dans le sud du royaume par la popularité grandissante d’Henri de Navarre et, plus proche de lui, par les Guise qui forment des groupes de bourgeois ligueurs dans l’optique d’une nouvelle Saint-Barthélemy, Henri III n’est plus que l’ombre de lui-même : les frères Joyeuse peinent à remplacer les favoris du roi, morts en duel à la fin de La Dame de Monsoreau, tandis qu’un vide se fait ressentir dans la vie d’Henri, depuis la disparition tragique de son bouffon, Chicot.

 

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Les Quarante-Cinq d’Alexandre Dumas

 

D’Épernon, personnage historique que le lecteur a déjà rencontré dans le volume précédent, l’un des derniers favoris d’Henri III, est devenu duc et, dans une inspiration qui tient plus à de l’arrivisme, il décide de former un groupe de quarante-cinq gentilshommes d’origine gasconne qui deviendra la garde rapprochée du roi et dont les membres arrivent à Paris en même temps que l’exécution de Nicolas de Salcède, dont le crime était d’avoir voulu tuer le frère d’Henri, François, parti se réfugier dans le nord.

Comme tous les romans d’Alexandre Dumas, Les Quarante-Cinq est impossible à résumer sans dévoiler une part du récit et d’en gâcher la surprise et il s’agit avant tout de faire un point sur la situation en début de roman et de replacer le roman dans son contexte. Écrit peu avant la révolution de 1848, dans laquelle Dumas prendra une part active, ainsi que les armes, le roman dresse un portrait peu flatteur de la seigneurie de l’époque, en proie à des querelles politiques, et montre une France divisée qui s’engouffre de plus en plus dans ce qui s’apparente à une guerre civile, plus que religieuse.

Riche en rebondissement, ce qui est un des critères du cahier des charges de l’auteur, le roman peine toutefois à accrocher le lecteur, tant l’intrigue est fragmentée, entraînant alors un éclatement de l’action, au profit de certains personnages, qui prennent le dessus sur d’autres, à l’instar de Chicot, revenu d’entre les morts et dont on ressent le plaisir qu’a eu Dumas à écrire ce personnage et à le mettre en scène, qui participe d’ailleurs à ce qui sera le point culminant du roman, à savoir la prise de Cahors, aux côtés d’Henri de Navarre.

Néanmoins, on retrouve avec plaisir les différents personnages qui sont apparus dans les précédents volumes : de la reine mère Catherine, en retrait par rapport à son rôle dans La Reine Margot, en passant par Marguerite de Navarre, en proie à une romance, Gorenflot, qui forme, avec Chicot, un duo digne de Laurel et Hardy, et Diane de Méridor, prête à venger la mort de son amant. Ils apparaissent tous avec, comme objectif, leur propre vision de la liberté à atteindre, une liberté qui est, encore une fois, l’un des thèmes majeurs du roman et cher à Dumas.

Mais il n’en demeure pas moins que Les Quarante-Cinq procure au lecteur un sentiment d’inachevé, notamment en raison du fait que les évènements mis en place dans ce roman ne trouvent pas de conclusions satisfaisantes : Dumas, qui prévoyait une suite au roman, prépare le terrain, que ce soit avec l’apparition de Jacques Clément, futur assassin d’Henri III, ou la montée en puissance d’Henri de Navarre, ainsi que la mort du duc d’Anjou. Il est certain qu’un quatrième volume aurait conclu d’une manière satisfaisant, voire jouissive, cette saga consacrée aux guerres de religion. Mais ce sentiment d’inachevé laisse toutefois un goût amer, qui fait que l’on ne profite pas pleinement de ce roman de Dumas, dont la verve, toujours excellente, parvient toutefois à ennuyer, à quelques rares occasions, le lecteur.

À noter, dans l’édition de Claude Schopp, publiée dans la collection Bouquins des éditions Robert Laffont, la présence des deux pièces de théâtres que Dumas tire de La Reine Margot et de La Dame de Monsoreau : intéressantes et donnant matière à une nouvelle lecture des romans, elles sont un excellent document dévoilant le talent de Dumas à alterner les genres.

 

Les Quarante-Cinq d’Alexandre Dumas, édition de Claude Schopp, éditions Robert Laffont, collection Bouquins, 2013, 1056 pages, 30 euros.

Le Plus Grand Philosophe de France de Joann Sfar

Alors que se profile, pour lui, une rentrée littéraire surchargée, voyant l’accomplissement de certains projets et l’exploration de ces thèmes chers à son auteur, Joann Sfar délaisse de plus en plus les crayons pour s’intéresser à la création romanesque. Alors que L’Éternel, son premier roman, était ancré dans l’œuvre-même qui a fait le renom de l’auteur, son second roman, qui vient de paraître en format poche aux éditions Le Livre de Poche, Le Plus Grand Philosophe de France, sort des sentiers battus pour nous livrer un conte philosophique et drolatique, dans la plus pure des traditions, et en faire l’un de ses ouvrages les plus ambitieux.

Cet ouvrage, qui était d’abord prévu comme un long-métrage par son auteur, narre l’histoire de Pietr Cohen, un juif hollandais dont le gagne-pain était de parcourir avec son père les villes pour rapporter aux habitants les paroles d’un autre juif hollandais bien connu, le philosophe Baruch Spinoza. Le fait qu’il n’ait jamais lu le philosophe reste un détail qui n’empêche pas les deux hommes de professer cette bonne parole, tel deux évangélistes en terre inconnue. Néanmoins, chaque chose ayant une fin, la vie du paternel aussi, Pietr arrive à un choix de carrière difficile qui le conduit à une reconversion professionnelle : il abandonne alors son métier pour un autre d’avenir et dans lequel il excellera : la piraterie. Les métiers évoluant avec leur temps, et le temps étant à l’esclavage, les pirates décident de goûter aux joies de l’esclavagisme, ce qui n’arrange pas les affaires de Pietr, car paraît alors le Code Noir, cet ensemble de règles régissant l’esclavagisme et qui interdit aux juifs de pratiquer le commerce d’esclaves. Qu’importe ! S’il ne peut pas y participer, il décide qu’il faut l’abolir, et quoi de mieux que la découverte d’un nouvel Éden et d’une population pour prendre le rôle d’un Messie pour professer sa nouvelle philosophie ?

 

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Le Plus Grand Philosophe de France de Joann Sfar

 

Pendant ce temps-là, en France, et plus précisément dans la ville portuaire de Bordeleau, qui se reconvertit elle-aussi au négoce d’esclaves, se trouve un jeune comte, au nom improbable d’Alarmé de l’Implication. Modeste dans son ambition, Alarmé n’a qu’un rêve, qu’une seule volonté : il veut devenir, non le plus grand philosophe du monde – ce qui n’est rien – mais le Plus Grand Philosophe de France – et ça vaut bien quelques majuscules. Pour y parvenir, il se voit dans l’obligation de s’enfermer dans son bureau et de délaisser sa femme, la tendre Éponyme qui, abandonnée, décide de se mettre à l’écriture de romans d’amour qui feraient passer le Marquis de Sade pour un prude et ce, sous l’œil attentif et les commentaires acides de sa petite chienne Fragonarde.

Laissant la France et les dilemmes philosophiques d’Alarmé, Joann Sfar dirige sa plume sur l’Afrique et nous fait partir à la rencontre du petit prince africain répondant au nom de Pinoquillio. Le jeune Pinoquillio a, lui aussi, un rêve. Il rêve de la France, qu’il imagine comme étant le pays du raffinement, de la bonne cuisine et du sucre. Vivre dans son village est pour lui un enfer : bien que fils du roi, il est constamment surveillé en raison de son problème de poids, que son père considère comme n’étant pas digne de son rang. S’échappant alors de la tutelle de son professeur, Pinoquillio embarque clandestinement sur une galère pour parvenir en France. Et, observant tous ces personnages, nous retrouvons Dieu, assisté du père de Pietr et de Spinoza, qui parvient à trouver un peu de temps pour regarder sa Création, entre deux parties de badminton.

Inutile de dire que Le Plus Grand Philosophe de France est un ouvrage complètement loufoque. Dès les premières pages, il devient impossible de prendre l’ouvrage au premier degré, tant Joann Sfar signe un roman délirant, avec une verve qui n’a rien à envier à Voltaire. Le personnage d’Alarmé reste le plus intéressant : cette volonté de devenir le plus grand philosophe parvient à s’accommoder du bénéfice qu’il tire de l’esclavage, ainsi que des retombées économiques sur la ville de Bordeleau, au point qu’il en vient à justifier l’utilité de l’esclavage.

Joann Sfar met en scène des personnages terriblement réalistes, qui se retrouvent coincés dans leur envie de trouver une place dans le monde et une justification de l’utilité de la vie. Car l’ouvrage propose en filigrane une longue réflexion sur le sens de l’existence, ainsi que dans le rapport des hommes avec Dieu. Alors que le roman se déroule en plein siècle des Lumières et que l’athéisme commence à progresser dans les grandes villes, Joann Sfar met en scène un Dieu que l’on pourrait presque qualifier de nihiliste, principalement intéressé par ses parties de badminton, abandonnant le genre humain, bien que le fait que Pietr devienne un nouveau Messie lui donne un regain d’intérêt.

Le Plus Grand Philosophe de France est clairement un livre déjanté, mais il est loin d’être dénué d’une certaine réflexion dans son propos. Le talent de Joann Sfar entraîne ici le lecteur dans une aventure picaresque et comique, où les péripéties s’enchaînent sans temps mort et dont l’humour décalé en fait un roman agréable, fluide et particulièrement captivant.

 

Le Plus Grand Philosophe de France de Joann Sfar, éditions Le Livre de Poche, 2016, 576 pages, 8,10 euros.

Un carnet taché de vin de Charles Bukowski

Cela fait vingt-deux ans que Charles Bukowski a disparu, emporté par une leucémie. Pulp, son dernier roman, paru peu avant son décès, emportait le lecteur dans un polar foutraque et grandiloquent, à l’image de son auteur. Car Bukowski, plus qu’un écrivain, est avant tout un personnage dans lequel la trivialité côtoie l’excès qui deviendra sa marque de fabrique. Il ne sera d’aucun mouvement littéraire, et encore moins de celui de la Beat Generation, auquel on a tenté de l’assimiler, préférant une certaine forme de solitude, bien que fortement entouré, qui s’apparentera à une sorte de misanthropie et de je-m’en-foutisme, comme en témoigne sa célèbre apparition dans Apostrophes, la célèbre émission de Bernard Pivot.

Son incroyable succès le fera rapidement accéder au rang d’auteur culte et légendaire. Une légende qu’il a, toutefois, créée de son vivant, à travers ses nouvelles et ses chroniques dans lesquelles il se mettait en scène et explorait le fond de sa pensée dans un langage cru et buriné et qui va à l’essentiel. Cette légende, on en perçoit la construction et les prémices dans le recueil inédit qui paraît au Livre de Poche, et sobrement intitulé Un carnet taché de vin.

 

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Un carnet taché de vin de Charles Bukowski

 

Dans ce recueil, mêlant nouvelles et chroniques, lettres et autres contributions à divers journaux et magazines, on y croise l’essence même de l’œuvre de Buk, que ce soit à travers ses influences littéraires, cette admiration sans faille qu’il porte pour Dostoïevski et pour Céline, ou à la violence du langage : le Vieux Dégueulasse, comme il aime se surnommer, parvient à capter la brutalité et la violence du monde à travers un style direct et sans concession et où la poésie surgit, cruelle, féroce et paradoxale, comme son auteur.

Marginal, Bukowski parvient toutefois, à travers ses chroniques, à parler du monde et de son époque : sa publication dans divers magazines undergrounds lui confère une liberté de parole qu’il exploite à outrance pour parler de ce qu’il connaît le mieux : de l’alcool, le moteur-même de son existence, et du sexe, divine pulsion qui seule peut lui faire lâcher le stylo et abandonner un court instant l’écriture. Son quotidien, fait de beuveries avec des inconnus et de bagarres, de coïts et de paris, dévoile un homme qui plonge dans l’alcoolisme.

Bukowski ne cherche toutefois pas la surenchère, il ne recherche pas la vulgarité pour le plaisir de l’être : cette vulgarité, qui est l’une des composantes de son œuvre, dévoile cependant un être désespéré mais qui parvient toujours à faire preuve d’optimisme. Que ce soit dans la parution d’un ouvrage d’Antonin Artaud à la vue des jambes d’une femme sortant d’une voiture, il parvient à trouver un instant fugace de bonheur dans une existence vouée à côtoyer la misère et ceux qui ont été exclus de la société.

À l’instar du narrateur anonyme des Carnets du sous-sol de Dostoïevski, Charles Bukowski cherche à se complaire dans la déchéance du monde : la bouteille devient aussi importante que sa machine à écrire et l’alcool qui emplit ses veines lui donne la force d’écrire et de revendiquer sa supériorité sur l’homme dont « la plus grande qualité […] pourrait être qu’il se sache destiné à mourir et qu’il s’en foute », écrit-il dans sa chronique « Fragments d’un carnet taché de vin ».

Mourir ? Bukowski lui, justement, s’en fout, préférant boire, coucher et parier sur des chevaux, tout en cultivant cette image qui fera de lui un auteur atypique, ne prenant pas la vie au sérieux, préférant l’excès à l’ascèse. Un carnet taché de vin offre alors aux lecteurs un aperçu de l’œuvre de Bukowski, où est condensé ce qui fera la célébrité de son auteur talentueux qui n’a jamais été aussi présent et autant consacré que ces dernières années, au point de voir l’un de ses poèmes utilisé pour la publicité des jeans Levi’s. Irrévérencieux, le Vieux Dégueulasse n’a pas fini de faire parler de lui et ce, alors que le centenaire de sa naissance approche à grand pas.

 

Un carnet taché de vin (Portions from a wine-stained notebook) de Charles Bukowski, traduit de l’anglais (États-Unis) par Alexandre et Gérard Guégan, éditions Le Livre de Poche, 2016, 504 pages, 7,90 euros.

Les Maraudeurs de Tom Cooper

Cela fait maintenant vingt ans que Francis Geffard assouvit régulièrement les envies d’Amérique des lecteurs : en créant la collection « Terre d’Amérique », qui se veut comme un prolongement de cette première et trop rare collection « Terre indienne », Francis Geffard décide de faire côtoyer deux de ses passions, la littérature dans un premier temps, le doux rythme des mots qui dépeignent la vie, et les États-Unis, pays passionnant et plein de contrastes. Découvreur de romanciers talentueux, Francis Geffard devient un passeur de mots,  faisant fi de cet obstacle naturel qu’est l’océan Atlantique. Et, pour fêter les vingt ans de sa collection, paraît un roman très attendu, le premier d’un nouvelliste de talent, Les maraudeurs de Tom Cooper.

Roman très attendu, plébiscité par les critiques outre-Atlantique (« une onde de choc » pour le magazine Publishers Weekly ou encore, comme il est écrit sur le bandeau jaune qui orne l’ouvrage, « un sacré bon roman ! » selon Stephen King), Tom Cooper débarque en France avec des critiques dithyrambiques dans ses bagages et une pression d’autant plus grand. Et, autant le dire de suite, ces critiques sont largement mérités, faisant naturellement des Maraudeurs une nouvelle preuve de cette qualité que recherche la collection « Terre d’Amérique ».

 

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Les maraudeurs de Tom Cooper

 

L’histoire se situe en Louisiane, dans la petite ville de Jeanette. Les stigmates du passage de l’ouragan Katrina, en 2005, sont toujours présents dans le sud de l’État du Pélican et font même partis du paysage quotidien. La population tente toujours de se relever de cette catastrophe et de continuer leur vie (c’est notamment le sujet de l’excellente série Treme, diffusée entre 2010 et 2013 sur la chaîne HBO). Nous sommes en 2010, la plateforme pétrolière Deepwater Horizon de la compagnie britannique BP explose dans le golfe du Mexique. C’est une nouvelle catastrophe qui s’abat sur la Louisiane et les autres États alentours. Une catastrophe environnementale qui s’avère considérable et aux risques qu’a tenté de minimiser BP.

Brady Grimes, l’un des personnages des Maraudeurs, est mandaté par la compagnie pétrolière. Son but ? Faire renoncer aux familles sinistrées les poursuites qu’elles veulent engager contre la compagnie en échange d’un chèque. Il revient donc dans sa ville natale, une ville dont il avait voulu oublié l’existence, et erre dans les rues, tentant de rester de marbre face au désespoir des habitants.

Grimes est l’une des voix parmi d’autres qui font de ce premier roman un roman choral : nous rencontrons aussi Gus Lindquist, qui se souviendra pour toujours de l’ouragan Katrina qui l’a privé d’un bras. Accro aux antidouleurs et obsédé par le corsaire Jean Lafitte qui aurait caché une grosse partie de son trésor dans le bayou, Lindquist, le détecteur de métaux au poing, cherche inlassablement. Wes Trench, un jeune homme qui désire bâtir sa propre entreprise, se retrouve coincé entre un père qu’il tient pour responsable de la mort de sa mère et ses rêves qu’il laisse à l’abandon, rattrapé par une réalité qu’il aurait préféré ignorer, tandis que Reginald et Victor Toup, deux jumeaux aux tendances sociopathes parviennent à investir une île du bayou de plantations de marijuana, circulant la nuit dans les marécages, prêts à abattre quiconque qui s’approcherait un peu trop de leurs plants. Plants qui risqueraient justement d’être menacés par deux gars un peu paumés, condamnés à des travaux d’intérêt général et qui sont prêts à tout pour devenir riche et sortir de cette misère dans laquelle ils baignent depuis toujours.

Et s’ajoute, à tous ces personnages, le véritable talent de Tom Cooper qui, tel un chef d’orchestre, met en branle son histoire, la conduit pour l’amener inlassablement vers son dénouement : ils se croiseront tous à un moment donné, ni trop tôt, ni trop tard. Notons d’ailleurs qu’aucun personnage ne prendra une place plus importante qu’un autre, on les découvre tous en proie à leurs errances, leurs désespoirs. Tom Cooper a le mérite d’être particulièrement à l’aise et son style, d’une fluidité incroyable, agrippe le lecteur qui se retrouve pris au piège du bayou. L’auteur recherche la concision pour mieux laisser son empreinte : les effets de style sont réduits au minimum pour s’intéresser principalement à ce quotidien morose qui va jusqu’à dépendre de la taille des crevettes pêchées.

Humain, c’est ainsi que l’on pourrait décrire le roman de Tom Cooper : l’auteur nous délivre une histoire sincère, rendant palpable le parcours erratique de ses personnages. Mais c’est aussi une histoire optimiste, celle de l’entraide : ces pêcheurs qui sont dans la même galère et qui n’hésitent pas à aider son prochain. Tom Cooper bâtit alors son histoire sur cette population aux abois et qui a l’impression d’être abandonné par son gouvernement, livré à des représentants qui signent des chèques pour acheter le silence. L’auteur signe alors un roman social, dans la pure trempe des ouvrages de Steinbeck, le tout rehaussé par le soin exemplaire apporté aux dialogues, corrosifs et amers. Il n’y a, en définitive, qu’un seul défaut à reprocher à ce coup de cœur : celui de se lire trop vite et d’être, finalement, trop court.

 

Les Maraudeurs (The Marauders) de Tom Cooper, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Demarty, éditions Albin Michel, collection « Terres d’Amérique », 416 pages, 22 euros.

Le fils de Philipp Meyer

Deux ouvrages. C’est ce qu’il aura fallu pour que Philipp Meyer s’impose comme un écrivain de premier plan, talentueux et exceptionnel. Son premier roman, Un arrière-goût de rouille, avait laissé entrevoir le commencement d’une œuvre d’envergure. Son second livre, Le fils, qui vient de paraître au format poche aux éditions du Livre de Poche, consacre son auteur qui nous délivre un roman-fleuve, une chronique familiale et une histoire du Texas qui sera, par ailleurs, bientôt adaptée à la télévision.

Et, pour ce faire, Philipp Meyer entrelace dans son récit trois voix, celles de trois individus issus de la même famille, les McCullough, dont l’histoire va de paire avec celle du Texas, des années 1830 jusqu’en 2012. Le lecteur fait alors connaissance avec Eli McCullough, le patriarche de la famille, celui qui fera fortune et dont la naissance, en 1836, coïncide avec la déclaration et la mise en place d’une république indépendante au Texas, mettant fin à une révolution débutée l’année précédente et qui fut marquée par le siège de Fort Alamo, évènement qui fut immortalisé au cinéma par John Wayne dans un film à la véracité historique douteuse. Eli devient alors véritablement l’enfant du Lone Star State, de l’État de l’étoile solitaire, surnom qui pourrait tout autant s’appliquer à Eli tant il restera à l’écart des hommes, à distance de sa famille, désireux d’accroître sa puissance, sa fortune, son prestige. Enlevé par une tribu comanche, il vivra parmi eux trois ans durant, apprenant leur mode de vie, cette combativité qui lui permettra de relever tous les défis et cet instinct de survie qui feront de lui un centenaire et respecté par les Texans. Son initiation à la culture et aux rites indiens font des chapitres qui lui sont consacrés les plus intéressants de l’ouvrage et permet au personnage de prendre cette envergure qui sied parfaitement à son surnom de Colonel, surnom qu’il a acquit lors de la guerre de Sécession.

Arrive alors la voix de Jeanne Anne, l’arrière petite-fille d’Eli et la première femme à prendre le contrôle du ranch McCullough. À l’aube de sa vie, la femme d’affaires ne peut s’empêcher de se retourner vers le passé et le chemin qu’elle a accompli : une enfance où gravite les derniers feux qui animent le Colonel qui se permet d’être le plus simple possible avec elle, la disparition de ce grand-père, Peter, que toute la famille rejette et son parcours difficile à travers un monde d’hommes, un monde où elle parviendra à trouver sa place, à l’aide de son mari Hank, en faisant de l’exploitation du pétrole son activité principale, puisant dans le sol cet or noir. Sa vie n’est pas pour autant une réussite complète : ses enfants ne présentent aucuns intérêts pour le ranch et les affaires familiales, lui reprochant même toutes ces heures passées à travailler et à les délaisser ; ses petits-enfants qui sont uniquement intéressés par la télévision. Jeanne Anne n’a, néanmoins, aucuns remords, si ce n’est d’être d’un autre monde, un monde fini, passé, dévolu.

La troisième voix est celle de ce fils, celle de Peter. Grand-père de Jeanne Anne, fils d’Eli, il compose son journal intime, dans lequel il retrace l’ascension de sa famille et du respect que l’on doit à son père. C’est aussi les premiers forages de pétrole, d’abord timides, mais qui marqueront le début d’une nouvelle ère, d’un nouveau monde, tandis que l’Europe est en proie à la Première guerre mondiale. Un monde en mutation, tout comme les mentalités : Peter n’a pas l’âme d’un leader, d’un chef et se trouve en proie à des tourments à la fois d’ordres éthiques et aux principes qu’on lui a enseignés depuis son enfance. D’abord chétive, cette voix acquiert, au fil du roman, son importance.

 

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Le fils de Philipp Meyer

 

Le fils, véritable coup de cœur, est une incroyable épopée familiale, prenante, captivante. Les chevauchées d’Eli dans le désert happent l’attention du lecteur qui plonge dans la culture indienne tandis que l’on est touché par la force que trouve Jeanne Anne pour parvenir à s’imposer. Plus qu’une histoire familiale, Philipp Meyer dresse alors une histoire du Texas, de son indépendance à son rattachement aux États-Unis, de la guerre de Sécession à l’exploitation de la richesse de son sol. C’est aussi l’histoire d’un État conservateur, faisant la guerre aux côtés des Confédérés, qui a fait sa fortune grâce à l’élevage. L’auteur évite alors toute leçon de moralité, préférant s’attacher aux manières de penser des époques qu’il dépeint. Il le fait alors avec subtilité, nous plongeant dans les tourments de cette famille qui marque l’esprit du lecteur, tout comme ces longues chevauchées dans les Plaines.

 

Le fils (The son) de Philipp Meyer, traduit de l’anglais (États-Unis) par Sarah Gurcel, éditions Le Livre de Poche, 2016, 792 pages, 8,90 euros.

Ô vous, frères humains de Luz

Après Catharsis, paru en 2015 aux éditions Futuropolis, ouvrage conçu comme un livre thérapeutique pour son auteur, le dessinateur Luz reprend ses crayons pour adapter un livre autobiographique de l’auteur du merveilleux Belle du Seigneur. Ô vous, frères humains, écrit alors qu’Albert Cohen était âgé de 77 ans, est un véritable manifeste pour la tolérance, un écrit humaniste que Luz met en scène avec un certain talent et une passion incroyable et nous livre une adaptation poignante et toute personnelle.

 

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Ô vous, frères humains de Luz, d’après l’œuvre d’Albert Cohen

 

Adapter une œuvre comme Ô vous, frères humains nécessite bien une préface. Une préface qui tient en une page et dans laquelle Luz démontre ce besoin de se replonger dans cet ouvrage et son envie de le dessiner, comme un hommage à Albert Cohen, cet auteur dont l’œuvre est, selon les mots d’Henri Godard, « construite sur cette situation de Juif dans une société de non-Juifs ». Lecture intense, Ô vous, frères humains occupe une place particulière dans l’œuvre de Cohen : elle prend la place d’un testament littéraire, d’un texte dans lequel sont contenus les clefs de l’œuvre en elle-même et fait aussi office d’une excellente introduction à l’auteur.

« Un enfant juif rencontre la haine le jour de ses dix ans. J’ai été cet enfant ». Ces deux phrases, ce sont celles d’Albert Cohen qui décrit cet ouvrage et qui figure sur la quatrième de couverture de l’édition de poche. Deux phrases qui résonnent et dont le propos frappe. Né sur l’île de Corfou, c’est à cinq ans qu’Albert Cohen arrive, avec ses parents, à Marseille, victimes d’un pogrom qui ne laissa que très peu de souvenirs au futur écrivain. Ce sera le jour de ses dix ans qu’il sera frappé par la violence du monde, un jour où, voulant faire un cadeau à sa mère, il arpente les rues de la cité phocéenne à la sortie du lycée et qu’il sera littéralement fasciné par la loquacité d’un vendeur ambulant, vantant les miracles d’un détachant. Désireux d’en offrir à sa mère, il sera confronté aux remarques du vendeur, à des insultes que l’homme vomit à la face du garçon et dont les crayons de Luz restituent avec justesse le traumatisme.

S’ensuit alors une errance du jeune Albert à travers les rues de Marseille, choqué par cette première rencontre avec la violence du monde adulte. Une errance que Luz dépeint comme proche de la folie, une folie créée par l’intolérance et la cruauté. Le dessinateur s’empare du texte d’Albert Cohen, se l’approprie pour livrer un nouveau regard sur ce traumatisme. S’aidant, pour la narration, du procédé de mise en abyme, Luz imagine un Albert Cohen vieillissant qui observe, simple spectateur, son propre vécu et cet évènement qui sur lequel se basera son œuvre futur. C’est avec une certaine sensibilité que Luz met en scène ce texte, jusqu’à un final où résonne la prose délicate d’Albert Cohen, une prose à laquelle réponde une multitude de silhouettes du jeune Albert qui se muera peu à peu, au fil des mots, à un amoncellement de corps indistincts, tandis que l’écrivain évoque avec force les camps de concentrations, avant de conclure : « Bornez-vous, sérieux enfin, à ne plus haïr vos frères en la mort. Ainsi dit un homme du haut de sa mort prochaine ».

 

Ô vous, frères humains de Luz, d’après l’œuvre d’Albert Cohen, éditions Futuropolis, 2016, 136 pages, 19 euros.