Napoléon Amoureux d’Olivier Miquel

Après Balzac Amoureux d’Emmanuelle de Boysson, voici un nouveau titre des éditions Rabelais, célébrant l’Amour et ses Muses, ainsi que son influence sur des artistes et des personnages historiques. Auteur d’un roman historique consacré à Napoléon, Olivier Miquel, ancien conseiller en communication politique auprès de ministres, romancier et essayiste, se plonge dans l’intimité de l’Empereur pour délivrer un portrait amoureux de celui qui révolutionna les institutions françaises et rendre hommage à ces femmes qui, de tout temps, influencent, conseillent et inspirent les hommes.

 

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Napoléon Amoureux d’Olivier Miquel

 

Le nom de Napoléon résonne comme une parenthèse dans l’Histoire de France : arrivé au pouvoir par un coup d’État, il réussit toutefois à asseoir une certaine légitimité notamment avec le soutien d’hommes politiques et des élites, sans oublier l’adhésion du peuple à un militaire victorieux. En proie à une soif frénétique de travail, Napoléon va réformer de fond en comble l’organisation administrative de la France, en centralisant le pouvoir politique dans les mains de l’exécutif, et en regroupant au seins de différents Codes les lois régissant le pays, dans le but de conférer à la France une certaine cohérence.

Mais le nom de Napoléon n’est pas seulement synonyme de réformes. C’est aussi l’évocation d’une épopée incroyable, propulsant la France comme une grande puissance et dont le rayonnement artistique fut immense en Europe. Les victoires, remportées sur les champs de batailles, sont d’autant plus de petits miracles qu’inespérées, dues par le génie de son stratège. Mais, comme allant de paire, dans toute épopée guerrière se trouve toujours l’amour.

L’aventure napoléonienne fut-elle une épopée amoureuse ? Oui. C’est le constat qui ressort à la fin de la lecture de l’ouvrage d’Olivier Miquel. C’est l’incroyable aventure de trois femmes, puisant une force et une détermination incroyables dans l’épreuve. Il y a d’abord Joséphine de Beauharnais, la première et sûrement le véritable amour de l’Empereur, qui sera sacrée Impératrice des mains même de son mari. Incapable de donner un héritier à Napoléon, elle sera sacrifiée pour la raison d’État, à une période où Napoléon cherchait à asseoir son régime sur un plan dynastique et à lui donner une certaine légitimité.

Moins connue que sa prédécesseure, Marie Walewska fut longtemps désignée comme « la femme polonaise » de Napoléon. Très épris l’un de l’autre, Marie Walewska réussit là où Joséphine échoua : elle tomba enceinte de l’Empereur, ce qui lui permettra d’ouvrir les yeux sur la stérilité de l’Impératrice. La jeune femme polonaise fut aussi l’instigatrice de la création du Duché de Varsovie, le premier pas vers une Pologne indépendante (indépendance que le pays n’aura qu’en 1918, à la fin de la Grande Guerre, puis en 1989 avec la chute de l’Union soviétique).

Et voici Marie-Louise, celle qui scella l’union de la maison des Habsbourg avec celle des Bonaparte, fille aînée de l’empereur François Ier d’Autriche et, tout comme Joséphine, sacrifiée pour la raison d’État, pouvant presque être considérée comme une preuve de l’allégeance de l’Autriche à la France. Elle deviendra la mère de l’héritier de l’Empereur et sera prête à suivre l’Empereur lors de son exil sur l’île d’Elbe, ce qu’elle ne fera pas, tombant amoureuse du comte de Neipperg. Peu aimée des Français, elle le sera toutefois de Napoléon qui l’aimera d’un amour sincère.

Dans ce court ouvrage, doté d’une riche iconographie, où se côtoient tableaux de batailles célèbres, portraits et caricatures, Olivier Miquel parvient à faire revivre le faste de l’Empire, ses heures de gloire comme sa chute inexorable, tout en insufflant ce sentiment amoureux qui inspire Napoléon. Loin de cette image guerrière ou de dictateur, c’est un magnifique portrait vivant et terriblement humain de l’Empereur, déchiré par ses sentiments et pour son amour pour ces trois femmes, ainsi que son pays. On ressort de cette lecture avec une nouvelle vision de l’épopée napoléonienne, beaucoup plus romantique qu’elle n’y paraît.

 

Napoléon Amoureux d’Olivier Miquel, éditions Rabelais, 2016, 140 pages, 14,80 euros.

Chouans et Vendéens contre l’Empire d’Aurélien Lignereux

1815 est avant tout synonyme, pour tout amateur de l’Histoire de France et plus particulièrement par la geste napoléonienne, du Vol de l’Aigle, revenant avec triomphe et grandeur de l’île d’Elbe, et du désastre de Waterloo, cette cuisante défaite qui se transforme en brillante victoire lorsque l’on traverse la Manche. Résumer 1815 à un affrontement entre Napoléon et les Alliés, en première ligne desquels se situent avant tout les Britanniques, commandés par le duc de Wellington, fait alors passer sous silence ce qu’Aurélien Lignereux décrit comme l’autre Guerre des Cent-Jours. Car l’Empire restauré de Napoléon n’est pas seulement attaqué par les puissances étrangères, mais il est aussi pris d’assaut à l’intérieur même de ses frontières.

Maître de conférences à l’Institut d’Études Politiques de Grenoble et Docteur en histoire, Aurélien Lignereux, à qui l’on doit notamment une magistrale étude sur la période 1799-1815 (1), décrit, dans son nouvel ouvrage, Chouans et Vendéens contre l’Empire, paru aux éditions Vendémiaire, avec précision cette nouvelle insurrection vendéenne  et ce que prendra le nom de petite chouannerie, en référence à la Chouannerie de 1794-1800, où s’illustrèrent des opposants à la Révolution et à Napoléon comme Armand Tuffin de la Rouërie ou encore Georges Cadoudal.

Accueillant avec froideur le retour de Bonaparte au pouvoir, ces réfractaires de l’Ouest de la France, « paysans frustres et redoutables dans la main d’activistes brouillons » [page 60] emprunts d’une ferveur royaliste exacerbée et dont le soulèvement par le duc Louis VI Henri de Bourbon-Condé avait échoué, se sont rapidement reformés en bandes lors de la publication du décret impérial qui ordonna la mobilisation des gardes nationaux et des demi-soldes, ces soldats rendus inactifs par la Restauration.

 

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Chouans et Vendéens contre l’Empire d’Aurélien Lignereux

 

Ces bandes et ces divisions reformées par les descendants et parents des grands noms rappelant la Chouannerie des années 1794 – Joseph Cadoudal, le frère de Georges, enfant lors des premières insurrections, prendra notamment le commandement d’une division – n’hésiteront pas à s’assumer comme « de véritables rebelles, justifiant leurs actes par une opposition consciente au système en place » [page 32] auront pour objectif de développer l’insurrection aux départements alentours, de soulever les populations et de faire face aux régiments napoléoniens et, notamment en Vendée, à l’armée de la Loire, dirigée par le général Lamarque, devant sa nomination « eu égard aux résultats obtenus au fil de ses opérations contre-insurrectionnelles dans le royaume de Naples » [page 183].

Aurélien Lignereux dresse alors un tableau de cette guerre qui s’étale sur deux mois, de mai à juin 1815, une drôle de guerre, « économe en vies humaines » et qui passe pour « invisible d’un point de vue démographique » [page 172] et dont le déroulement s’apparente alors à une guérilla, isolée du conflit européen, bien que l’Angleterre prêta toutefois main forte aux insurgés par la mer.

Front secondaire dans cette dernière campagne de l’épopée napoléonienne, l’ouvrage d’Aurélien Lignereux permet néanmoins d’appréhender les Cent-Jours comme n’étant plus un conflit uniquement européen, mais aussi comme un conflit fratricide, aux relents de guerre civile. « La Vendée et la chouannerie symbolis[ent] la déchirure franco-française » [page 229] écrit l’historien, une déchirure qui perdure encore lorsqu’il s’agit d’aborder les guerres de Vendée, notamment avec la thèse et l’ouvrage de Reynald Secher, qui parle alors de génocide franco-français. Aurélien Lignereux signe ici une étude particulièrement intéressante sur ce conflit secondaire mais passionnant et démontre l’importance de ces soulèvements populaires qui font l’Histoire.

 

Chouans et Vendéens contre l’Empire d’Aurélien Lignereux, éditions Vendémiaire, 2015, 384 pages, 22 euros.

 

 

 (1)

Aurélien Lignereux, L’Empire des Français (1799-1815), éditions du Seuil, 2012, réédité en poche aux éditions Points en 2014.

De Gaulle / Mitterrand de Robert Schneider

Le 8 janvier prochain sera commémoré le décès de François Mitterrand, mort il y a vingt ans. Pour l’occasion fleurissent en librairie de nombreuses parutions consacrées au premier Président de la République socialiste de la Vème République. Mais, au milieu des biographies revues et augmentées en passant par des beaux livres faisant la part belle aux photographies, figure un ouvrage atypique en fonction de son sujet.

Écrit par Robert Schneider, rédacteur en chef et chef du service politique du Nouvel Observateur, auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la Vème République et notamment d’une excellente étude portant sur les origines familiales des Mitterrand (1), De Gaulle / Mitterrand retrace le parcours croisé de deux grands hommes politiques de la seconde moitié du XXème siècle, explore les emprunts de l’héritage gaullien par la politique de François Mitterrand et nous narre le récit des affrontements et de leur relation plus que tumultueuse mais où perce toutefois une pointe de respect, rapidement contenue par fierté.

« Admirés, adulés, mais aussi moqués, attaqués, haïs même de leur vivant, ils sont devenus des personnages mythiques » [page 9] écrit Robert Schneider dans son prologue. Je rajouterais volontiers qu’ils sont devenus même de véritables références tant leurs noms suffisent à rassembler des partis qui se réclament de leurs politiques. Deux grands noms qui ont façonné la France et « qui avaient en commun un  orgueil, une ambition et un amour pour la France immodérés » [page 12].

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De Gaulle / Mitterrand de Robert Schnieder

Et une relation qui commence en décembre 1943, à Alger : François Mitterrand est à la tête d’un réseau de prisonniers résistants tandis que De Gaulle est en train d’acquérir cette stature de héros mythique, contrôlant les Forces françaises libres. Un premier face-à-face duquel rien ne filtrera, mis-à-part ce terrible affront de François Mitterrand : il osera dire non au Général, dire non à l’homme du 18 juin. La relation entre les deux hommes prend alors l’allure d’un duel sur le long terme, fait d’affrontements et de piques lancées au détour d’une phrase, d’un discours.

C’est deux visions diamétralement opposées de la France mais qui se réunissent de part leur objectif : celui de garder à la France ce rang de grandeur et de véhiculer ces valeurs auxquelles est attachée la République. Deux hommes qui connaissent la solitude du règne ainsi que son « atmosphère délétère […], les trahisons, la maladie, la hantise de la décrépitude, celle de la mort » [page 209].

Synthèse fourmillant d’anecdotes et de citations provenant des témoignages des deux hommes, biographie croisée et loin de toute tentative de récupération politique, l’ouvrage de Robert Schneider retrace avec attention cette relation de plus de vingt-cinq ans et raconte brillamment une nouvelle histoire de la Vème République vu par ces deux hommes dont l’attrait sur les Français n’a jamais cessé.

De Gaulle / Mitterrand de Robert Schneider, éditions Perrin, 2015, 256 pages, 17,90 euros.

(1) Les Mitterrand, éditions Perrin, collection Tempus,

Le Mexique des insoumis d’Alexandre Fernandez

Spécialiste de l’histoire du Mexique du XIXe et XXe siècle, Alexandre Fernandez, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Michel de Montaigne à Bordeaux et directeur adjoint du Centre d’études des mondes moderne et contemporain nous livre, avec son nouvel ouvrage, Le Mexique des insoumis, paru aux éditions Vendémiaire, une étude éclairante et inspirée sur la Révolution mexicaine de 1910, une révolution aux enjeux toutefois troubles et aux conséquences qui pèsent encore sur le pays.

Comme tout pays, le Mexique n’est pas épargné par des clichés qui sont avant tout une exagération de certains traits grossis et caractéristiques de leurs habitants. On imagine très volontiers des Mexicains portant une moustache et un sombrero et chantant La Cucaracha, ce chant folklorique qui servit néanmoins de relais à certaines idéologies pendant la Révolution, comme cette strophe,  que l’on doit aux partisans de Francisco Villa, le célèbre Pancho Villa, en lutte contre les partisans de Carranza, un autre révolutionnaire qui parviendra à être élu Président en 1917 :

Avec les barbes de Carranza

Je vais faire une cordelière

Que je mettrai au chapeau

De Monsieur Francisco Villa

 

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Loin des clichés, le Mexique fut en proie à un grand mouvement social qui mit sur le devant de la scène des anonymes et leurs chefs, Zapata ou Pancho Villa, dont le mythe est loin d’être ce qu’il est en réalité. En dressant en introduction un tableau du Mexique au début du XXe siècle, Alexandre Fernandez cherche à démontrer des signes avant-coureurs annonçant cette révolution dont les protagonistes chercheront des similitudes et des références avec la Révolution française. Outre une excellente croissance que le pays ne parviendra pas à exploiter de manière optimale, « une certaine latinisation de la société mexicaine » [page 17] au détriment des cultures dites indigènes va change l’appréhension du peuple mexicain, d’abord à l’intérieur même du pays, mais aussi d’un point de vue mondiale : on observe alors un investissement important des pays étrangers, ce que dénonceront les révolutionnaires, s’employant alors à nationaliser des entreprises. Pour bien saisir l’ampleur des investissements, l’historien n’hésite pas à ajouter qu’à cette époque, « plus d’un tiers des investissement états-uniens à l’étranger le furent au Mexique » [page 17].

Cette Révolution, à l’origine portée contre le pouvoir en place, celui de Porfirio Díaz, dégénère alors en guerre de clans, entre les différents groupes révolutionnaires dont les divergences créaient un gouffre trop profond. À cela, notons deux similitudes avec la Révolution française : ce fait de ne pas parvenir à terminer la Révolution, à l’amener à son terme et celui que l’évènement fut « l’occasion d’une formidable ascension sociale, voire de prodigieux enrichissements […], leur permettant de devenir une nouvelle bourgeoisie « révolutionnaire » » [page 72].

Mais, au-delà de l’inspiration et de la ressemblance avec la Révolution française, le Mexique entre véritablement dans une guerre civile, notamment sous l’inspiration d’Emiliano Zapata qui appellera ses partisans à poursuivre la lutte jusqu’à la satisfaction des revendications paysannes, avec  un document, signé le 25 novembre 1911 et connu sous le nom de « Plan de Ayala », qui réclame la restitution d’un tiers des territoires spoliés par les propriétaires terriens en faveur des populations indiennes. D’un côté le pouvoir politique officiel, réunis sous le nom de Convention (encore en référence à la Révolution française), de l’autre, ce qu’Alexandre Fernandez qualifie de « dictature de la paysannerie » [page 105], sous l’égide de Pancho Villa et de Zapata.

D’une plume alerte, Alexandre Fernandez retrace ces années de guerre civile et s’attache à résumer l’héritage sur lequel le Mexique d’aujourd’hui se fonde, qui fut gouverné jusqu’en 2000 par le Parti révolutionnaire institutionnel, fondé en 1929 et se réclamant de cette Révolution de 1910. Il nous permet de côtoyer ces personnages mythiques que sont Emilio Zapata et Pancho Villa dans la recherche du pouvoir, sur fond de guérillas, personnages que nous ne connaissons finalement guère. Alexandre Fernandez restitue avec minutie ces années de violence et s’attache à décrire ce que fut cet évènement, « à la fois politique et [social] » [page 192], d’autant plus intéressant qu’il est très peu connu de nous. C’est, en résumé, une excellente introduction à l’histoire contemporaine du Mexique mais aussi une synthèse claire et précise que l’on pourra approfondir avec les références d’ouvrages cités en notes.

 

Le Mexique des insoumis d’Alexandre Fernandez, éditions Vendémiaire, 2015, 256 pages, 20 euros.

Louis XI de Gonzague Saint Bris

Auteur prolixe, Gonzague Saint Bris est un écrivain que l’on ne présente plus mais dont il est toujours agréable de souligner son amour pour les Lettres et l’Histoire et pour son bavardage qui tire du côté de la Causerie littéraire, une Causerie avec un grand C, comme celle à l’époque de Diderot et des Salons littéraires. Ces ouvrages peuvent se targuer de trouver, à chacune parution, un public fidèle, appréciant sa plume joviale et son caractère enjoué. Sa nouvelle biographie consacrée au roi de France Louis XI et sous-titrée Le méconnu, parue aux éditions Albin Michel, ne déroge pas à la règle.

 

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Cet adjectif de méconnu qualifie bien le règne et la personne de Louis XI. Malgré deux biographies qui ont fait date, la première datant de 1974 et écrite par Paul Murray Kendall (1) et la seconde par le très regretté Jean Favier en 2001 (2) qui ont permis de révéler au grand public l’action politique et le règne de Louis XI, ce dernier a toutefois eu la malchance de voir son règne être précédé par celui de Charles VII – qui fut magnifié par l’action de Jeanne d’Arc, de la prise d’Orléans et d’avoir pratiquement chassé les Anglais du territoire français – et suivi par les règnes de Louis XII – ce César français qui rattacha définitivement la Bretagne à la France – et de François Ier – qui poursuivit la politique expansionniste de Louis XII en Italie et qui s’attacha le titre de « Père et Restaurateur des Lettres » –.

Son action, pourtant, n’est pas moindre et mérite que l’on s’y attarde fortement car Louis XI sera le roi qui mettra fin à cette terrible Guerre de Cent Ans, permettant au pays de retrouver la paix et une certaine sécurité. Pour ce faire, Louis XI « n’aura de cesse de réformer l’organisation de ses troupes afin d’améliorer leur fonctionnement, notamment en divisant les commandements » [page 94], mesurant l’importance de posséder une armée suffisamment bien encadrée et équipée. Il n’hésitera pas à aller sur le terrain, foulant les champs de batailles, participant à la bataille se déroulant devant Pontoise en août 1441, alors qu’il n’était que Dauphin. Cette présence, sous le feu ennemi, n’est pas sans rappeler celle de Napoléon. Tout comme Gonzague Saint Bris, soulignons que Louis XI, en terme de stratégie militaire, « [a inventé] une technique qui sera utilisée jusqu’en 1914-1948, et très largement mise en application par Napoléon » [page 119] et ce, en faisant de l’artillerie une pièce maîtresse dans l’attaque et la défense.

Cette ressemblance avec Napoléon se remarque aussi en terme administratif : alors Dauphin et résidant sur ses terres du Dauphiné, il parvint a « transformé un État archaïque, dominé par les conflits entre seigneurs féodaux ou écclésiastiques, en un véritable modèle administratif […] avec une organisation territoriale simplifiée […] et un domaine agrandi […]  de pratiquement deux fois sa superficie initiale » [page 52]. À l’image de l’Empereur, il s’intéressera à tous les différents domaines et spécificités du pays, créant, par exemple, dès 1477, les Relais de poste, l’ancêtre de notre Poste actuelle. On assistera aussi, sous son règne, à une centralisation du pouvoir, préfigurant l’absolutisme de ses descendants, qui atteindra sa quintessence avec Louis XIV.

Mais le règne de Louis XI reste original sur un point : son roi. En effet, ce dernier sera simple, que l’on pourrait qualifier, en guise de pastiche, de roi normal. Cet homme libre, détestant les costumes voyants et le faste et qui s’obligera à « jouer au roi », vivra dans le dénuement, préférant coucher dans les auberges que dans les châteaux, appréciant le contact avec son peuple. Il « ne subit aucune influence » [page 206] que ce soit de la part des femmes que de ceux qui l’entourent.

Gonzague Saint Bris livre aux lecteurs une synthèse vivante et enthousiaste de la vie de ce monarque. La prose de l’auteur, poétique, emporte le curieux dans l’existence d’une figure fondatrice de la France actuelle, ce méconnu de l’Histoire qui « avait fait sa devise de cette maxime  […] « Sapiens nihil invitus facit » (« Le sage ne fait rien contre son gré ») » [page 17]. Sage (peut-être trop ?), Louis XI le restera toute sa vie et l’ouvrage de Gonzague Saint Bris est un puissant hommage à cet homme.

 

Louis XI, le méconnu de Gonzague Saint Bris, éditions Albin Michel, 2015, 256 pages, 19 euros.

 

(1)

Paul Murray Kendall, Louis XI, traduction d’Éric Diacon, éditions Fayard, 1974, XXVIII-584 pages, rééd. éditions Pluriel, 2014.

 

(2)

Jean Favier, Louis XI, éditions Fayard, 2001, 1019 pages.

Les FTP de Franck Liaigre

Historien de formation, chargé de recherches au CNRS et appartenant à l’équipe de recherche du CESDIP (ministère de la Justice/CNRS), Franck Liaigre travaille en particulier sur le rôle assez obscur du Parti Communiste durant la Seconde Guerre Mondiale. Fruit d’ « une recherche [qui] a duré quinze ans » [page 9], il nous en livre le résultat dans son nouvel ouvrage, Les FTP, paru aux éditions Perrin.

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Le mouvement de résistance que sont les FTP, Francs-tireurs et partisans, reste, dans les esprits, un réseau actif et prêt à défendre la France contre les Allemands, portés par des hommes héroïques dont les noms de code sont passés à la postérité : Charles Tillon, le commandant en chef des forces FTP, Pierre Georges dit le colonel Fabien, participant à l’insurrection parisienne en 1944 ou encore Henri Tanguy dit colonel Rol-Tanguy, devenu une figure mythique de la Résistance. Or, cette « geste héroïque », comme dit Franck Liaigre, largement rapportée par ses acteurs, reste largement emprunt d’idéologie.

À l’origine des Francs-tireurs et partisans se trouve l’Organisation spéciale (OS) : créée à l’été 1941, elle est une réponse du Parti communiste français suite à la rupture du Pacte germano-soviétique et l’invasion de l’URSS en juin 1941. Alors que Moscou suivait une politique de neutralité, cette invasion marque l’entrée du PCF dans la Résistance. Une Résistance bien à elle dont la finalité, outre la libération de la France, et qui sera la même pour les FTP, « est d’instaurer un régime communiste dans l’Hexagone » [page 277]. Loin d’être un succès, l’OS restera trop assimilée au Parti communiste pour réussir à recruter suffisamment de volontaires pour être efficace.

La création des Francs-tireurs et partisans répond à ce besoin de volontaires : il s’agit « d’attirer non seulement des « camarades » mais des « patriotes » non communistes » [page 74]. Cette ouverture du mouvement permettra à l’organisation de recruter entre autre des réfractaires au STO, obligés de vivre dans la clandestinité. Cette clandestinité sera le quotidien de ces membres : à l’exemple de Louis Le Paih, beaucoup seront surveillés par la police, les poussant « à plonger dans le « brouillard » » [page 114]. Ils se cacheront alors derrière des pseudos, comme le fameux Henri Tanguy, dit Rol, qui ira jusqu’à l’intégrer dans son nom après la guerre.

Faire partie des FTP est loin d’être une situation enviée par les Français : beaucoup « considèrent les FTP comme des « sacrifiés » » [page 91]. Pour preuve cet extrait de lettre de René Migeot, membre des FTP, que cite Franck Liaigre : « […] Je considérais les FTP comme des sacrifiés. En effet, tous les camarades FTP que j’ai connu depuis 1942 se sont fait abattre ou arrêter, tous sans exception » [page 301-302]. Il n’en demeure pas moins que les volontaires prirent leur rôle au sérieux, en mettant au point des attentats contre l’occupant allemand et la police française : « 75 Allemands ont été tués en région parisienne en trois ans de lutte armée » [page 208] souligne l’historien. Ce chiffre peut paraître minuscule, mais il est suffisant pour que les FTP acquièrent leurs lettres de noblesse à la Libération.

Il y a toujours un risque avec ce genre d’étude portant sur une organisation d’un parti politique : celui de tomber dans la critique facile ou d’être aveuglé par les faits et l’idéologie et de livrer un texte apologétique. La force de l’ouvrage de Franck Liaigre, qui est loin de nier l’héroïsme et le sacrifice de ces hommes, réside dans l’objectivité de son auteur, analysant clairement cette organisation communiste pour arriver à une description détaillée des FTP. En démontrant l’échec d’une grande partie des attentats que les FTP avaient prévus, qui se soldaient pour la plupart avec quelques blessés, et les difficultés de l’organisation pour se fournir en armes ou pour maintenir la motivation des volontaires à son paroxysme, cette « nouvelle histoire d’une résistance », pour reprendre le sous-titre de l’étude,  permet de rétablir une certaine véracité, effaçant cette légende dorée qui fut  propagée par ses membres les plus éminents.

Franck Liaigre n’hésite pas à multiplier les notes en fin d’ouvrage, ce qui permet notamment de prendre conscience de l’ampleur du travail fourni par l’historien qui a eu accès à de nouveaux documents, tandis que l’accès à d’autres fonds lui ont été refusés par les propriétaires. Il n’en demeure pas moins que son ouvrage reste toujours intéressant, fourmillant d’anecdotes et de témoignages et permet de découvrir une nouvelle facette de la Résistance.

Les FTP de Franck Liaigre, éditions Perrin, 2015, 350 pages, 22,90 euros.

Charles X de Jean-Paul Clément

La vie de Charles X est loin d’avoir été celle d’un monarque et le souvenir qu’il laisse dans les mémoires donne une image particulièrement négative du personnage : frère de Louis XVI et de Louis XVIII, il est le dernier Bourbon de la branche aînée à avoir été sacré roi de France. Emporté par la révolution de 1830 et la monarchie de Juillet qui a vu la maison d’Orléans atteindre le trône tant convoité, Charles X n’est pas un roi dont on enseigne le règne à l’école, l’englobant dans la Restauration, période coincée entre l’épopée de l’Empire et les premières revendications sociales qui feront évoluer la France vers le pays qu’elle est aujourd’hui. Membre correspondant de l’Institut, président d’honneur de la Société Chateaubriand et président de la Nouvelle Société des études sur la Restauration (1), Jean-Paul Clément décide de revenir sur ce roi, « souvent considéré comme un sot » [page 11], et nous livre une biographie éclairée du dernier Bourbon régnant, ainsi qu’un tableau d’une France en pleine évolution, entre Ancien régime et monde moderne, où la vie intellectuelle fourmille à tout les niveaux,  et ce, avec le concours de Daniel de Montplaisir, conseiller à l’Assemblée Nationale et historien (2).

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Né le 9 octobre 1757 et mort le 6 novembre 1836, la vie de Charles X reste exceptionnelle et ce, sur plusieurs niveaux : outre le fait qu’il aura passé trente et un ans de sa vie en exil (il meurt à l’âge de 79 ans) et qu’il n’aura régné sur la France que cinq années, il est aussi le roi de France qui aura vécu le plus longtemps (Louis XIV aura vécu 76 ans) et le seul à se faire enterré en dehors du royaume de France et de Navarre. Inhumé dans le monastère franciscain de La Castagnavizza à Göritz en Italie, sa sépulture est toujours entretenue par les moines du monastère.

L’image que les Français gardent de ce monarque reste péjorative, voire même inexistante. Car Charles X a eu le malheur de régner à une époque où les hommes apprenaient à vivre avec ces nouvelles libertés comme celle de la presse et avec la fin des conflits qui ont ravagés le pays et une partie de l’Europe, conflits fratricides qui marquèrent durablement la société. Plus de vingt années d’exil, pendant la Révolution et l’Empire, déconnecta le futur roi des évolutions de la société, des nouveaux modes de vie avec l’émergence d’une bourgeoisie qui a profité de la Révolution pour s’enrichir. C’est, d’ailleurs, un fait que l’on retrouve chez tous les émigrés qui, à leur retour, refusèrent de voir toutes ces évolutions. En dépit de la Charte constitutionnelle octroyée par Louis XVIII, lors de son avènement, Charles X « conservait l’esprit d’Ancien Régime » [page 217], comme en témoigne cette volonté d’être sacré à Reims. « L’annonce [de son sacre] ressemblait à une mesure de réaction » [page 235] qui fut très mal perçue par l’opinion.

Il y a, en effet, deux facettes chez Charles X, celle du progressiste, ami des arts et de la littérature, dont les couloirs étaient arpentés par Chateaubriand notamment et dont le sacre fut magnifié par Victor Hugo et son ode Le Sacre de Charles X dans lequel « il [annonçait] la renaissance d’un nouvel « âge d’or » » [page 246], mais il présente aussi une facette non pas réactionnaire, mais conservatrice qui trouve son origine, semble-t-il, avec la mort de la comtesse de Polastron en 1805.

Car Charles X, alors connu sous le nom du comte d’Artois, vécut une jeunesse tumultueuse, « ne se privait pas […] de critiquer le roi, qu’il appelait sur le ton de fausse commisération « le pauvre homme » » [page 34], plein de légèreté et éprouvant une passion pour les chevaux. Amoureux des femmes, il eût plusieurs relations avec elles et peut-être des enfants (le comte de Polignac, son futur ministre, « passait dans une partie de l’opinion pour [son] fils naturel » [page 500]). Sa plus forte passion fut pour la comtesse de Polastron, véritable « héroïne romantique » [page 116]. Celle que l’historien Jules Bertaut classe parmi les belles émigrées (3) eut une influence considérable sur le comte d’Artois. Sa mort, sûrement due à la tuberculose affecta le futur roi : « De frivole, le prince devint austère. De libertin à la mode du XVIIIe siècle, il se fit dévot » [page 115]. « Elle avait demandé au prince une promesse solennelle : de s’attacher pour toujours à la religion, à la vertu » [page 120]. Charles X respecta son engagement, refusa toute alliance d’ordre matrimoniale lorsqu’il sera sur le trône.

Loin d’avoir été un sot, Charles X s’attacha à redresser une France postrévolutionnaire et tenta de concilier ce nouveau type de monarchie qui devait alors composer avec une bourgeoisie possédant un nouveau type d’arme : celui de la presse qui n’hésita pas à relayer ses oppositions et ses mécontentements. Jean- Paul Clément propose, à travers de sa biographie consacrée au monarque, un portrait de la France lors de la Restauration, dévoilant alors le caractère positif de cette période. Charles X « présida l’une des périodes les plus fastes de l’histoire de France » [page 457] écrit l’historien dont l’ouvrage, s’appuyant sur les travaux les plus récents sur la Restauration, permet au lecteur de s’attacher à la figure du dernier Bourbon, un homme frappant par sa simplicité jusque dans la mort : « Charles X s’était éteint sans que la plus petite contraction ait affecté son visage » [page 450].

Charles X de Jean-Paul Clément, avec le concours de Daniel de Montplaisir, éditions Perrin, 2015, 576 pages, 26 euros.

(1)

Nouvelle Société des études sur la Restauration : nser.fr.

(2)

À noter que Daniel de Montplaisir est l’auteur d’une très belle biographie consacrée au comte de Chambord, le petit-fils de Charles X, celui qui aurait dû devenir Henri V. Le comte de Chambord : dernier roi de France, éditions Perrin, 2008, 748 pages, 27 euros.

(3)

Pour reprendre le titre d’un de ses ouvrages, paru chez Flammarion.

De Lattre de Pierre Pellissier

Alors que nous avons célébré cette année le 70ème anniversaire de la Libération, célébrations toutefois timidement relayées par les médias, et tandis que se profile à l’horizon son centenaire qui va arriver somme toute assez rapidement, voici que paraît en poche, dans la collection « Tempus » des éditions Perrin, une édition revue et corrigée de la monumentale biographie que Pierre Pellissier, ancien journaliste au Figaro, consacre à Jean de Lattre de Tassigny. D’une écriture vivante, et avec un sens du détail plus qu’appréciable, ce « biographe accompli », comme le décrit son éditeur (1),  nous entraîne dans l’intimité d’un grand homme et nous dévoile son génie.

Ce militaire, doublé d’un dandy dans la tradition de l’art, est l’homme de deux époques : né à Mouilleron-en-Pareds en Vendée le 2 février 1889, décédé à Paris le 11 janvier 1952, il connaît ce que Stefan Zweig qualifie du Monde d’hier, celui d’avant 1914 et de son effroyable boucherie qui lui permettra d’accéder au grade de capitaine et de connaître ses premières blessures sur le front. Il assiste aux différents changements politiques qui permettront la montée du nazisme et du déclenchement de cette Seconde Guerre Mondiale, lorsqu’Édouard Daladier, président du Conseil des Ministres à l’époque, et le Premier Ministre anglais, Arthur Neville Chamberlain, laisseront Hitler envahir la Tchécoslovaquie pour annexer les Sudètes.

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Entrant à Saint-Cyr en 1909, il fera parti de la promotion dite « Mauritanie » jusqu’en 1911 (2). « Ils s’instruisent pour vaincre », telle est la devise de l’école militaire, De Lattre l’appliquera jusqu’au bout, étudiant les cartes d’état-major, imaginant, d’une manière presque prophétique, les manœuvres d’une invasion allemande par la Belgique, au nord de la ligne Maginot en 1934. La Grande Guerre, quant à elle, révélera à ses compagnons et à ses supérieurs sa bravoure qui ressemble en premier lieu à de l’inconscience, aux actes d’un jeune adulte impatient de se jeter dans la mêlée : « [Il] est le héros d’une extraordinaire aventure, sans doute le dernier blessé des guerres modernes, à l’arme blanche, dans une charge de cavalerie » souligne l’auteur [page 68]. Une charge lourde de conséquence, blessant le fougueux soldat au poumon et entraînant des séquelles qu’il conservera toute sa vie.

Mais, « la vie de Jean de Lattre de Tassigny n’étant qu’alternance d’ombre et de lumière » [page 308], cette « étrange défaite », pour reprendre le titre de l’ouvrage de Marc Bloch, il l’a subie de plein fouet, alors qu’il était à la tête de la 14e division d’infanterie, combattant à Rethel, tentant d’arrêter la progression allemande, tandis que le gouvernement se replie du côté de Bordeaux. « L’armée française a été vaincue en six semaines » [page 276] souligne Pierre Pellissier, submergée par l’invasion allemande. De Lattre se replie alors du côté du Puy-de-Dôme, tandis que les parlementaires, loin d’offrir les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, le supplie presque de les accepter. C’est le début du régime de Vichy et de la collaboration, des années noires, comme les qualifie Jean Guéhenno. De Lattre ne collaborera pas avec les Allemands, il agit pour la France, uniquement pour elle et, du haut de l’école qu’il crée dans la ville d’Opme, « ce sont ces soldats de demain, qui seront parfois des soldats de l’ombre, qu[’il] veut préparer » [page 301].

« Mon acte n’a été inspiré que par l’amour de la France et de l’armée » [page 365] écrira-t-il dans une lettre qu’il enverra à la presse pour justifier sa rébellion lorsque les Allemands envahiront la zone sud de la France en 1942. Son procès commencera le 9 janvier 1943 puis il sera emprisonné dans la prison de Riom, dans le Puy-de-Dôme, dans une cellule que Léon Blum occupa juste avant lui. S’en suivra son évasion, rocambolesque, et sa fuite vers Londres. Il participera à la Libération et se fixera comme objectif de combattre les Allemands jusqu’à chez eux.

Plus qu’un stratège, De Lattre est avant tout une personnalité, un caractère qui, derrière ses colères (« Il avait un grand cœur et il regrettait, je le pense, ses terribles boutades où il tentait de nous mettre plus bas que terre » dira de lui le docteur Solange Troisier [page 518]), se fait charmeur, aimable, franc camarade. « Pour l’amour du ciel, ne vous faites ni tuer, ni prendre parce que vous m’êtes trop utiles en ce moment et aussi – il y a un brin d’émotion dans sa voix – parce que je vous aime bien » [page 259]. Cette phrase, le capitaine de Camas se la rappellera toujours quand, en mai 1940, le général De Lattre donnera ses ordres à ses officiers d’état-major. Il impose sa patte partout où il passe, comme cette obsession pour l’hygiène et les ongles propres.

Il s’entoure d’hommes fidèles, se constituant un cabinet, secondé par sa femme, Simonne Calary de Lamazière qu’il épouse en mars 1927, et par son fils, Bernard, né le 11 février 1928 et mort le 30 mai 1951, à Ninh Binh, au Viêtnam, dont son père portera la culpabilité de son décès : « Il m’a sauvé lorsque j’étais en prison, je lui dois tout, la liberté et la vie. Et je n’ai même pas su le protéger » [page 790].

Pierre Pellissier retrace ainsi avec brio la vie de ce militaire hors du commun dans une biographie sans parti pris, dévoilant l’homme privée derrière la figure impassible et colérique du soldat. « Les publications des précédents livres consacrés à Jean de Lattre ont presque immédiatement suivi sa disparition », indique-t-il dans son Avant-propos. Il emploie donc la rigueur de l’historien pour livrer une étude fouillée, n’hésitant pas à interroger les personnes encore en vie et ayant côtoyé au plus près celui qui sera surnommé « le Roi Jean » (3), recoupant les différents documents puisés dans les archives familiales comme dans les archives de l’Armée. Se dressent alors des pages puissantes et captivantes sur un homme déconcertant.

De Lattre de Pierre Pellissier, éditions Perrin, coll. Tempus, éd. revue et corrigée 2015, 960 pages, 12 euros.

(1)

À noter, toujours aux éditions Perrin, l’excellente première biographie consacré au général Raoul Salan. Salan de Pierre Pellissier, éditions Perrin, 2014, 608 pages, 26 euros.

(2)

La promotion n°138 de Saint-Cyr, qui étudiera de 1951 à 1953, portera son nom. Ne décédant qu’en 1952, il est certain que De Lattre était au courant de cet hommage qui, à coup sûr, dut le réjouir.

(3)

Cette biographie est parue pour la première fois en 1998, aux éditions Perrin.

La Fayette de Jean-Pierre Bois

Le 29 août dernier, la réplique de L’Hermione est arrivée au mouillage à Rochefort après une passionnante aventure de quatre mois (1). Cette expédition avait pour but la reconstitution du voyage que le navire de guerre français effectua en 1780 pour aller combattre aux côtés des insurgés américains contre l’ennemi héréditaire, cette perfide Albion. Le 21 mars 1780, un jeune homme de 23 ans embarque dessus pour une traversée de 38 jours. Nommé Major General un peu auparavant, grand ami de George Washington avec lequel il entretiendra une correspondance jusqu’à la mort de ce dernier, ce membre de la noblesse auvergnate n’est autre que le célèbre La Fayette, dont le nom reste lié à jamais avec la notion de liberté. Spécialiste de la guerre et de la société militaire aux XVIIIème et XIXème siècles, Jean-Pierre Bois, avec rigueur, s’attache à restituer la vie de ce héros dans une biographie qui prend des allures de roman d’aventure, paru aux éditions Perrin (2).

« Il a une vie dont la liberté est le fil rouge » nous indique l’auteur dans son introduction. Une vie que beaucoup auraient aimé la vivre et accomplir ce qu’il a fait, côtoyer des hommes aussi illustre que Benjamin Franklin et son humour, Washington et son intégrité, Alexandre Dumas et son hyperactivité. Né le 6 septembre 1757 au château de Chavaniac dans la Haute-Loire (3) et mort le 20 mai 1834 à Paris, il aura connu la royauté et sa chute, la Révolution et ses déceptions, l’Empire et ses incertitudes, la Restauration et ses promesses, la Monarchie de Juillet et ses désillusions. Désobéissant à ses ordres, il n’a pas hésité à aller combattre en Amérique pour la liberté, tel un missionnaire (comme le compare Jean-Pierre Bois à la page 41 de son ouvrage), aux côtés des Insurgents, c’est l’aventure qui l’attire, conduit par sa jeunesse fougueuse abreuvée par la contemplation des Vies des hommes illustres de Plutarque et cette envie de gloire qui le ronge, qui l’opprime : « La Fayette a épousé la cause de la liberté, trouvant dans cette position la gloire qui est son obsession » [page 85].

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Héros des Deux Mondes, il trouve cette gloire, il la conquiert à la tête de la première division de l’armée américaine devant la place de Yorktown le 19 octobre 1781, « le plus haut fait d’armes de La Fayette » [page 70]. « Celui dont le nom devient un symbole » [page 84] est acclamé à son retour en France, quittant l’Amérique après le traité de Versailles. « Avant son départ, il a été fait « citoyen des Etats-Unis d’Amérique » par le Congrès » [page 74]. Tel un adoubement.

Sa vie se décompose en trois périodes bien distinctes : la première va jusqu’à la Révolution. Ce n’est qu’une période de gloire, de célébrité. Il est ovationné le 10 février 1782 à l’Opéra pendant une représentation d’Iphigénie en Aulide de Gluck, il est acclamé à la loge maçonnique de Saint-Jean d’Ecosse du Contrat social, il est décoré de la croix de Saint-Louis, « La Fayette mène grande vie » [page 96]. Son entrée en politique lui permettra d’insuffler un souffle de liberté, tandis qu’un murmure terrible commence à remuer la France. La lutte contre l’esclavage trouvera en lui l’un de ses plus fervents défenseurs.

Une deuxième période s’étend de la Révolution jusqu’à sa libération des cachots d’Olmütz : époque sombre pour ce héros, devenu « qu’un vil satrape » dans la bouche de L’Ami du peuple, l’amer Marat tandis qu’André Chénier espère « La Fayette à l’échafaud » dans le Journal de Paris. Malgré tout, La Fayette, devenu Lafayette, refusant cette particule malvenue sous la Révolution, reste populaire en Province, comme en témoigne cette anecdote que nous rapporte l’historien : alors que La Fayette fait un voyage en Auvergne, le baron de Frénilly est confondu avec le héros. Le peuple l’acclame tandis que le baron leur fait réaliser leur erreur : « Après cette méprise, le baron reçoit du maire et du général les excuses du peuple « qui m’avait lapidé pour me punir de n’être pas La Fayette » » [page 202]. Cela ne l’empêchera pas d’être accuser et considérer, le 19 août 1792, comme un traître envers la Nation. Passant la frontière pour aller en Hollande, il sera arrêté et remis aux Autrichiens qui l’enfermeront dans la prison d’Olmütz.  La Fayette « n’a plus rien été dans la Révolution après son arrestation » [page 233].

La dernière période de sa vie est une terrible traversée du désert dans laquelle le marquis parvient toutefois à trouver quelque oasis et havre de paix lui permettant de retrouver, fugitive, cette gloire déjà ancienne. De sa libération en septembre 1797, comptant sur le soutien de sa famille et de sa chère épouse Adrienne, jusqu’à sa mort, La Fayette sera de l’opposition : envers Bonaparte, qu’il n’a jamais appelé Napoléon, même après le sacre de ce dernier, envers Louis XVIII qui marque un retour en arrière d’un point de vue des acquis de la Révolution, envers Charles X et Louis-Philippe, qui le décevront. Il inaugurera cette notion de « centre », cassant la politique gauche-droite. Mais ce sera aussi une période où il mettra son talent de cultivateur au service de l’agriculture, son passe-temps favori, et qui lui fera gagner des prix.

« Quel roman que ma vie » disait Napoléon. Cette phrase aurait pu être de la bouche de La Fayette.  Dans une biographie vivante, Jean-Pierre Bois nous dresse un portrait de La Fayette saisissant, mêlant citations et documents au milieu du déroulement de la vie du marquis. « Homme d’une idée, il n’en a jamais changé » [page 426] souligne-t-il. Impétueux, fier de ses valeurs, de ses convictions, il se battra jusqu’au bout pour cette liberté qu’il chérissait tant. « Aucune souillure n’est attachée à sa vie » écrivait Chateaubriand dans ses Mémoires d’outre-tombe, achevant donc ce portrait de La Fayette, un Bayard des temps troublés durant lesquelles la France se cherchait.  

La Fayette de Jean-Pierre Bois, éditions Perrin, 2015, 488 pages, 24 euros.

(1)

Aventure relatée par un blog, dont je ne saurais que trop recommander la lecture, c’est un véritable journal de bord qui nous entraîne dans les coulisses de l’évènement tout en nous faisant remonter le temps. http://www.hermione.com/blog-de-l-hermione/

(2)

À noter, toujours chez le même éditeur et toujours du même auteur, un passionnant essai publié en 2012, La Paix. Histoire politique et militaire.

(3)

De nos jours, Chavaniac-Lafayette, en hommage au marquis.

Missionnaires de la République de Michel Biard

Stigmatisés par les historiens du XIXème siècle qui les décrivaient comme des monstres sanguinaires, les représentants du peuple en mission sillonnèrent la France, dans le but de mobiliser les Français dans un vaste effort de guerre et furent la représentation du pouvoir auprès du peuple. Mal connus, leurs actions et leurs engagements se retrouvent prisonniers de la période de la Terreur et réduits à des répressions de masse. C’est pour leur rendre justice que Michel Biard, professeur d’Histoire de la Révolution française et du monde moderne et directeur du GRHis (1), retrace leur histoire à travers les parcours individuels des représentants dans son nouvel ouvrage, Missionnaires de la République, paru chez Vendémiaire, dans l’excellente collection « Révolutions ».

Créés par la Convention dans ses toutes premières semaines d’existence en 1792, les représentants en mission, membres de l’Assemblée Législative, étaient avant tout dépêchés auprès des armées et des départements considérés comme sensibles, en raison de la proximité des frontières. Présents sur le terrain, ces députés servaient de moyen de communication entre la réalité et l’enceinte de l’Assemblée dans un souci de sécurité nationale. Alors qu’elles étaient extraordinaires, ces missions  se sont développées et, en mars 1793, les premiers représentants virent le jour. Cette institution, nous dit Michel Biard, « invente un tout autre député, qui obtient des pouvoirs immenses […], qui se transforme en homme-orchestre de la Révolution » [page 70]. Pouvoirs qui leur seront justement reprochés par les opposants et par la postérité. Mais leur champ d’action reste toutefois restreint à l’objet de leur mission qui est « unique, limitée dans le temps et l’espace » [page 40]. Certains n’hésitèrent toutefois pas à jouer sur les mots, comme Levasseur de la Sarthe qui écrit : « […] je ne dois en aucune manière me mêler de l’armée. Cependant, dans un département frontière, où un général a son quartier général, il m’a été impossible de refuser de prendre part aux affaire de l’armée » [page 221-222].

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Nommés par la Convention – et donc véritables armes politiques pour la faction dominant l’Assemblée –, ceux qui prennent l’allure de nos députés modernes et qui en sont les ancêtres, évoluant sur le terrain tout en intervenant politiquement à Paris lors de leur retour de mission sont ce que Michel Biard qualifie de « véritables Protées » [page 292] (2) : loin d’être cantonné à un seul domaine particulier, chaque missionnaire, outre la prédication qu’il doit effectuer auprès de la population locale (3),  voit son champ d’action concret être concerné par quatre domaines majeurs : d’abord en terme militaire en agissant sur la défense des frontières, puis d’un point de vue économique en agissant pour l’effort de guerre et en mobilisant l’industrie française, en représentant le pouvoir à l’échelle locale et enfin,  dans leur volonté d’organiser les villes. Ils « fournissent à cet égard le meilleur témoignage de ce que la France a alors été fraternelle et fratricide » [page 351], notamment en épurant les comités locaux de toute opposition – certains allant dans l’extrême, comme Carrier à Nantes qui fit noyer dans la Loire de nombreux condamnés.

Véritables bourreaux de travail, les représentants n’hésitaient pas à se montrer d’un bout à l’autre des départements, faisant des tournées d’inspections, n’omettant aucun site important à visiter, rencontrant les élites locales souvent défavorables à la venue d’un député et de son ingérence dans les affaires régionales. Le représentant « est alors un véritable homme-orchestre et doit veiller à éviter les fausses notes » [page 151]. Sans oublier une correspondance abondante ainsi que de nombreux comptes-rendues adressés à la Convention pour  témoigner de son action, comme le démontrent les milliers de pièces d’archives, véritable affirmation du travail achevé par des représentants qui seront qualifiés par leurs détracteurs de « proconsuls sanguinaires »  [page 390] ou d’ « orgueilleux vizir » [page 394].

Michel Biard nous livre donc une étude dense et richement documentée, aux nombreuses citations qui viennent appuyer son texte. À travers ses exemples, il nous permet de suivre le quotidien de ces représentants en mission, ces missionnaires chargés de prêcher la bonne parole de la République, et met en lumière « l’une des institutions les plus essentielles de la Révolution française » [page 418]. Véritables agents de la Convention au service d’une République des plus fragiles, en dépit des abus de certains des représentants, leurs actions restent considérables dans cette période d’instabilité politique. C’est un ouvrage d’une grande qualité sur ce phénomène qui est précurseur d’une centralisation de la vie politique dans les mains de la capitale.

Missionnaires de la République de Michel Biard, éditions Vendémiaire, 2015, 480 pages, 25 euros.

(1)

Groupe de Recherche d’Histoire de l’Université de Rouen.

(2)

Protée est une divinité grecque qui, outre son don de prophétie, a le pouvoir de se métamorphoser.

(3)

« Allez par tout le monde entier, et prêchez l’Evangile à toute créature» disait Jésus Christ à ses apôtres, les premiers missionnaires de la religion chrétienne (Marc 16:15).