33 révolutions de Canek Sánchez Guevara

Un nom peut vite se révéler être un poids, un fardeau que l’on traîne inlassablement, un fantôme des exploits passés. Et c’est un peu contre ce nom que s’est battu, sa vie durant, Canek Sánchez Guevara, lui le petit-fils du Che. Un combat qui s’est tragiquement terminé par une victime. Car, forcément, la mort n’est jamais loin, prédatrice rôdant inlassablement et, à défaut de pouvoir se détacher du poids de la célébrité de son aïeul et de ce que l’on attendait de lui, « le petit-fils du t-shirt », comme il était surnommé, opposant au régime castriste, a trouvé la mort des suites d’une opération du cœur, en janvier 2015 à Mexico. Publié à titre posthume, son seul et unique roman, 33 révolutions, qui paraît aux éditions Métailié, ne peut s’empêcher d’avoir la saveur amère du testament politique.

La Ville des Colonnes en arrière plan, d’ordinaire si chantante et rythmée par les accords de musique, ici triste et silencieuse, le lecteur déambule en compagnie du personnage principal, un anonyme parmi tant d’autres, déjà la trentaine d’une vie passée à répéter, infatigablement, la doctrine castriste. Mélancolique et désabusé, l’individu est un homme de couleur, à la peau noire, amateur de photographie dont il cherche à saisir le quotidien d’une ville, d’un pays qui a en permanence la gueule de bois. La vie est rythmée par les tempêtes tropicales, par les cubains qui tentent de rallier le continent et par un détour chez la Russe qui habite au neuvième étage de son immeuble, tenté d’y chercher un peu de confort. Mais une chose ne fonctionne pas : il y a forcément une rayure sur le disque qui tourne sans discontinuer, une marque, une brèche qui se répercute sur la société cubaine.

 

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33 révolutions de Canek Sánchez Guevara

 

Dès les premiers mots, les premières lignes, la simplicité du langage, cette écriture épurée et mélancolie frappe le lecteur qui en ressort avec l’impression d’avoir lu un grand livre, de ceux qui deviendront forcément des classiques. Loin de présenter cette image de carte postale qui sied si bien à La Havane, Canek Sánchez Guevara décrit un pays qui se réveille au lendemain d’une fête et qui découvre l’étendu des dégâts. Désabusés, ils ne croient plus aux illusions, aux rêves vendus par le Parti communiste de Cuba et par ses dirigeants. L’auteur emploie alors l’image de ce disque rayé, image omniprésente, tout comme la musique est une composante de la population cubaine : une musique forcément enjouée qui n’invoque ici, pour le lecteur, que le silence.

Un silence qui se manifeste par le peu de dialogue que comporte l’ouvrage, préférant jouer la carte du récit contemplatif nourri de non-dits. Car ce disque rayé, qui représente aisément le régime cubain, s’efforce de paraître normal, efficace pour la population : « je vis sur un disque rayé […] qui tous les jours se raye un peu plus. La répétition endort » [page 19] se dit le personnage principal, qui cherche à comprendre pourquoi la population s’enlise dans une sorte d’image d’Épinal, faite de rhum, de cigare et de musique, qui composent, à eux seuls, « le disque rayé de la culture nationale » [page 22].

La population, désabusée, immobile, n’est que le reflet d’une crise politique majeure qui s’étend à toutes les ramifications de la société, comme en démontre l’une des scènes les plus saisissantes de l’ouvrage, celle où le personnage principal, se mettant à courir, se retrouve interpellé par des policiers, trouvant suspect qu’un homme noir court. Ce racisme, qui court-circuite le fonctionnement de la police et qui gangrène la société, est plus qu’un reflet de notre époque, c’est même un aperçu d’un malaise social d’ordre mondial. Mais on retrouve aussi la peur des arrestations arbitraires, mêlée à l’inquiétude qui avait prise et qui minait la vie des habitants de l’ex-URSS. Le résultat est une population aux aboies, qui tend vers la fuite ou, comme l’écrit fabuleusement l’auteur, ils prennent part à l’odyssée, une épopée mythique où un Ulysse perdu et hébété n’est plus à la recherche de son domicile, mais d’une vie meilleure, non pas faites d’idéaux, mais de liberté et de vérité.

33 révolutions trouve un écho particulier auprès du lecteur, notamment lorsque les médias montrent des images d’une île célébrant, le 13 août, les 90 ans de son ancien leader historique, Fidel Castro. Fait de 33 petits chapitres, rappelant les vinyles 33 tours et cette image du disque rayé, Canek Sánchez Guevara signe là un ouvrage engagé et empli de poésie, dont la lecture est littéralement hypnotique avec, pour seul horizon, cette mer contradictoire, à la fois dangereuse et pleine de promesses. Un formidable ouvrage dans lequel se dessine, en filigrane, le mot Liberté.

 

33 révolutions (33 revoluciones) de Canek Sánchez Guevara, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis, éditions Métailié, 2016, 112 pages, 9 euros.

 

 

 

Agatha Raisin enquête : Remède de cheval de M. C. Beaton

Avec un second roman paru en 1993, M. C. Beaton continue de développer le personnage de détective amateur qu’est Agatha Raisin en ancrant sa saga dans le genre de la comédie policière. Alors que le premier tome servait d’introduction à un univers si particulier et cher à son auteur, Remède de cheval s’attache à montrer une personnalité différente de son héroïne, plus sensible et vulnérable.

Après les évènements tragiques du premier volume, Agatha Raisin, décidée à prendre un repos bien mérité, s’embarque pour deux semaines de vacances aux Bahamas, désertant les grasses vallées du Royaume-Uni pour les plages de sable chaud. Une destination qu’elle n’a toutefois pas choisie au hasard et qui concorde avec le voyage qu’a entrepris James Lacey, un colonel à la retraite, historien à ses heures perdues et séduisant voisin d’Agatha qui s’est fraîchement installé à Carsely à la fin de La quiche fatale. Hélas, pour Agatha Raisin, c’est en solo qu’elle profitera des plages, Lacey décidant d’aller au Caire à la dernière minute.

 

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Agatha Raisin enquête : Remède de cheval de M. C. Beaton

L’ouvrage débute sur le retour de la quinqua, prête à snober son voisin et à lui faire comprendre qu’elle n’est pas intéressée par lui (quitte à mentir !). Et, pour ce faire, quoi de mieux que l’installation de Paul Bladen, un nouveau vétérinaire, dans le village, d’autant plus lorsque ce dernier est loin d’être vilain, voire très charismatique et séduisant, et qu’il ne semble pas insensible aux charmes d’Agatha. Après un premier contact désastreux à la clinique vétérinaire, où Paul Bladen fait preuve de manières brusques sur le chat d’Agatha et d’une invitation à un dîner qui se solde par le départ précipité d’Agatha, le vétérinaire est retrouvé, le lendemain, inanimé, dans les écuries de lord Pendlebury, où il s’occupait des chevaux. Immédiatement sur les lieux, la police en conclut à un accident, résultant d’une mauvaise manœuvre du vétérinaire, qui se serait injecté par mégarde un tranquillisant puissant destiné à un cheval. Ce qui est loin d’être l’avis d’Agatha et de James Lacey, qui décident de se lancer dans leur propre enquête.

À la différence du premier volume, l’enquête policière occupe une place importante dans ce roman : il n’est plus question, en effet, de présenter les personnages récurrents et le petit village de Carsely et celui, proche, de Mircester, bien que certains, à l’image de Bill Wong et de ses parents, soient un peu plus développés à travers des chapitres entiers. Notre duo de détectives amateurs est, quant à lui, efficace et les deux personnages ont une alchimie incontestable qui donne tout l’intérêt du roman tandis que l’humour, déjà présent dans le premier roman et qui intervient dès les premières pages et nous accompagne tout au long de l’histoire, a le mérite de ne pas être redondant et participe pour beaucoup à l’installation de cette ambiance si particulière qui émane de la saga de M. C. Beaton.

Autre mérite de ce second ouvrage est de montrer une Agatha Raisin vulnérable et qui a pleinement conscience de jouer à un jeu dangereux, d’autant plus lorsqu’elle est directement menacée dans son intimité. Cette Miss Marple de la fin du XXe siècle n’hésite pas, effectivement, à donner de sa personne pour résoudre cette enquête, bien que les motivations de départ ne soient pas les mêmes : si l’héroïne d’Agatha Christie cherchait surtout à arrêter les criminels, Agatha Raisin agit plus, dans un élan d’égoïsme, par curiosité et pour réussir à passer du temps avec son voisin. Loin d’être parfaite, cette héroïne a le mérite d’être vraie et empreinte de réalisme.

Remède de cheval réunit donc les mêmes ingrédients qui ont fait le succès de La quiche fatale, à commencer par ses personnages. Lecture agréable et sans prise de tête, c’est un excellent divertissement, amusant et touchant, idéal par ce temps de vacances et de farniente. Agatha Raisin reste la principale attraction du roman, grâce notamment à son fort caractère, et entraîne avec plaisir le lecteur dans une nouvelle enquête, d’un rythme effréné et addictif.

 

Agatha Raisin enquête : Remède de cheval (Agatha Raisin and the vicious vet) de M. C. Beaton, traduit de l’anglais par Esther Ménévis, éditions Albin Michel, 2016, 270 pages, 14 euros.

Agatha Raisin enquête : La quiche fatale de M. C. Beaton

Voici plus de 36 ans que M. C. Beaton, de son vrai nom Marion Chesney, s’adonne avec plaisir à l’écriture, alternant les genres littéraires tout comme les pseudonymes. Et pour vivre cette passion, l’Écossaise peut compter sur son imagination fertile qui l’amènera à créer deux personnages qui s’illustreront dans leur propre série de romans : Hamish Macbeth qui débutera sa carrière en 1985 et Agatha Raisin, dont les premières enquêtes viennent de paraître aux éditions Albin Michel et qui apparaît pour la première fois dans le roman La quiche fatale.

Agatha Raisin a la cinquantaine bien tassée. Dirigeante de sa propre agence de relations publiques à Londres, elle décide de profiter de son succès pour prendre une retraite anticipée bien méritée. Vendant son agence et se débarrassant de tout ce qui la retenait à Londres, Agatha Raisin devient la propriétaire d’un petit cottage à Carsely, dans un village pittoresque des Cotswolds, une région aux collines verdoyantes et désignée comme étant une AONB,  Area of Outstanding Natural Beauty (un espace d’une remarquable beauté naturelle). Après un paysage de béton, place à un environnement naturel et champêtre pour la quinquagénaire au tempérament bien trempé qui décide de se plonger avec délectation dans la lecture, et plus particulièrement dans les romans d’Agatha Christie.

 

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Agatha Raisin enquête : La quiche fatale de M. C. Beaton

Passée l’euphorie de l’installation, Agatha Raisin va, peu à peu, plonger dans l’ennui et dans l’inaction, ce qui la poussera à rencontrer les différents personnages peuplant Carsely, du révérend Alfred Bloxby et sa femme au couple Cummings-Browne dont le mari participe, en tant que juge, à un concours de quiche. Il n’en faut pas moins pour qu’Agatha Raisin décide de concourir, surtout quand on a, comme elle, une irrésistible rage de vaincre teintée d’un soupçon de mauvaise foi. Car, gagner ce concours, qui est remporté depuis plusieurs années par une femme du nom de Mrs. Cartwright, est le tremplin idéal pour être accepté dans le village de Carsely, ce dont Agatha Raisin a besoin pour lui permettre de repartir de bon pied avec quelques membres de cette communauté, dont sa voisine, Mrs. Barr, à laquelle elle trouve le moyen de débaucher sa femme de ménage dès son installation.

Sortant alors du confort rustique du pub de la ville, le Red Lion, et de celui de son cottage, ses deux lieux favoris, avec une forte prédilection pour le premier, Agatha Raisin décide de mettre en pratique ses talents de cuisinière pour confectionner une tarte aux épinards, dont raffole Mr Cummings-Browne. Pour ce faire, direction Londres et plus particulièrement chez un célèbre traiteur qui élabore les meilleures quiches de la capitale. Sûre de sa victoire, Agatha Raisin attend avec impatience le jour du concours qui approche à grand pas. Un jour J qui sera mémorable tant sa quiche est mortelle, au sens littéral du terme, bien sûr, vu que Mr Cummings-Browne sera retrouvé mort après avoir pris un morceau de quiche. Une seule solution s’offre alors à Agatha Raisin : dire la vérité sur la provenance de sa tarte – et admettre la tricherie – et se disculper aux yeux du village en découvrant elle-même l’assassin. Car Agatha est sûre d’une chose : Mr Cummings-Browne a été assassiné.

Elle fume, elle boit et n’a pas sa langue dans sa poche, légèrement égocentrique, souvent lunatique, cette Miss Marple de la fin du XXe siècle est la grande réussite de M. C. Beaton qui met en scène une femme indépendante et moderne, loin du conservatisme qui émane des romans d’Agatha Christie. Mais, loin d’être ce personnage sans faille dont on pourrait s’attendre, l’auteur n’hésite pas à humaniser au maximum son héroïne, que ce soit par rapport à son passé qui implique des parents et un mari alcooliques ou dans ses gestes empreints de maladresse, la rendant toujours plus crédible pour le lecteur. Agatha Raisin est, au final, le véritable point fort de l’ouvrage, au même titre qu’Hercule Poirot ou Philip Marlowe donnaient tout l’intérêt à leurs romans, au point où elle parvient à éclipser l’enquête policière qui passe, finalement, au deuxième plan.

Car, en effet, on suit avec plus d’intérêt les tribulations de l’héroïne et ses relations avec son voisinage qui donnent lieu à un véritable choc de civilisation : d’une part, une quinquagénaire résolument moderne, fraîchement débarquée de la capitale, une femme entreprenante avec un côté garçon manqué, d’autre part, un petit village ancré dans la nostalgie d’un passé qui ne passe pas et où la place de chacun est déjà définie, quasi immuable, dont la vie est rythmée par la messe du dimanche et par les différentes réunions de la Société des dames de Carsely, entre concours de cuisine et vente aux enchères. Terriblement pittoresque, Carsely et ses habitants forment le contrecoup résolument comique à la tonitruante Agatha.

La quiche fatale est, au final, une première enquête qui résonne plus comme une présentation des personnages et la mise en place d’un univers policier à tendance humoristique, comme en témoigne l’arrivée d’un nouveau voisin à la fin de l’ouvrage qui formera, avec Agatha, un duo sympathique qui fera ses armes dès le prochain roman.

 

Agatha Raisin enquête : La quiche fatale (Agatha Raisin and the quiche of death) de M. C. Beaton, traduit de l’anglais par Esther Ménévis, éditions Albin Michel, 2016, 324 pages, 14 euros.

Dans les jardins du Malabar d’Anita Nair

Depuis ses premiers romans, dont Compartiment pour dames, son premier vrai succès, Anita Nair ne cesse de décrire une société indienne coincée par ce lourd héritage du passé, dominée par les hommes et divisée en différentes castes. Son regard, mêlant à son écriture une sensibilité et une poésie envoûtantes, explore sans concession ce pays chargé d’Histoire et aux multiples facettes. Ce passé, flamboyant et épique, est le sujet de son nouveau roman, le premier d’une trilogie, intitulé Dans les jardins du Malabar et publié aux éditions Albin Michel, plongeant le lecteur dans un formidable voyage dépaysant dans l’âge d’or de l’Inde.

L’ouvrage débute en 1625. Idris, neuf ans, jeune garçon somalien, accompagne son père, un marchand arpentant la route de la Soie avec sa caravane, quand un ouragan les surprend, forçant le jeune homme à trouver refuge sous des os de chameaux. Terrifié, Idris n’en sort pas indemne, perdant, plus que les illusions de l’enfance, son œil droit. Sa vie ne s’arrête pas pour autant là. Devenu marchand itinérant et solitaire, Idris continue d’arpenter les différentes routes commerciales dont les multiples rencontres qu’il fera l’éloignera temporairement de cette solitude faite sienne.

 

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Dans les jardins du Malabar d’Anita Nair

 

Plus de trente ans passe, Idris continue de provoquer de la fascination pour autrui grâce à son visage irradié par son œil d’or, vestige inoubliable de cet ouragan. En 1659, en Inde, il décide d’assister à la fête de Mamankam, organisé par le Zamorin, le souverain tout-puissant du royaume de Malabar, situé au sud-ouest de la péninsule indienne, un royaume en proie à une insécurité proche de la guerre civile : un groupe du nom de Châver, réunissant de farouches guerriers, est prêt à se battre et à mourir pour tuer le Zamorin. Un soir, alors que les Châver s’apprêtent à passer à l’action, Idris tombe nez à nez avec Kandavar, un petit garçon à la peau aussi noire que la sienne, qui se révèle être, par un coup du sort et grâce à la présence d’un pendentif en corail, son fils, issu d’une relation sans lendemain avec Kuttimalu, une femme issue d’une caste inaccessible au marchand. Idris décide alors de détourner le garçon de son projet consistant à rejoindre les Châver. Il parvient alors à convaincre l’oncle de Kandavar de laisser le jeune garçon prendre la route à ses côtés, lui qui se fait appeler l’«éternel voyageur qui cherche la mesure de la Terre et de l’homme ». C’est alors le début d’un formidable voyage initiatique.

Initiatique, ce voyage l’est autant pour Kandavar que pour Idris : Kandavar découvre alors un monde qu’il ne connaissait pas, apprend avec humilité les leçons de vie que lui prodigue Idris, qui partage avec le garçon ses expériences. Ce dernier sort alors du confort dans lequel il était enfermé, apprendre à pêcher et entrevoit une nature qu’il ne soupçonnait pas. Quant à Idris, c’est l’apprentissage de son rôle de père : en pleine communion avec la nature et solitaire en temps normal, il va découvrir la mission la plus importante de sa vie, qui consiste en la personne de Kandavar. Débrouillard, Idris joue, autant pour Kandavar que pour le lecteur, le rôle de guide et nous permet de découvrir, avec réalisme, l’Inde du XVIIe siècle, un pays au carrefour entre l’Occident et l’Orient, à la croisée des civilisations, mais encore régit par des règles et des lois rétrogrades, qui font toutefois la particularité et l’originalité du pays.

Dans les jardins du Malabar demeure toutefois un ouvrage un peu difficile d’accès, tant Anita Nair a travaillé son sujet : brossant un tableau de cette Inde du XVIIe siècle, on ressent que l’auteur a entrepris de nombreuses recherches avant d’entamer l’écriture de son ouvrage. En multipliant les formules et les mots étrangers, dont un glossaire en fin de volume permet au lecteur de s’y retrouver, Anita Nair cherche à dresser un portrait le plus réaliste possible, compliquant néanmoins la lecture. Néanmoins, l’ouvrage baigne dans une atmosphère proche des contes des Milles et Une Nuits : réaliste d’un côté, surréaliste de l’autre, renforcé par le personnage d’Idris, complètement magnétique.

Roman d’époque et roman d’aventure, Dans les jardins du Malabar est un excellent préambule à une histoire beaucoup plus riche et au vaste univers. Le style d’Anita Nair reste limpide, malgré les nombreux mots étrangers, qui participent toutefois au dépaysement du lecteur, faisant de cet ouvrage un excellent roman d’aventure, idéal pour l’été.

 

Dans les jardins du Malabar (Idris. Keeper of the light) d’Anita Nair, traduit de l’anglais par Dominique Vitalyos, éditions Albin Michel, 2016, 448 pages, 23 euros.

Un carnet taché de vin de Charles Bukowski

Cela fait vingt-deux ans que Charles Bukowski a disparu, emporté par une leucémie. Pulp, son dernier roman, paru peu avant son décès, emportait le lecteur dans un polar foutraque et grandiloquent, à l’image de son auteur. Car Bukowski, plus qu’un écrivain, est avant tout un personnage dans lequel la trivialité côtoie l’excès qui deviendra sa marque de fabrique. Il ne sera d’aucun mouvement littéraire, et encore moins de celui de la Beat Generation, auquel on a tenté de l’assimiler, préférant une certaine forme de solitude, bien que fortement entouré, qui s’apparentera à une sorte de misanthropie et de je-m’en-foutisme, comme en témoigne sa célèbre apparition dans Apostrophes, la célèbre émission de Bernard Pivot.

Son incroyable succès le fera rapidement accéder au rang d’auteur culte et légendaire. Une légende qu’il a, toutefois, créée de son vivant, à travers ses nouvelles et ses chroniques dans lesquelles il se mettait en scène et explorait le fond de sa pensée dans un langage cru et buriné et qui va à l’essentiel. Cette légende, on en perçoit la construction et les prémices dans le recueil inédit qui paraît au Livre de Poche, et sobrement intitulé Un carnet taché de vin.

 

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Un carnet taché de vin de Charles Bukowski

 

Dans ce recueil, mêlant nouvelles et chroniques, lettres et autres contributions à divers journaux et magazines, on y croise l’essence même de l’œuvre de Buk, que ce soit à travers ses influences littéraires, cette admiration sans faille qu’il porte pour Dostoïevski et pour Céline, ou à la violence du langage : le Vieux Dégueulasse, comme il aime se surnommer, parvient à capter la brutalité et la violence du monde à travers un style direct et sans concession et où la poésie surgit, cruelle, féroce et paradoxale, comme son auteur.

Marginal, Bukowski parvient toutefois, à travers ses chroniques, à parler du monde et de son époque : sa publication dans divers magazines undergrounds lui confère une liberté de parole qu’il exploite à outrance pour parler de ce qu’il connaît le mieux : de l’alcool, le moteur-même de son existence, et du sexe, divine pulsion qui seule peut lui faire lâcher le stylo et abandonner un court instant l’écriture. Son quotidien, fait de beuveries avec des inconnus et de bagarres, de coïts et de paris, dévoile un homme qui plonge dans l’alcoolisme.

Bukowski ne cherche toutefois pas la surenchère, il ne recherche pas la vulgarité pour le plaisir de l’être : cette vulgarité, qui est l’une des composantes de son œuvre, dévoile cependant un être désespéré mais qui parvient toujours à faire preuve d’optimisme. Que ce soit dans la parution d’un ouvrage d’Antonin Artaud à la vue des jambes d’une femme sortant d’une voiture, il parvient à trouver un instant fugace de bonheur dans une existence vouée à côtoyer la misère et ceux qui ont été exclus de la société.

À l’instar du narrateur anonyme des Carnets du sous-sol de Dostoïevski, Charles Bukowski cherche à se complaire dans la déchéance du monde : la bouteille devient aussi importante que sa machine à écrire et l’alcool qui emplit ses veines lui donne la force d’écrire et de revendiquer sa supériorité sur l’homme dont « la plus grande qualité […] pourrait être qu’il se sache destiné à mourir et qu’il s’en foute », écrit-il dans sa chronique « Fragments d’un carnet taché de vin ».

Mourir ? Bukowski lui, justement, s’en fout, préférant boire, coucher et parier sur des chevaux, tout en cultivant cette image qui fera de lui un auteur atypique, ne prenant pas la vie au sérieux, préférant l’excès à l’ascèse. Un carnet taché de vin offre alors aux lecteurs un aperçu de l’œuvre de Bukowski, où est condensé ce qui fera la célébrité de son auteur talentueux qui n’a jamais été aussi présent et autant consacré que ces dernières années, au point de voir l’un de ses poèmes utilisé pour la publicité des jeans Levi’s. Irrévérencieux, le Vieux Dégueulasse n’a pas fini de faire parler de lui et ce, alors que le centenaire de sa naissance approche à grand pas.

 

Un carnet taché de vin (Portions from a wine-stained notebook) de Charles Bukowski, traduit de l’anglais (États-Unis) par Alexandre et Gérard Guégan, éditions Le Livre de Poche, 2016, 504 pages, 7,90 euros.

Pique-nique à Hanging Rock de Joan Lindsay

Joan Lindsay est loin d’être l’auteur d’un seul roman : sa carrière de femme de lettres débutant dans les années 1910, elle s’essaie, comme beaucoup d’écrivains, à l’histoire courte, au théâtre puis, en 1936, au roman, un genre qu’elle ne retrouvera que vingt-six ans plus tard avec un ouvrage semi-biographique. Elle qui dédiera sa vie à l’écriture devient, au fil des années, l’une des figures majeures de la littérature australienne. Mais un ouvrage en particulier la fera connaître mondialement, au point où elle sera traduite en français et éditée en français par les éditions Flammarion en 1977 et rééditée aujourd’hui par Le Livre de Poche : Pique-nique à Hanging Rock.

 

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Pique-nique à Hanging Rock de Joan Lindsay

 

Publié en 1967, Pique-nique à Hanging Rock devint rapidement un succès, au point de voir ses droits cinématographiques achetés et, dans la foulée, adapté sur grand écran en 1975 par Peter Weir, le futur réalisateur du Cercle des poètes disparus. Un succès aussi bien commercial que critique, faisant entrer son auteur au Panthéon de la littérature australienne, qui livre un récit à la fois envoûtant et obsédant, mystérieux et d’une rare beauté.

L’ouvrage s’ouvre sur la Saint-Valentin. Nous sommes le 14 février 1900, l’été touche doucement à sa fin dans l’hémisphère sud, prêt à laisser la place à un automne doucereux. L’Australie n’est pas encore un État indépendant membre de l’Empire britannique – il faudra encore attendre un an – et se trouve engagé dans la seconde guerre des Boers en Afrique du Sud sous les couleurs anglaises. Mais les relations internationales peinent toutefois à trouver écho auprès des habitants du village de Macedon – situé au nord-ouest de Melbourne, dans l’État du Victoria – trop occupés à vivre leur vie de tous les jours sous la torpeur du soleil australien.

Pour fêter la Saint-Valentin, Mrs Appleyard, la fondatrice d’un pensionnat de jeunes filles, décide d’autoriser ses jeunes pensionnaires à pique-niquer au pied du Hanging Rock, une formation rocheuse qui deviendra célèbre grâce au roman. Encadrées par Mademoiselle de Poitiers, professeur de danse et de français, et par Greta McGraw, professeur de mathématiques, et emmenées dans une voiture tirée par des chevaux et conduite par Mr  Hussey, les étudiantes partent dans la matinée pour une sortie scolaire des plus normales.

Alors que le déjeuner se termine et que les étudiantes et leurs professeurs somnolent, quatre d’entre elle décident de faire une promenade pour observer la formation rocheuse de plus près, croisant en chemin deux hommes, Albert et Michael, venus avec l’oncle et la tante de ce dernier pour savourer l’une des dernières journées de l’été. Mais, tandis que l’heure de rentrer au pensionnat approche, une seule adolescente refait surface, hagarde et incapable de parler, auprès de ses camarades qui déplorent la disparation de Miss McGraw.

De ce postulat de départ, fortement orienté vers le roman policier, Joan Lindsay explore les réactions des jeunes adolescentes et de leurs professeurs et décrit avec minutie la déchéance de Mrs Appleyard et de son pensionnat très réputé. Car, en effet, l’ouvrage ne porte pas en particulier sur le mystère de la disparition des jeunes filles : bien qu’omniprésent, ce mystère, qui constitue le corps de l’histoire, n’est qu’un prétexte sur lequel se reposera le déclin de la maison Appleyard. Ce sera, pour la directrice de l’établissement, l’occasion de revêtir son plus beau masque pour faire bonne mesure auprès des habitants et des parents d’élèves, tentant de sauver le travail de plusieurs années et ce, alors qu’elle ne parvient à trouver du réconfort qu’à force de verres bus.

Roman mystérieux, Pique-nique à Hanging Rock trouve toutefois sa force dans l’écriture de Joan Lindsay, à la fois simpliste lorsqu’il s’agit de narrer les évènements que poétique dans ses descriptions pour dresser un parfait tableau du bush australien et de sa nature somme toute inhospitalière, jetant alors une sorte de halo sur l’histoire, qui se transforme alors en un interminable cauchemar d’une sieste après un déjeuner trop copieux. Cette étrange disparition se moule alors doucement dans les formes de l’irréel et de l’hallucination collective, contribuant à rendre le roman à la fois fascinant et sublime, duquel on ressort envoûté et charmé par le talent de l’auteur.

 

Pique-nique à Hanging Rock (Picnic at Hanging Rock) de Joan Lindsay, traduit de l’anglais (Australie) par Marianne Véron, éditions Le Livre de Poche, 2016, 320 pages, 7,30 euros.

Les Maraudeurs de Tom Cooper

Cela fait maintenant vingt ans que Francis Geffard assouvit régulièrement les envies d’Amérique des lecteurs : en créant la collection « Terre d’Amérique », qui se veut comme un prolongement de cette première et trop rare collection « Terre indienne », Francis Geffard décide de faire côtoyer deux de ses passions, la littérature dans un premier temps, le doux rythme des mots qui dépeignent la vie, et les États-Unis, pays passionnant et plein de contrastes. Découvreur de romanciers talentueux, Francis Geffard devient un passeur de mots,  faisant fi de cet obstacle naturel qu’est l’océan Atlantique. Et, pour fêter les vingt ans de sa collection, paraît un roman très attendu, le premier d’un nouvelliste de talent, Les maraudeurs de Tom Cooper.

Roman très attendu, plébiscité par les critiques outre-Atlantique (« une onde de choc » pour le magazine Publishers Weekly ou encore, comme il est écrit sur le bandeau jaune qui orne l’ouvrage, « un sacré bon roman ! » selon Stephen King), Tom Cooper débarque en France avec des critiques dithyrambiques dans ses bagages et une pression d’autant plus grand. Et, autant le dire de suite, ces critiques sont largement mérités, faisant naturellement des Maraudeurs une nouvelle preuve de cette qualité que recherche la collection « Terre d’Amérique ».

 

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Les maraudeurs de Tom Cooper

 

L’histoire se situe en Louisiane, dans la petite ville de Jeanette. Les stigmates du passage de l’ouragan Katrina, en 2005, sont toujours présents dans le sud de l’État du Pélican et font même partis du paysage quotidien. La population tente toujours de se relever de cette catastrophe et de continuer leur vie (c’est notamment le sujet de l’excellente série Treme, diffusée entre 2010 et 2013 sur la chaîne HBO). Nous sommes en 2010, la plateforme pétrolière Deepwater Horizon de la compagnie britannique BP explose dans le golfe du Mexique. C’est une nouvelle catastrophe qui s’abat sur la Louisiane et les autres États alentours. Une catastrophe environnementale qui s’avère considérable et aux risques qu’a tenté de minimiser BP.

Brady Grimes, l’un des personnages des Maraudeurs, est mandaté par la compagnie pétrolière. Son but ? Faire renoncer aux familles sinistrées les poursuites qu’elles veulent engager contre la compagnie en échange d’un chèque. Il revient donc dans sa ville natale, une ville dont il avait voulu oublié l’existence, et erre dans les rues, tentant de rester de marbre face au désespoir des habitants.

Grimes est l’une des voix parmi d’autres qui font de ce premier roman un roman choral : nous rencontrons aussi Gus Lindquist, qui se souviendra pour toujours de l’ouragan Katrina qui l’a privé d’un bras. Accro aux antidouleurs et obsédé par le corsaire Jean Lafitte qui aurait caché une grosse partie de son trésor dans le bayou, Lindquist, le détecteur de métaux au poing, cherche inlassablement. Wes Trench, un jeune homme qui désire bâtir sa propre entreprise, se retrouve coincé entre un père qu’il tient pour responsable de la mort de sa mère et ses rêves qu’il laisse à l’abandon, rattrapé par une réalité qu’il aurait préféré ignorer, tandis que Reginald et Victor Toup, deux jumeaux aux tendances sociopathes parviennent à investir une île du bayou de plantations de marijuana, circulant la nuit dans les marécages, prêts à abattre quiconque qui s’approcherait un peu trop de leurs plants. Plants qui risqueraient justement d’être menacés par deux gars un peu paumés, condamnés à des travaux d’intérêt général et qui sont prêts à tout pour devenir riche et sortir de cette misère dans laquelle ils baignent depuis toujours.

Et s’ajoute, à tous ces personnages, le véritable talent de Tom Cooper qui, tel un chef d’orchestre, met en branle son histoire, la conduit pour l’amener inlassablement vers son dénouement : ils se croiseront tous à un moment donné, ni trop tôt, ni trop tard. Notons d’ailleurs qu’aucun personnage ne prendra une place plus importante qu’un autre, on les découvre tous en proie à leurs errances, leurs désespoirs. Tom Cooper a le mérite d’être particulièrement à l’aise et son style, d’une fluidité incroyable, agrippe le lecteur qui se retrouve pris au piège du bayou. L’auteur recherche la concision pour mieux laisser son empreinte : les effets de style sont réduits au minimum pour s’intéresser principalement à ce quotidien morose qui va jusqu’à dépendre de la taille des crevettes pêchées.

Humain, c’est ainsi que l’on pourrait décrire le roman de Tom Cooper : l’auteur nous délivre une histoire sincère, rendant palpable le parcours erratique de ses personnages. Mais c’est aussi une histoire optimiste, celle de l’entraide : ces pêcheurs qui sont dans la même galère et qui n’hésitent pas à aider son prochain. Tom Cooper bâtit alors son histoire sur cette population aux abois et qui a l’impression d’être abandonné par son gouvernement, livré à des représentants qui signent des chèques pour acheter le silence. L’auteur signe alors un roman social, dans la pure trempe des ouvrages de Steinbeck, le tout rehaussé par le soin exemplaire apporté aux dialogues, corrosifs et amers. Il n’y a, en définitive, qu’un seul défaut à reprocher à ce coup de cœur : celui de se lire trop vite et d’être, finalement, trop court.

 

Les Maraudeurs (The Marauders) de Tom Cooper, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Demarty, éditions Albin Michel, collection « Terres d’Amérique », 416 pages, 22 euros.

Ce qui désirait arriver de Leonardo Padura

Un personnage revient toujours dans l’œuvre de Leonardo Padura : il s’agit de Cuba. Le pays de l’auteur devient, sous sa plume, un personnage à part entière, tant l’écrivain tente de le comprendre, de le décrire, de le décrypter. Que ce soit par simple évocation ou en dévoilant les coulisses de son système (il n’y a qu’à lire le cycle qu’il consacre au lieutenant-enquêteur Mario Conde, cycle qui vient d’être réédité dans la collection Suites des éditions Métailié), Cuba n’est jamais loin, elle cultive sa différence qui devient une force sous la plume de Padura, sans être exempte de faiblesses. En recevant, en 2015, le prestigieux prix Princesse des Asturies, Leonardo Padura confirme ce talent et cette facilité qu’il a de manier les mots pour construire une œuvre cohérente et profonde.

Ce qui désirait arriver, son nouveau recueil de nouvelles, paru aux excellentes éditions Métailié, est une nouvelle pierre dans l’édification de cette œuvre. Cuba reste toujours au centre de l’attention. Il s’agit d’une véritable obsession qui coule dans les veines des différents personnages, une planche dans l’océan de la vie à laquelle ils ne peuvent que s’accrocher. Les treize nouvelles qui composent l’ouvrage, écrites entre 1985 et 2009, amènent le lecteur à parcourir les rues de La Havane, à explorer l’histoire du pays, à s’imprégner de cette douce et mélancolique indolence qui émane des personnages.

 

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Ce qui désirait arriver de Leonardo Padura

 

Nostalgiques, les personnages le sont tous : ils sont nostalgiques des promesses d’un avenir radieux que le pouvoir castriste assurait, des lendemains qui chantent et qui ne sont plus qu’une gigantesque gueule de bois commune.  Cette nostalgie est parfaitement décrite dans la seconde nouvelle de l’ouvrage, « Neuf nuits avec Violeta del Río », où le narrateur est épris d’une chanteuse de boléro à la voix sublime « murmurante, chaude, profonde, soigneusement maîtrisée, qui semblait parler à l’oreille plus que chanter ». L’auteur dépeint alors, tel un tableau d’Edward Hopper, des personnages esseulés, mélancolique, à l’atmosphère chargée de fumée de cigares cubains et de rhum Carta Blanca. Souvenir merveilleux mais cruel du temps qui passe, des illusions qui enveloppaient notre jeunesse, le chaud murmure de Violeta del Río est tout cela, la réminiscence d’une sensation de bien-être qui est prodiguée par les rues de la Havane. Et, à l’instar de cette chanteuse de boléro, Rafaela qui, dans « Sonatine pour Rafaela », se souvient de ces rêves de gloire et de célébrité, de son talent inutilement gâché, par le seul rappel de la chanson As Time Goes By, qui connut sa véritable heure de gloire grâce au film Casablanca.

Tous les personnages de ces nouvelles sont en proie à une sorte de fatalisme, comme si La Havane, éternelle Circé, régnant sur l’île d’Ééa, ensorcelait ses habitants pour qu’ils ne quittent plus Cuba ou, dans le cas de ces internationalistes, ces Cubains qui ont participé à une mission à l’étranger et plus précisément en Angola, pour un infime lien les raccroche à cette île, que ce soit une femme (« Les limites de l’amour ») ou la rencontre avec un ancien camarade, dans un lieu où on s’y attend le moins (« La Porte d’Alcalá »).

L’auteur déploie alors son talent pour nous conter ces destins aux rêves brisés, se mouvant lentement dans la moiteur des rues de La Havane. Jamais cruel, Leonardo Padura raconte avec une profonde empathie ces vies, calmes, simples, limpides, qui cherche à concilier cette rage de désirs qui sourde au plus profond d’eux au dénuement de leur existence. Sublimes et touchantes, toujours élégantes, ces nouvelles ensorcellent le lecteur et le prend aux tripes, tout en le plongeant dans cette atmosphère chargée d’effluves qu’est Cuba.

 

Ce qui désirait arriver (Aquello estaba deseando ocurrir) de Leonardo Padura, traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, éditions Métailié, 2016, 240 pages, 18 euros.

 

 

 

Notre univers en expansion d’Alex Robinson

Son premier roman graphique, De mal en pis, publié en France il y a maintenant douze ans, avait révélé un artiste talentueux, maniant avec brio l’ironie doublée à l’étude de mœurs pour livrer, d’un regard acéré, un tableau plus vrai que nature de sa génération. Aujourd’hui, Alex Robinson revient avec un nouveau récit, Notre univers en expansion, dans lequel l’auteur embrase cette quarantaine, cet âge que beaucoup redoute.

 

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Notre univers en expansion d’Alex Robinson

 

New York, cette ville qui ne dort jamais, toujours en mouvement, au plus près des tendances. Nous faisons la connaissance, sur un terrain de sport de Brooklyn de trois amis d’enfance, Billy, Scotty et Brownie. Trois hommes qui ont gardé des liens étroits, malgré des vies différentes : Billy, bien établi professionnellement, décide d’avoir son premier enfant avec sa femme, Marcy, tandis que Scotty, père du petit Braiden, attend, avec Ritu, son second enfant. Brownie, quant à lui, est divorcé et célibataire endurci, fumeur invétéré de marijuana et geek de la première heure.

À la peur de Billy de devenir père et de franchir alors un cap important dans une vie, Scotty n’hésite pas à rassurer son ami en livrant sa propre expérience et des conseils, tandis que Brownie, qui cache aux yeux de ses amis cette peur de se retrouver seul, répond par des sarcasmes qui lui feront prendre conscience du temps révolu, celui du fameux âge d’or de la mythologie grecque où tout était pour le mieux.

Cette révolution du temps qui, reprenant le point de vue de la physique quantique, donne son nom à l’ouvrage, met en scène une génération aux abois, cette fameuse Génération Y qui n’a jamais connu le monde sans le SIDA, pour qui les jeux vidéos sont devenus banales, comme en témoigne Brownie, geek de son état et pour qui la menace nucléaire s’est transformée en dissuasion, loin de la Guerre Froide. À travers le parcours de ces trois hommes et de leurs compagnes, Alex Robinson dresse alors un tableau des préoccupations d’individus de cette génération à laquelle il appartient de plein droit, en plaçant au centre de l’ouvrage l’utilité de la continuation de l’espèce humaine, ce fameux instinct de survie qui passe notamment par la procréation.

Mais, avant toute évolution d’un univers se trouve un fameux Big Bang et Alex Robinson n’hésite pas à en décrire deux dans son ouvrage : la découverte de la vie adultère de Scotty qui remet en question les liens entre chaque membre du groupe, distendant certaines relations au profit d’autres et qui marque la fin d’une ère amène l’auteur, dans un dernier chapitre, à revenir sur un premier Big Bang. Ce chapitre, qui agit alors comme un écho, sobrement intitulé « Prologue » revient des années en arrière, lorsque Scotty et Ritu annoncent qu’ils attendent leur premier enfant et qui marquera alors le début d’une évolution au sein du groupe.

D’un style affuté, plein d’ironie et de mordant, Alex Robinson se réapproprie la théorie du Big Bang pour qu’elle coïncide avec la vie, faite de pleins de petits évènements qui sont de nouveaux départs, un recommencement. Le talent de l’auteur consiste à saisir ses personnages dans leur intimité, faisant assister le lecteur à des conversations et des confidences sur l’oreiller, qui devient alors un membre de ce groupe d’amis que l’on quitte à regret, une fois la dernière page tournée.

 

Notre univers en expansion (Our expanding Univers) d’Alex Robinson, traduit de l’anglais (États-Unis) par Sidonie van den Dries, éditions Futuropolis, 2016, 256 pages, 28 euros.

 

Le fils de Philipp Meyer

Deux ouvrages. C’est ce qu’il aura fallu pour que Philipp Meyer s’impose comme un écrivain de premier plan, talentueux et exceptionnel. Son premier roman, Un arrière-goût de rouille, avait laissé entrevoir le commencement d’une œuvre d’envergure. Son second livre, Le fils, qui vient de paraître au format poche aux éditions du Livre de Poche, consacre son auteur qui nous délivre un roman-fleuve, une chronique familiale et une histoire du Texas qui sera, par ailleurs, bientôt adaptée à la télévision.

Et, pour ce faire, Philipp Meyer entrelace dans son récit trois voix, celles de trois individus issus de la même famille, les McCullough, dont l’histoire va de paire avec celle du Texas, des années 1830 jusqu’en 2012. Le lecteur fait alors connaissance avec Eli McCullough, le patriarche de la famille, celui qui fera fortune et dont la naissance, en 1836, coïncide avec la déclaration et la mise en place d’une république indépendante au Texas, mettant fin à une révolution débutée l’année précédente et qui fut marquée par le siège de Fort Alamo, évènement qui fut immortalisé au cinéma par John Wayne dans un film à la véracité historique douteuse. Eli devient alors véritablement l’enfant du Lone Star State, de l’État de l’étoile solitaire, surnom qui pourrait tout autant s’appliquer à Eli tant il restera à l’écart des hommes, à distance de sa famille, désireux d’accroître sa puissance, sa fortune, son prestige. Enlevé par une tribu comanche, il vivra parmi eux trois ans durant, apprenant leur mode de vie, cette combativité qui lui permettra de relever tous les défis et cet instinct de survie qui feront de lui un centenaire et respecté par les Texans. Son initiation à la culture et aux rites indiens font des chapitres qui lui sont consacrés les plus intéressants de l’ouvrage et permet au personnage de prendre cette envergure qui sied parfaitement à son surnom de Colonel, surnom qu’il a acquit lors de la guerre de Sécession.

Arrive alors la voix de Jeanne Anne, l’arrière petite-fille d’Eli et la première femme à prendre le contrôle du ranch McCullough. À l’aube de sa vie, la femme d’affaires ne peut s’empêcher de se retourner vers le passé et le chemin qu’elle a accompli : une enfance où gravite les derniers feux qui animent le Colonel qui se permet d’être le plus simple possible avec elle, la disparition de ce grand-père, Peter, que toute la famille rejette et son parcours difficile à travers un monde d’hommes, un monde où elle parviendra à trouver sa place, à l’aide de son mari Hank, en faisant de l’exploitation du pétrole son activité principale, puisant dans le sol cet or noir. Sa vie n’est pas pour autant une réussite complète : ses enfants ne présentent aucuns intérêts pour le ranch et les affaires familiales, lui reprochant même toutes ces heures passées à travailler et à les délaisser ; ses petits-enfants qui sont uniquement intéressés par la télévision. Jeanne Anne n’a, néanmoins, aucuns remords, si ce n’est d’être d’un autre monde, un monde fini, passé, dévolu.

La troisième voix est celle de ce fils, celle de Peter. Grand-père de Jeanne Anne, fils d’Eli, il compose son journal intime, dans lequel il retrace l’ascension de sa famille et du respect que l’on doit à son père. C’est aussi les premiers forages de pétrole, d’abord timides, mais qui marqueront le début d’une nouvelle ère, d’un nouveau monde, tandis que l’Europe est en proie à la Première guerre mondiale. Un monde en mutation, tout comme les mentalités : Peter n’a pas l’âme d’un leader, d’un chef et se trouve en proie à des tourments à la fois d’ordres éthiques et aux principes qu’on lui a enseignés depuis son enfance. D’abord chétive, cette voix acquiert, au fil du roman, son importance.

 

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Le fils de Philipp Meyer

 

Le fils, véritable coup de cœur, est une incroyable épopée familiale, prenante, captivante. Les chevauchées d’Eli dans le désert happent l’attention du lecteur qui plonge dans la culture indienne tandis que l’on est touché par la force que trouve Jeanne Anne pour parvenir à s’imposer. Plus qu’une histoire familiale, Philipp Meyer dresse alors une histoire du Texas, de son indépendance à son rattachement aux États-Unis, de la guerre de Sécession à l’exploitation de la richesse de son sol. C’est aussi l’histoire d’un État conservateur, faisant la guerre aux côtés des Confédérés, qui a fait sa fortune grâce à l’élevage. L’auteur évite alors toute leçon de moralité, préférant s’attacher aux manières de penser des époques qu’il dépeint. Il le fait alors avec subtilité, nous plongeant dans les tourments de cette famille qui marque l’esprit du lecteur, tout comme ces longues chevauchées dans les Plaines.

 

Le fils (The son) de Philipp Meyer, traduit de l’anglais (États-Unis) par Sarah Gurcel, éditions Le Livre de Poche, 2016, 792 pages, 8,90 euros.