Les Verticaux de Romaric Sangars

Ils sont une soixantaine, dans cette rentrée littéraire, à faire le grand saut, celui de la publication du premier roman, avec la perspective d’une carrière prolifique. Romaric Sangars fait notamment parti de ceux-là. Critique littéraire de métier et co-fondateur du Cercle Cosaque et déjà auteur d’un pamphlet qui répond au doux titre de Suffirait-il d’aller gifler Jean d’Ormesson pour arranger un peu la gueule de la littérature française ?, paru en 2015 aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, il signe ici son premier roman, Les Verticaux, aux éditions Léo Scheer, mettant en scène des personnages en proie à des idéaux qu’ils comptent bien défendre.

Paris, ville Lumière, que ce soit par la multitude des monuments qui orne la capitale que par le milieu prépondérant de la mode et du luxe et la résonance des salons littéraires. C’est dans cette ville qu’évolue Vincent Revel, un journaliste qui se rêve écrivain et dont les rares écrits ne méritent pas d’être rendus public. Ses idéaux de jeunesse ayant fait place au caractère désabusé de la vie, Vincent déambule dans Paris, sans but, sans finalité, jusqu’au jour où il rencontre deux êtres qui vont prendre un place particulière dans sa vie et relancer cet élan, cette flamme qui l’animait : d’abord Lia Silowsky, une femme à la voix caractéristique dont les chants interpellent Vincent dans la rue, puis Emmanuel Starck, dont le plus grand regret consiste à la disparition de ces traditions chevaleresques d’antan. C’est avec eux qu’il formera, lors de la nuit fatidique du 17 février, un groupe activiste, les Verticaux, dont l’action se concentrera dans des faits symboliques, ne serait-ce que dans cette idée de mouvement vertical.

 

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Les Verticaux de Romaric Sangars

 

Difficile d’entrer de plain-pied dans l’ouvrage tant il se révèle assez hermétique, de prime abord : le narrateur, Vincent, pour commencer, est un personnage désabusé et particulièrement imbu de sa personne et devient même assez antipathique tout au long du roman. Plus qu’un héros classique et militant, Romaric Sangars cherche clairement à mettre en scène un antihéros dont la carapace se fendillera après ces deux rencontres décisives : avec Lia Silowsky, qui parviendra à toucher une corde sensible grâce à ses chants, et avec Emmanuel Starck, qui réveille cette flamme révolutionnaire dans l’esprit de Vincent, ainsi que cette volonté de combattre pour ses idéaux et qui dévoilera cette part sensible du narrateur.

Le second obstacle réside dans cette écriture quasi métaphysique, faite de mouvements des corps et d’évolution de pensées : Romaric Sangars ne cherche pas à décrire avec minutie l’environnement dans lequel évoluent ses personnages, il préfère une écriture psychologique, qui est à même de décrire cette espèce de réveil de Vincent Revel, notamment à travers de grandes conversations avec d’autres protagonistes où ils refont le monde à tout va, en brandissant cette liberté bafouée, en regrettant cet esprit chevaleresque disparu au profit d’un certain individualisme. On est alors dans la contemplation, dans l’instant et on parvient même à retrouver un certain aspect quasiment cinématographique à quelques scènes.

Les Verticaux est un ouvrage qui demande beaucoup d’investissement de la part du lecteur et qui se révèle plus abouti, plus profond que l’on pourrait le penser. L’écriture et le style de Romaric Sangars charment et invitent le lecteur à deux choses : à vivre avec intensité les évènements que le narrateur raconte et à militer pour ses idéaux. C’est, au final, un premier roman engagé et qui mérite que l’on parle de lui et un style dans lequel on retrouve une fougue qui manque à la littérature française d’aujourd’hui.

 

Les Verticaux de Romaric Sangars, éditions Léo Scheer, 2016, 228 pages, 17 euros.

Marcher droit, tourner en rond d’Emmanuel Venet

Ouvrage lu dans le cadre des Explorateurs de la rentrée littéraire, évènement organisé par le site www.lecteurs.com

 

Si les ouvrages mettant en scène des narrateurs antipathiques et très loin du politiquement correct et de la bien-pensance sont légions, il n’en demeure pas moins que le personnage principal du dernier roman d’Emmanuel Venet reste atypique, du fait de la maladie particulière qui l’affecte. Marcher droit, tourner en rond, publié aux éditions Verdier, est l’occasion pour son auteur, psychiatre de son état, de pénétrer dans l’esprit tortueux d’un homme atteint d’un trouble du spectre autistique et de livrer un court roman aussi corrosif que drolatique.

Et quoi de mieux, lorsqu’on écrit un roman à l’humour féroce, que de le faire se dérouler lors d’un enterrement ? Le ton est donné, dès le départ, avec les premières interrogations et remarques du narrateur, qui fleurent bon le blasphème. Nous voici aux obsèques de Marguerite, la grand-mère du narrateur. Ce moment de recueillement est souvent l’occasion de présenter le défunt comme un saint, de revenir sur les bons moments passés en sa compagnie et de faire son éloge. C’est alors un moment empreint de convenances que la morale insiste d’observer. Ce qui sera impossible de faire pour le narrateur, atteint du syndrome d’Asperger.

 

 

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Marcher droit, tourner en rond d’Emmanuel Venet

 

Ce syndrome, qui est une sorte d’autisme et qui se caractérise par un intérêt restreint pour les choses qui entoure l’individu qui en souffre et par des difficultés significatives pour les interactions sociales, empêche au narrateur d’observer pleinement la cérémonie, le faisant souffrir lorsqu’il entend Madame Vauquelin, de la Pastorale Diocésaine, livrer un portrait mensonger de sa grand-mère. D’une femme détestable, avare et égoïste, la voici transformée en femme généreuse, aimante et charitable.

Partant de ce postulat de départ et désireux de rétablir auprès d’un hypothétique lecteur la vérité concernant sa grand-mère, l’homme commence alors à dresser un portrait sans concession des membres de sa famille, dans lequel les souvenirs du narrateur se mêlent aux différentes interrogations passées et toujours actuelles d’un homme incapable de comprendre les réactions de son entourage et dont les seuls centres d’intérêts se résument au Scrabble et aux catastrophes aériennes.

Emmanuel Venet met alors sur le devant de la scène, avec humour mais non sans sérieux, une maladie dont les causes restent encore inconnues et dont la prise en charge reste assez onéreuse. Mais, derrière le masque de l’humour, se cache le mal-être profond dont souffre le narrateur et qui le pousse vers la solitude. Une solitude qui le ronge et qui le coupe encore un peu plus du lien social qu’il entretient avec quelques individus. Il se réfugie alors dans ses pensées et se met à imaginer la vie qu’il aurait pu avoir avec son amour de jeunesse, une certaine Sophie Sylvestre, dont les initiales doublées – appelées initiales – du bonheur, seront l’objet d’un quiproquo assez comique avec sa grand-mère. Et, dans son rêve, ce sera une orgie de parties de Scrabble, avec mots compte triple, s’il-vous-plaît et d’élucidations de crashs d’avions.

Le verbe est vif, cinglant, sans détour. Emmanuel Venet déploie toute l’ironie et le sarcasme possible à chaque phrase et l’attention du lecteur est accaparée par ce personnage complètement antipathique, délivrant sa propre perception du monde. La lecture est agréable et fluide et le lecteur se prête au jeu, laissant ses sentiments de côté, découvrant un portrait de famille peu flatteur dans un roman mordant.

 

 

Marcher droit, tourner en rond d’Emmanuel Venet, éditions Verdier, 2016, 128 pages, 13 euros.

Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo

Ouvrage lu dans le cadre des Explorateurs de la rentrée littéraire, évènement organisé par le site www.lecteurs.com

 

Pornographia, paru en 2013, n’avait été que le roman de l’attente, un petit récit d’une errance hallucinée et hallucinante et la preuve que son auteur n’avait rien perdu de cette verve qui avait transparu dans son premier roman. Trois ans plus tard, Jean-Baptiste Del Amo revient, toujours dans la fameuse collection aux liserés noir et rouge, avec Règne animal, un roman puissant et ambitieux, déjà lauréat d’un premier littéraire décerné par le jury du Prix Île aux Livres / La Petite Cour, à l’écriture brutale et poétique, violente et délicate.

Règne animal prend, dès sa première page, le pari de l’épopée, celle qui retracerait le XXe siècle et ses évolutions technologiques, marqué par deux guerres à l’ampleur inégalée. Car c’est une histoire de la France, celle de ses paysans qui ont façonné le paysage et plus précisément l’histoire d’une petite exploitation familiale qui sera dans l’obligation de vivre avec son temps et de se transformer en élevage porcin. L’ouvrage débute en 1898, dans le village de Puy-Larroque, situé dans le midi de la France. Nous rencontrons Éléonore, une jeune fille qui observe la vie quotidienne de la ferme, rythmée par les différents travaux et les soins apportés aux animaux qui occupent la plupart de la journée. Son père, malade, qui ne tardera pas à mourir, est obligé de faire appel à l’un de ses neveu, Marcel, dont la venue chamboulera la vie de la ferme et, par conséquent, celle d’Éléonore qui sera bientôt assaillie par des émois inconnus et confrontée à la perte des illusions de la jeunesse, précoce pour nous, habituelle à l’époque. Mais bientôt, la guerre grogne, gonfle, gronde.

 

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Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo

 

Il n’y a pas de place pour des sentiments de tendresse dans ce roman à la méthode quasi scientifique dans ses descriptions qui sont dignes de la rigueur d’une autopsie, Jean-Baptiste Del Amo cherche à rapporter uniquement les faits bruts et crus, sans artifices de langage, à l’image de cette nature impitoyable. Les phrases sont sèches, cinglantes et hachées et la rareté des dialogues en amplifient la portée. L’auteur nous délivre une radiographie du comportement animal, dans lequel se complaît l’être humain. Purement contemplatif et descriptif, le roman se contente de silences et de non-dits, entraînant un lecteur médusé dans une vaste saga familiale à l’incroyable ambition et qui ne peut qu’assister, impuissant, à la cruauté de l’homme.

La deuxième grande partie de l’ouvrage, se déroulant dans les années 1980, est mémorable, saisissante et effroyable : l’auteur parvient à décrire avec froideur ce développement et cette évolution  industrielle qui semble nécessaire à la survie de l’entreprise familiale, pour en saisir toute la monstruosité et où surgira en lettres majuscules la question du bien-être animal. Question qui tient à cœur à l’auteur, végétalien et engagé auprès de l’association L214 qui avait filmé, dans les abattoirs, la maltraitance faite aux animaux. Roman engagé, ouvrage qui dénonce l’avidité et le tourbillon de folie dans lequel se jette inexorablement l’être humain, perdant cette part d’humanité au profit du gain, Règne animal est tout cela et ne manquera pas de faire parler de lui lors de sa parution.

Règne animal est aussi le genre d’ouvrage qui a toutes ses chances pour devenir lauréat du Prix Goncourt et sera, à n’en pas douter, un roman majeur de l’œuvre de Jean-Baptiste Del Amo, une étape, comme le fut Le Bruit et la Fureur dans l’œuvre de William Faulkner. L’évolution stylistique de l’auteur se fait grandement sentir, on peut observer une certaine maturité dans ses choix de phrases et de mots, ainsi que dans la construction de l’ouvrage. Alors que le sujet aurait pu rebuter certains lecteurs, il faut avouer que dès les premières phrases, les mots accrochent, hypnotisent et c’est notamment ce qui fait la plus grande force de cet ouvrage aux relents dystopiques dans lequel le bonheur est à des milliers de kilomètres, inaccessible. Un véritable coup de cœur.

 

Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo, éditions Gallimard, 2016, 432 pages, 21 euros.

Ma part de Gaulois de Magyd Cherfi

Ouvrage lu dans le cadre des Explorateurs de la rentrée littéraire, évènement organisé par le site www.lecteurs.com

 

On peut dire que Magyd Cherfi a toujours eu l’écriture dans le sang. Dès son plus jeune âge, écrire a été pour lui un jeu, une manière d’explorer le langage et la parole, d’exprimer des sentiments, qu’ils soient réels (de préférence) ou imaginaire, et d’entamer un jeu aux possibilités  infinies. Parolier du groupe Zebda, il fut à l’origine du texte de leur plus célèbre chanson, Tomber la chemise, dont le refrain, entêtant, entraînant, résonne encore dans nos têtes. C’est en se tournant vers la littérature, au début des années 2000, que Magyd Cherfi, grand admirateur de Madame Bovary, parvient à assouvir sa passion, tout en questionnant sa véritable identité. Son nouvel ouvrage, Ma part de Gaulois, publié aux éditions Actes Sud, revient sur son enfance et son adolescence et sur cette quête inlassable dont l’écho résonne toujours, de nos jours, dans les quartiers.

1981 ne fut pas seulement l’année de l’élection de Mitterrand. Ce fut aussi l’année où Magyd, un petit Beur des quartiers nord de Toulouse, passa son baccalauréat, en filière A, celle que l’on connait de nos jours comme la série littéraire. Une première pour la rue Raphaël où réside Magyd. Déjà que le garçon ne passait pas inaperçu dans la cité, toujours un livre à la main ou en train d’écrire un poème, le voici comme étant le premier à passer son bac dans le quartier. Et ce, avec une énorme pression qui a pour visage sa mère pour qui l’unique tâche consiste à ce que Magyd réussit son bac.

 

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Ma part de Gaulois de Magyd Cherfi

 

De cet évènement, qui prend des proportions impensables, Magyd Cherfi réussit à en tirer un récit touchant de sincérité, qui prend des allures de quête identitaire. Car en parvenant à passer le baccalauréat, Magyd se retrouve malgré lui investi d’une mission et revêtit un habit de messie : mettre fin, au nom de toute sa cité, à l’échec scolaire qui gangrène la rue Raphaël. Et, en premier lieu, pour réussir, il va chercher à s’intégrer et à accepter une double-culture : d’abord celle de sa famille, de ses origines, puis celle qui est enseignée à l’école, qui deviendra sa « part de Gaulois ».

Retraçant son vécu et la réalité dramatique et toujours actuelle des banlieues, Magyd Cherfi s’ouvre aux lecteurs avec sincérité et toujours avec humour. D’un style particulièrement agréable et fluide, l’auteur parvient à donner à son récit une teinte sépia particulièrement appréciable. Ses souvenirs croquent avec bonne humeur ces heures difficiles de l’adolescence où une simple différence pouvait exclure d’un groupe. Sans jamais oublier de faire preuve d’autodérision, l’auteur raconte ses expériences de soutiens scolaires aux plus jeunes de son quartier tout en dressant un tableau de la France des années 1980 à travers l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand et la naissance d’une gauche bobo qui prend corps dans ses amis de lycée.

Mais c’est aussi le récit d’un choc des civilisations, pour ne pas dire une guerre de religion qui se produit chez le jeune Magyd : d’un côté l’école de la République, dont l’enseignement s’établit sur des bases judéo-chrétiennes, et sa vie de famille et de quartier d’autre part, de confession musulmane, faisant preuve des us et coutumes d’origine, comme le mouton que lui offre son père pour la fête de quartier. Deux civilisations avec lesquelles il va devoir composer  seul, pour se créer sa propre identité, pour « rire encore, finir par rire de tout, vaincre » [page 48].

Magyd Cherfi parvient à signer un ouvrage léger et profond, à la fois drôle et sérieux, sans concession, dans lequel il décrit avec justesse l’état des quartiers et ces jeunes qui se retrouvent abandonnés, délaissés par l’État. Une réalité qui a, malheureusement, encore cours de nos jours, avec des effets plus terribles qu’une simple déscolarisation.

 

Ma part de Gaulois de Magyd Cherfi, éditions Actes Sud, 2016, 272 pages, 19,80 euros.

La Part des Flammes de Gaëlle Nohant

Ce fut un succès surprise lors de sa parution en 2015, faisant le buzz avant sa parution et projetant sur la scène littéraire son auteur, Gaëlle Nohant, dont son premier roman, nous transportant au début du XXe siècle, a été publié en 2007. La Part des Flammes, son second roman, publié aux éditions du Livre de Poche, lauréat du Prix du livre France Bleu et Page des Libraires 2015, est un captivant roman historique porté par des personnages attachants et par une très belle plume, raffinée et gracieuse.

L’ouvrage débute en mai 1897, en plein Paris bourdonnant de sa préparation à l’Exposition universelle de 1900, dont le thème sera celui de la synthèse en s’attachant au bilan du siècle écoulé. La noblesse fait jeu égale avec la bourgeoisie tandis que le sentiment de la fin d’un monde tel qu’on l’avait connu se fait doucement ressentir. Une grande vente de bienfaisance, la plus importante d’autant plus que des comtesses et des duchesses en joueront le rôle de vendeuses, est organisée au Bazar de la Charité, faisant de cette vente l’un des rendez-vous les plus mondains de cette année 1897. Sophie, la duchesse d’Alençon, dont l’illustre sœur n’est autre que l’impératrice Elisabeth d’Autriche (plus connue sous le diminutif de Sissi), y tient alors un bureau de vente, pour lequel elle prend sous son aile deux jeunes femmes : Constance d’Estingel, jeune femme revenue du pensionnat des dominicaines de Neuilly et qui vient de rompre ses fiançailles avec un homme du nom de Laszlo de Nérac et la comtesse Violaine de Raezal, déjà veuve malgré son jeune âge et considérée comme une parvenue par ses pairs.

 

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La Part des Flammes de Gaëlle Nohant

 

Le 4 mai 1897 reste un jour particulier pour le Bazar de la Charité, un jour de forte influence, notamment en raison de la venue d’un nonce apostolique venu bénir le lieu où se déroule la vente. Un terrible incendie se déclare alors, causé par la combustion des vapeurs de l’éther utilisé pour alimenter les lampes de projection du cinématographe, alors à ses balbutiements. La tragédie marquera les esprits, coûtant la vie à plus d’une centaine de personnes, dont la duchesse d’Alençon. S’affrontent alors deux mondes, querelle ancestrale des Anciens et des Modernes, d’une part ceux rejetant le cinématographe, jugé comme un divertissement de foire, pleurant la disparition d’un monde qu’ils jugeaient meilleur, d’autre part, ceux qui parviennent à trouver dans cet évènement la force d’avancer, trouvant dans la symbolique des flammes une renaissance salutaire. Ainsi en est-il de la comtesse de Raezal et de Constance d’Estingel, qui doivent d’abord passer par le deuil de la duchesse d’Alençon.

Je le disais en introduction, la force du roman réside en premier lieu dans ses personnages attachants et, en premier lieu, la figure de la duchesse d’Alençon qui survole l’ouvrage complet, tant son ombre plane dessus. Les multiples personnages, que ce soit historiques ou inventés par l’auteur, se croisent et se recroisent dans un ballet gracieux, fait de salons, de soirées à l’Opéra ou de réceptions. Gaëlle Nohant s’attache, à travers leurs vues, à retranscrire avec délicatesse et d’une manière la plus réaliste possible ce Paris de la fin du XIXe siècle et ces Parisiens, oscillant encore entre la noblesse d’antan et la nouvelle bourgeoisie, entre les traditions d’alors, comme ce duel, magnifique, haletant, et ce qui fera notre monde moderne, à l’instar de ces coupures de presse qui émaillent le roman et dont on perçoit, d’une manière sous-jacente, l’importance qu’elle va acquérir et la naissance de la psychanalyse et des dérives des cliniques de l’époque.

Et, outre ces personnages, l’ouvrage se repose sur une écriture délicate, raffinée, dans laquelle le lecteur peut mesurer le soin apporté aux tournures de phrases, ainsi qu’à la construction du roman, qui tient, par instant, à ceux des romans-feuilletons de ce siècle. La plume de Gaëlle Nohant croque avec élégance les relations que l’aristocratie entretient alors avec ses domestiques et nous délivre un roman riche en rebondissement, dans lequel coule un souffle épique, ne serait-ce lorsqu’il s’agit de procéder à l’enlèvement d’un personnage.

La Part des Flammes relève plus de la fresque historique dans laquelle Gaëlle Nohant, tel un peintre, expose par petites touches ce monde aux bords de la fracture. Haletant et touchant, il en résulte une lecture addictive, faisant preuve de grandes qualités littéraires et dont on quitte ces personnages qu’à regret. Il n’en reste pas moins que c’est un véritable coup de cœur.

 

La Part des Flammes de Gaëlle Nohant, éditions Le Livre de Poche, 2016, 552 pages, 8,60 euros.

Les Quarante-Cinq d’Alexandre Dumas

Livre lu dans le cadre d’une lecture commune organisée sur livraddict.com

 

Nouvelle collaboration entre Alexandre Dumas et Auguste Maquet et publié en feuilleton entre 1847 et 1848, Les Quarante-Cinq, roman épique qui reste peu connu du grand public, termine le cycle que consacre Dumas aux guerres de religions. Après le massacre de la Saint-Barthélemy décrit dans La Reine Margot et les évènements tragiques sur lesquels se conclue La Dame de Monsoreau, ce dernier volume, malheureusement le moins réussi, continue de retracer cette période faite d’instabilité politique et met en scène un Henri III affaibli et plus que jamais vulnérable.

1584. Dix ans ont passés depuis que Henri III, alors duc d’Anjou, abandonne son trône du royaume de Pologne pour prendre celui de France, remplaçant son frère, Charles IX, mort sans descendance mâle. Affaibli de toute part, menacé dans le sud du royaume par la popularité grandissante d’Henri de Navarre et, plus proche de lui, par les Guise qui forment des groupes de bourgeois ligueurs dans l’optique d’une nouvelle Saint-Barthélemy, Henri III n’est plus que l’ombre de lui-même : les frères Joyeuse peinent à remplacer les favoris du roi, morts en duel à la fin de La Dame de Monsoreau, tandis qu’un vide se fait ressentir dans la vie d’Henri, depuis la disparition tragique de son bouffon, Chicot.

 

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Les Quarante-Cinq d’Alexandre Dumas

 

D’Épernon, personnage historique que le lecteur a déjà rencontré dans le volume précédent, l’un des derniers favoris d’Henri III, est devenu duc et, dans une inspiration qui tient plus à de l’arrivisme, il décide de former un groupe de quarante-cinq gentilshommes d’origine gasconne qui deviendra la garde rapprochée du roi et dont les membres arrivent à Paris en même temps que l’exécution de Nicolas de Salcède, dont le crime était d’avoir voulu tuer le frère d’Henri, François, parti se réfugier dans le nord.

Comme tous les romans d’Alexandre Dumas, Les Quarante-Cinq est impossible à résumer sans dévoiler une part du récit et d’en gâcher la surprise et il s’agit avant tout de faire un point sur la situation en début de roman et de replacer le roman dans son contexte. Écrit peu avant la révolution de 1848, dans laquelle Dumas prendra une part active, ainsi que les armes, le roman dresse un portrait peu flatteur de la seigneurie de l’époque, en proie à des querelles politiques, et montre une France divisée qui s’engouffre de plus en plus dans ce qui s’apparente à une guerre civile, plus que religieuse.

Riche en rebondissement, ce qui est un des critères du cahier des charges de l’auteur, le roman peine toutefois à accrocher le lecteur, tant l’intrigue est fragmentée, entraînant alors un éclatement de l’action, au profit de certains personnages, qui prennent le dessus sur d’autres, à l’instar de Chicot, revenu d’entre les morts et dont on ressent le plaisir qu’a eu Dumas à écrire ce personnage et à le mettre en scène, qui participe d’ailleurs à ce qui sera le point culminant du roman, à savoir la prise de Cahors, aux côtés d’Henri de Navarre.

Néanmoins, on retrouve avec plaisir les différents personnages qui sont apparus dans les précédents volumes : de la reine mère Catherine, en retrait par rapport à son rôle dans La Reine Margot, en passant par Marguerite de Navarre, en proie à une romance, Gorenflot, qui forme, avec Chicot, un duo digne de Laurel et Hardy, et Diane de Méridor, prête à venger la mort de son amant. Ils apparaissent tous avec, comme objectif, leur propre vision de la liberté à atteindre, une liberté qui est, encore une fois, l’un des thèmes majeurs du roman et cher à Dumas.

Mais il n’en demeure pas moins que Les Quarante-Cinq procure au lecteur un sentiment d’inachevé, notamment en raison du fait que les évènements mis en place dans ce roman ne trouvent pas de conclusions satisfaisantes : Dumas, qui prévoyait une suite au roman, prépare le terrain, que ce soit avec l’apparition de Jacques Clément, futur assassin d’Henri III, ou la montée en puissance d’Henri de Navarre, ainsi que la mort du duc d’Anjou. Il est certain qu’un quatrième volume aurait conclu d’une manière satisfaisant, voire jouissive, cette saga consacrée aux guerres de religion. Mais ce sentiment d’inachevé laisse toutefois un goût amer, qui fait que l’on ne profite pas pleinement de ce roman de Dumas, dont la verve, toujours excellente, parvient toutefois à ennuyer, à quelques rares occasions, le lecteur.

À noter, dans l’édition de Claude Schopp, publiée dans la collection Bouquins des éditions Robert Laffont, la présence des deux pièces de théâtres que Dumas tire de La Reine Margot et de La Dame de Monsoreau : intéressantes et donnant matière à une nouvelle lecture des romans, elles sont un excellent document dévoilant le talent de Dumas à alterner les genres.

 

Les Quarante-Cinq d’Alexandre Dumas, édition de Claude Schopp, éditions Robert Laffont, collection Bouquins, 2013, 1056 pages, 30 euros.

Drama Queen Palace de Stéphane Corvisier

Son premier roman, Reine de nuit, publié en 2011, a remporté le prix Mottart de l’Académie française, prix soutenant la création littéraire. Véritable épopée burlesque, ce premier ouvrage a révélé un auteur dont la langue, douce et délicate, devenait brutale et cruelle. Cinq ans plus tard, Stéphane Corvisier, professeur de littérature de son état, revient avec un nouvel opus, intitulé Drama Queen Palace, toujours aux éditions Grasset. Le résultat donne une histoire sarcastique et ambitieuse, le tout présenté dans un écrin fait de raffinement et de lyrisme.

Le lecteur part à la rencontre de deux personnages hauts en couleur, si différents l’un de l’autre qu’ils en viennent à se compléter. Le lieu ? C’est un palace de la Riviera française,  où la jet-set s’alanguit sous le soleil de la Côte d’Azur avant de s’abrutir d’alcool lors de diverses réceptions et soirées. Armand Deshordes séjourne alors dans un hôtel de luxe, attendant avec impatience le retour de sa meilleure amie, répondant au doux nom de Fabiola di Orsola. Car Fabiola est une célèbre cantatrice sur le retour et qui est partie se reposer de peur de perdre sa voix, abandonnant derrière elle Armand qui s’adonne à son péché mignon : l’alcool. Et Armand n’hésite pas à boire, espérant trouver, dans les degrés, la possibilité d’oublier ses amours, toutes vouées à l’échec. Jusqu’au jour où, brisant cette solitude qui lui pèse, il fait une rencontre décisive, celle de Redjep, qui se drape du rôle de gigolo. Une rencontre à la fois pleine de désir, brutale et érotique, et fatale dans ce monde luxueux et sans concession de la jet-set.

 

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Drama Queen Palace de Stéphane Corvisier

 

Avec Drama Queen Palace, Stéphane Corvisier s’attache alors à décrire toutes les petites futilités d’un monde qui a déjà été énormément exploité à travers deux personnages largement stéréotypés : Armand, un alcoolique, écume les réceptions et les bars dans l’espoir de trouver l’étincelle d’un salut et l’ébauche d’une relation qu’il idéalise à outrance, tandis que Fabiola reste cette femme superficielle et toujours entourée d’une cour. Mais derrière ces stéréotypes, le vernis se craquèle et dévoile des personnages blessés, aux sentiments exacerbés par cette solitude dont ils ne peuvent se départir. Et il ne suffit que de quelques mots pour que Stéphane Corvisier parvienne à faire en sorte que le lecteur prenne conscience de l’envergure de l’amitié qui unit Armand et Fabiola. D’un roman aux personnages repus dans leur solitude, on passe à un roman sur l’amitié indéfectible avec virtuosité, tandis que le lecteur se délecte de cette écriture, de ce style feutré qui parvient à compenser les excentricités de ses personnages principaux.

L’écriture est véritablement le point fort de l’ouvrage : Stéphane Corvisier déploie avec brio son style et son talent pour mettre en scène ses personnages comme un peintre compose un tableau. Drama Queen Palace prend alors une forme théâtrale dans sa composition : ce sont trois actes qui amèneront le lecteur à un final où prendra véritablement sens cette amitié qui lie ces deux reines du drame avant le baisser du rideau. L’auteur affûte alors sa prose, délivrant, avec ce second ouvrage, un magnifique roman oscillant entre le tragique et le burlesque, le drame et la comédie, centré sur deux personnages fragiles qui se révèlent particulièrement sympathiques.

 

Drama Queen Palace de Stéphane Corvisier, éditions Grasset, 2016, 176 pages, 15 euros.

Le Miroir des illusions de Vincent Engel

Vincent Engel aime décrire le dépaysement. Que ce soit dans Requiem vénitien ou dans Retour à Montechiarro, Vincent Engel, écrivain belge, aime mettre en scène des personnages déracinés au milieu de paysages ou d’atmosphères pittoresques, alliant son goût pour le Drame, avec une majuscule, celui dont Shakespeare employât dans son théâtre, à des dialogues finement ciselés. Avec son dernier roman, Le Miroir des illusions, publié aux éditions Les Escales, l’auteur parvient à concentrer ce qui faisait l’intérêt de ses précédentes œuvres à une histoire qui n’a rien à envier à Edmond Dantès.

Monte-Cristo reste, en effet, toujours à l’esprit lors de la lecture de l’ouvrage qui semble être la principale inspiration pour son auteur : le roman s’ouvre en 1849, à Genève. Atanasio, qui a appris le décès de Giancarlo Malcessati, dit Don Carlos, cet homme qui le protégea et l’éduqua sa vie durant, se rend chez le notaire pour découvrir les dernières volontés du défunt. Et c’est au travers d’une lettre que le jeune Atanasio apprendra la vérité sur ses origines et la funeste mission qui lui est confiée, celle d’une vengeance dont il sera le point final. Une vengeance lentement mûrie depuis une vingtaine d’année pour rendre le coup de grâce à une femme. Et, pour mener à bien la mission, Atanasio devra respecter à la lettre l’ordre des personnes à assassiner.

 

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Le Miroir des illusions de Vincent Engel

 

Vincent Engel met au point, avec ce talent de scénariste qu’il démontre à chaque ouvrage, un prologue efficace, qui met en place d’une manière brutale le récit avant d’opérer un retour en arrière d’une quarantaine d’années. Nous voici maintenant à l’aube du XIXe siècle qui apporte, comme chaque commencement, toutes ses promesses, gardant en main ses désillusions pour mieux les abattre par la suite. Venise est aux mains des troupes napoléoniennes, la riche cité marchande perd peu à peu ce prestige dont elle était auréolée et ne devient plus que l’ombre d’elle-même, à l’image du palais de Girolamo Acotanto qui, décrépit, tombe peu à peu en miettes, ce qui n’empêche pas la fille de ce dernier, Alba, de préférer au luxe ce palais désuet. Charmante, avec un côté garçon manqué, Alba fait le bonheur de Girolamo qui veut le meilleur pour sa fille. Elle est donc promise à un certain Giancarlo Malcessati, qui promet, en échange, de rembourser les dettes du vieil homme et de financer les travaux de réfection du palais.

Devant ce mariage forcé, Alba, véritable féministe avant l’heure, décide de garder toute sa liberté, tout en respectant le désir de son père. Voyageant seule et ne s’intéressant guère aux passions de ce mari finalement peu connu d’elle, elle décide, des années plus tard, de revenir à Venise, le temps d’un voyage. C’est alors qu’une nuit, elle rencontre un Allemand du nom de Wolfgang. Une véritable passion débute alors, un coup de foudre qui deviendra de plus en plus tragique avant de sombrer dans le crime dont aucun ne sortira indemne.

Le Miroir des illusions est clairement un roman noir dont le leitmotiv reste la vengeance, sur fond de décor historique, et qui a le mérite de rester un tant soi peu léger, rendant la lecture plus qu’agréable pour une longue soirée d’été. Vincent Engel, en alternant les points de vue de ces personnages, n’hésite pas à jouer avec le lecteur, cherchant à le surprendre, ce qui fonctionne. Car, en effet, aucun de ses personnages n’est ce qu’il semble être. Chacun est animé de sa vengeance propre, de ses propres motivations qui les guident au fil du roman.

Mais la force de l’ouvrage réside dans la capacité de l’auteur à rendre chaque personnage sympathique au lecteur : en leur consacrant des chapitres dans lesquelles on découvre leur différents points de vue, on découvre des personnages meurtris au plus profond d’eux-mêmes et qui trouvent toutefois cette force de survivre et ce, dans l’élaboration de cette vengeance. Vincent Engel parvient même à reconstituer avec minutie les différentes périodes où se déroule l’ouvrage, faisant alors preuve d’un incroyable travail de recherche pour tenter de rendre l’histoire beaucoup plus véridique et réaliste en l’ancrant dans l’authenticité.

Le Miroir des illusions est, au final, un ouvrage rafraîchissant et qui nous invite à voyager avec l’auteur, de Venise à Berlin, en passant par Genève et New-York, dont le style fluide parvient à accrocher, à happer le lecteur qui assiste, captivé, hypnotisé, à cette histoire aux relents dumasiens.

 

Le Miroir des illusions de Vincent Engel, édition Les Escales, 2016, 512 pages, 21,90 euros.

Victor Hugo Amoureux de Christine Clerc

Victor Hugo est sûrement l’écrivain français le plus connu mondialement. Son œuvre, immense et majestueuse, présente la caractéristique de mélanger tous les styles, dans le simple but de donner aux mots un sens, d’en explorer cette poésie et la musicalité de la langue. Hugo, plus qu’un simple écrivain, sera de ceux qui s’engagent, pour la Liberté, notamment, celle avec un grand L, et qui doit concerner chaque homme. Sa pensée évolue, d’abord conservatrice, pour glisser lentement vers un besoin et une volonté de réformer. L’auteur en arrive à avoir des positions sur certaines questions très en avance sur son époque faite d’instabilité politique. Devenu l’un des porte-paroles du romantisme, Hugo prône un retour à la vérité et la possibilité, pour les écrivains, d’être doté d’une liberté d’expression et de faire ce qui lui plaît dans son œuvre.

Ce romantisme, Hugo l’exalte dans ses poèmes et l’instille dans son théâtre : « un homme est là […] qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile » peut-on lire dans Ruy Blas, acte II, scène 2. Les sentiments sont exacerbés, ardents, ils brûlent ses personnages au plus profond d’eux-même. L’écriture de Hugo devient tantôt lyrique, tantôt épique. Il n’hésite pas, d’ailleurs, à donner aux femmes une place de choix dans ses œuvres qui sont les dignes inspiratrices de l’œuvre de Victor Hugo.

 

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Victor Hugo Amoureux de Christine Clerc

 

Car Victor Hugo aime les femmes, au point de prôner cette égalité des sexes et d’être l’un des premiers féministes. Il demeure entouré de femmes, en premier lieu de celle qui sera sa seule et unique épouse, Adèle Foucher, qui lui donnera cinq enfants. Et, comme au théâtre, Adèle va endosser plusieurs rôles, d’abord celui, digne d’un vaudeville, d’une épouse délaissée, abandonnée par son mari, véritable bourreau de travail, et qui ne trouvera du réconfort que dans les bras d’un ami de son mari. La romance terminée, elle deviendra la maîtresse de maison, digne et froide, ignorant celle qui sera l’amante régulière de son époux.

Cette amante, qui est un peu la seconde femme de Victor Hugo, l’accompagnera pendant plus de cinquante ans. Il lui écrira tous les jours des lettres enflammées, développant son style et son goût pour le romantisme. Elle, qui s’appelle Juliette Drouet, ne désire que deux choses : que Victor Hugo l’aime et qu’elle puisse l’aimer avec passion, avec ardeur.  Ils se sont rencontrés dans les coulisses du théâtre de la Porte Saint-Martin, tandis que le plus grand succès théâtral de Victor Hugo, Lucrèce Borgia, était mis en scène. Elle n’aura qu’un court rôle qui, immédiatement, interpellera le dramaturge. Ce sera un coup de foudre réciproque, immuable, qui ne prendra fin qu’avec la mort de Juliette Drouet, en 1885.

Mais, parmi ces deux femmes, se distinguent deux autres figures féminines dans la vie du poète. La première, c’est Léopoldine. Fille préférée de l’auteur, Léopoldine meurt prématurément, noyée avec son tout récent mari. Elle sera, comme le souligne Christine Clerc, le chagrin de la vie de Victor Hugo, qui commencera alors à adopter un air austère, visible notamment sur les photographies de l’auteur. Incapable de venir visiter la tombe de son enfant, Victor Hugo ne pourra s’empêcher d’écrire inlassablement des poèmes à la gloire de celle qu’il surnomme Didine, comme le magnifique « Demain, dès l’aube ». La seconde figure féminine a pour nom Léonie d’Aunet, une romancière qui lui permettra de surmonter, un court instant, le deuil de sa fille. Pris en flagrant délit d’adultère par le mari de Léonie, cette dernière ne sera qu’une compagne fugace dans la vie de Hugo, qui reviendra toujours auprès de sa chère Juliette.

Ce volume, particulièrement réussi, qui dévoile un aspect méconnu de l’auteur et, notamment, la grande place que les femmes tinrent dans sa vie, est littéralement captivant. Fourmillant d’anecdotes, Chrisitine Clerc, en excellente chroniqueuse, due notamment à sa formation de grand reporter, parvient à livrer une biographie condensée et synthétique de la vie tumultueuse de ce créateur de génie, doublé d’un incroyable séducteur. Faisant preuve de concision, elle dévoile un incroyable travail de recherches réalisé en amont pour parvenir à faire revivre cette époque exaltée et riche de créations littéraires. L’ouvrage, comme les autres titres de la collection, bénéficie d’une magnifique iconographie, alternant entre les portraits des protagonistes des œuvres célébrant et magnifiant le sentiment amoureux.

 

Victor Hugo Amoureux de Christine Clerc, éditions Rabelais, 2016, 138 pages, 14,80 euros.

Rudik, l’autre Noureev de Philippe Grimbert

Psychologue de profession, venu à la littérature en 2001 avec son premier roman La Petite robe de Paul, Philippe Grimbert a connu le succès commercial en 2004, avec son roman Un secret, roman semi-autobiographique et dans lequel la littérature trouve son aspect cathartique. Son dernier ouvrage, Rudik, l’autre Noureev, qui paraît aux éditions Le Livre de Poche, entraîne une fois de plus le lecteur aux confins de la psychanalyse pour tenter d’expliquer cette fascination qu’exercent ces icônes sacrées.

Paris, fin des années 80. Tristan Feller est un psychanalyste accompli, recevant dans son cabinet le Tout-Paris. Il applique à la lettre la déontologie de sa profession, il évite de se projeter dans les confessions de ses patients pour être le plus neutre possible dans son analyse. En décembre 1987, il reçoit un étrange coup de téléphone d’une certaine Livia F. qui demande à prendre un rendez-vous pour Rudolf Noureev, sublime danseur russe et directeur du Ballet de l’Opéra de Paris depuis 1983. Ne faisant pas de différences entre ses patients, Tristan Feller décide de le traiter comme un autre. Après un premier rendez-vous manqué, Noureev se présente à une nouvelle séance où il ne prononcera qu’un seul mot en russe. Ce sera le début d’une série de rendez-vous qui permettront au chorégraphe de s’ouvrir et d’entrevoir, derrière le mythe, l’individu sans fard.

 

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Rudik, l’autre Noureev de Philippe Grimbert

 

Car, derrière Rudolf Noureev, tente de survivre le petit Rudik, ce fils d’un instructeur militaire toujours absent et occupé à faire la guerre et de cette mère courageuse, élevant la progéniture de ce mari violent et dont Rudolf porte les marques sur le visage. Il embrase la carrière de danseur, à l’encontre de son père qui l’imaginait suivre ses pas. Solitaire, il cache ses faiblesses et ses blessures derrière une excentricité et son acharnement à travailler mais il n’en demeure pas moins abattu de remords face à cette mère mourante qui ne reconnaît pas ce fils qui avait abandonné sa patrie pour s’enfuir à l’Ouest et faire une demande d’asile à la France. Rudolf le virtuose, qui présente cette rudesse caractéristique des Russes et qui embrase la grâce avec une technique exemplaire lorsqu’il danse, peine à faire taire le petit Rudik, sombrant dans la dépression.

À patient extraordinaire, méthodes extraordinaires : loin d’une psychanalyse normale Tristan Feller succombe, en quelque sorte, à cette aura qui entoure Noureev, littéralement magnétique. Mais Tristan Feller n’en demeure pas moins un double de l’auteur lui-même. Philippe Grimbert, qui a fréquenté le danseur à plusieurs reprises dans les années 80, n’obtenant de sa part que de rares mots, décrit une relation fantasmée entre le psychanalyste et son patient, un véritable transfert freudien que le docteur Feller identifie lui-même, conscient de ce qui se passe.

Rudik, l’autre Noureev est un ouvrage dans lequel son auteur exprime sa fascination, qui se révèle être contagieuse, pour le chorégraphe. En effet, Philippe Grimbert fait virevolter le lecteur dans l’intimité de cette personnalité russe, ses failles et ses faiblesses le rendent attachant et permettent de dresser un véritable portrait du danseur. L’écriture de Grimbert se drape alors d’un voile pudique qui permet toutefois aux émotions d’en découler pour se révéler être une lecture bouleversante.

 

Rudik, l’autre Noureev de Philippe Grimbert, éditions Le Livre de Poche, 2016, 192 pages, 6,30 euros.