Stéphane Bourgoin présente les 13 meilleures histoires de serial killers

Stéphane Bourgoin peut se targuer d’être l’un des plus grands spécialistes des tueurs en série. Véritable autodidacte, cela fait plus de trente ans qu’il étudie avec minutie les profils-types de serial killer, que ce soit les pulsions qui les assaillent que le mode opératoire mis en place, grâce, notamment, à des rencontres et des interviews avec les principaux intéressés : à ce jour, Stéphane Bourgoin a pu, en effet, s’entretenir avec plus de 70 serial killers et côtoyer l’horreur à sa stricte réalité. Après un passage par le premier volume de la série True Crime, dans laquelle il racontait l’histoire de Blaise Ferrage, individu du XVIIIe siècle pouvant être considéré comme le premier serial killer, Stéphane Bourgoin fait paraître une nouvelle anthologie aux éditions Ring, regroupant une sélection des meilleures histoires de tueurs en série.

 

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Les 13 meilleures histoires de Serial Killers de Stéphane Bourgoin (dir.)

 

Les tueurs en série, ce n’est pas nouveau, fascinent. La preuve en est la multitude de romans ou de films qui mettent en scène leur traque ou, plus original, leur exposition sur le devant de la scène, en tant que personnages principaux, comme dans la série télévisée Dexter – et dans les romans qui lui sont consacrés en premier lieu – leur octroyant le rôle d’un antihéros. De Jack l’Éventreur en passant par les époux Martin et leur fameuse auberge, ou encore Charles Manson et l’attraction qu’il exerça au point d’être le fondateur d’une secte, le serial killer terrifie, angoisse et fascine et demeure un être complexe et indépendant : loin de se ressembler, ils sont différents l’un de l’autre, que ce soit dans leur motivation ou dans leur passage à l’acte mais ils ressentent le même soulagement, la même plénitude une fois leur victime morte.

La fascination du public pour les tueurs en série ne date toutefois pas d’aujourd’hui, comme le prouve l’anthologie de Stéphane Bourgoin : avec l’essor de la presse périodique à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’apparition de magazines spécialisées et le recul de l’illettrisme ont entraîné la publication de revues et de fascicules mettant en scène des héros détectives ou une relations des faits divers sanglants, plus ou moins fidèles à la réalité. Les récits changent aussi sur la forme : la découverte du coupable ne devient plus l’unique ressort de l’histoire, les auteurs s’attachent alors à explorer le mobile et la psychologie des tueurs, comme l’explique Stéphane Bourgoin dans son introduction : il n’est plus question de donner une réponse à qui a fait ça ? mais d’explorer le pourquoi ?

Stéphane Bourgoin réunit donc, dans son volume, treize récits, datant de la fin du XIXe siècle pour le plus ancien jusqu’au début des années 90 pour le plus récent, qui présentent la même particularité : explorer les pulsions macabres et sinistres de tueurs se fondant dans la foule et se promenant dans les rues. Un personnage, toutefois, se détache des récits : il s’agit d’un même personnage, le plus énigmatique de tous, tant son identité réelle n’a jamais été élucidé, Jack l’Éventreur. Présent dans de nombreux récits de l’ouvrage, Jack l’Éventreur devient alors une sorte d’archétype de tueur en série, d’autant plus fascinant qu’il demeure encore inconnu et que ses motivations sont encore floues, d’autant plus terrifiant qu’il s’attaque à la figure féminine, se tapissant dans le fog des nuits londoniennes.

La seconde originalité de l’ouvrage réside dans les deux derniers récits qui composent l’ouvrage : écrits par Gerard Schaefer et Charles Manson, sûrement les deux grands tueurs en série de la seconde moitié du XXe siècle, ces histoires présentent à merveille les motivations des serial killers et exposent avec brio les fantasmes qui les assaillent. Si l’histoire de Gerard Schaefer donne à entrevoir la pensée la plus intime de l’individu, celle de Charles Manson donne naissance à un récit hallucinant et dérangeant.

Terrifiantes, c’est ainsi que l’on peut décrire ces treize histoires choisies par Stéphane Bourgoin : elles le sont, en effet, par ce trait psychologique que les auteurs dessinent avec brio. L’histoire et le déroulement de l’enquête – si enquête il y a – importent peu ici car il s’agit de livrer une représentation réaliste et véridique du tueur en série. Si la présence, au détour d’une nouvelle, d’un Sherlock Holmes bien décidé à identifier Jack l’Éventreur a de quoi rassurer, il n’en demeure pas moins que l’on est face à une description des pulsions meurtrières incontrôlables qui considèrent la ou les victime(s) comme un objet dont la seule utilité est de les assouvir. Et ce réalisme, insufflé par les auteurs dans ces récits, rend ces histoires plus inquiétantes encore car délivrant un portrait peu reluisant du genre humain.

Stéphane Bourgoin parvient, avec ces 13 meilleures histoires de serial killers, à dresser un portrait-type du tueur en série : en livrant au lecteur une sélection de récits tous plus intéressants les uns que les autres, le spécialiste donne un aperçu de ces pulsions morbides et de cette absence de remords. C’est une anthologie captivante qui entraîne le lecteur au plus profond de l’esprit de prédateurs, à l’affût de leur prochaine victime.

 

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Les 13 meilleures histoires de serial killers présenté par Stéphane Bourgoin, éditions Ring, 2016, 416 pages, 19,90 euros.

 

 

True Crime, volume 1 : les Prototypes de Frédéric Ploquin (dir.)

Depuis plus d’une vingtaine d’années, les émissions télévisées retraçant des faits-divers rencontrent un public toujours plus important. Faites entrer l’accusé est l’exemple même de l’intérêt des téléspectateurs dans ce domaine, Pierre Bellemare, tout en continuant sa carrière littéraire consacrée à des histoires vraies, trouve un nouvel écho en présentant Les Enquêtes impossibles alors qu’un nouveau rendez-vous télévisé, sobrement intitulé Crimes, apparaît sur les écrans en 2013. Un intérêt qui ne se dément pas, ancré dans le réel et dépassant alors l’imaginaire du roman policier : c’est l’une des raisons du succès de ces émissions et des ouvrages qui retracent ces enquêtes qui firent la une des journaux de l’époque, donnant naissance à des compilations comme la dernière venue en date, éditée par les éditions Ring, spécialisées dans les romans policiers et les thrillers : True Crime.

 

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True Crime, volume 1 : Les Prototypes

 

Conçue par Frédéric Ploquin, expert du grand banditisme français, True Crime est une nouvelle série qui fait appel aux plus grands spécialistes du fait-divers dans le but de proposer deux volumes par an et dont chaque ouvrage s’intéressera à un thème en particulier. Et, en guise de mise en bouche, True Crime s’intéresse, pour sa première parution, aux prototypes, à ceux qui donneront naissance à des émules, des imitateurs.

De l’affaire du baron Empain, merveilleusement détaillée par Frédéric Ploquin, au premier gang terroriste, en passant par l’histoire du terrifiant Unabomber qui terrorisa les États-Unis à la fin des années 70, ce premier volume de True Crime a le mérite de ne pas se cantonner aux faits-divers du XXe siècle, preuve étant que ce siècle en question est loin d’avoir inventé le crime. En s’attachant à retracer, par Anne-Sophie Martin, l’affaire de la veuve Gras, en 1876, ou celle de Blaise Ferrage, le premier tueur en série français au XVIIIe siècle, sous la plume de Stéphane Bourgoin, le fait-divers devient chronique. Une chronique qui certes se lit comme un roman policier, mais qui devient aussi une étude des mœurs de l’époque, que ce soit dans le mobile – s’il y en a un – ou dans la façon dont est appréhendée l’affaire par les pouvoirs publics.

En faisant appel à des spécialistes comme Alain Bauer, criminologue, Charles Diaz, commissaire de police, ou encore Dominique Rizet, spécialiste police-justice sur BFM TV, Frédéric Ploquin s’entoure de passionnés pour livrer sans concession et avec force de détails neuf enquêtes captivantes où se côtoient l’horreur et la folie, livrant ainsi une description des bas instincts de l’être humain et des pulsions qui s’assaillent. Aussi terrifiant que passionnant, True Crime se révèle être un ouvrage ensorcelant que l’on ne peut reposer qu’une fois la lecture achevée, trépignant alors d’impatience en attendant la parution d’un second volume en novembre et qui s’intitulera Sexe et passions fatales. Tout un programme !

 

True Crime, volume 1 : Les Prototypes, sous la direction de Frédéric Ploquin, éditions Ring, 2016, 288 pages, 18 euros.

Maestra de L. S. Hilton

Une parution simultanée dans 35 pays, des droits cinématographiques déjà acquis par la productrice de la saga Millenium et un buzz internet finement orchestré par son éditeur français, voici ce qui entoure la sortie de Maestra, le roman de L. S. Hilton, accueillie à bras ouvert dans la collection La Bête Noire des éditions Robert Laffont. Marquant un grand coup avec un premier volet d’une trilogie qui se veut noire et érotique, cette journaliste et critique d’art, vivant à Londres après avoir bourlingué entre New York et Milan, met alors en scène le monde de l’art, un monde qu’elle connaît bien pour l’avoir pratiqué et son héroïne, une véritable femme fatale.

 

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Maestra de L. S. Hilton

 

Une héroïne qui est loin d’être aussi fatale que ça au début de l’ouvrage : Judith Rashleigh est une assistante dans l’une des deux plus grands hôtels de ventes aux enchères de Londres. Vivant en colocation avec des étudiants en médecine, Judith reste mise à l’écart dans son travail, écopant de tâches subalternes, loin du talent et des diplômes dont elle est pourvue. Sur les conseils d’une ancienne amie d’enfance, elle décide alors de briser la routine en travaillant le soir dans un bar à hôtesses où elle parvient à user de ses charmes. Un homme du nom de James devient l’un de ses clients réguliers.

Judith se voit alors confier une tâche qui sort de l’ordinaire, une tâche qui lui démontre que ses charmes peuvent lui permettre de faire carrière avant qu’elle découvre une gigantesque escroquerie autour d’une toile de George Stubbs dans laquelle est trempée sa société. Licenciée, Judith se retrouve avec un seul et unique emploi, un emploi qui la transformera peu à peu en femme fatale et qui l’entraînera de la Côte d’Azur à Paris, en passant par la Ville Éternelle.

Comparé, lors de sa promotion, à Cinquante nuances de Grey qu’il est censé reléguer aux oubliettes, le roman de L. S. Hilton est très loin d’avoir une ressemblance avec la saga de E. L. James : les scènes érotiques, crues et, par instant, sadomasochiste, sont le seul lien, ténu, auquel on peut raccrocher les deux ouvrages. Le personnage de Judith Rashleigh reste en total opposition avec Christian Grey, bien que les deux personnages partagent une certaine obstination dans leur comportement et une addiction au sexe. Judith Rashleigh est, en effet, marquée par ses doutes et ses faiblesses dont elle parvient à en tirer parti. La narration à la première personne présente toutefois un personnage froid et peu accessible, au point de donner l’impression que Judith raconte l’histoire d’un double d’elle-même.

L’histoire, quant à elle, peine à démarrer, préférant dans un premier temps décrire un monde de l’art assez refermé et tourmenté par les millions qui circulent, un monde finalement peu connu des lecteurs tandis que la transformation en femme fatale de Judith reste maladroite, à grand renfort de mythologie grecque et de descriptions de tableaux. Prenant un malin plaisir à jouer avec les clichés, L. S. Hilton livre alors une femme forte, quasiment antipathique certes, mais aux exhalaisons qui font immédiatement penser au personnage de Catherine Tramell, interprétée par la fascinante Sharon Stone, dans Basic Instinct, une ressemblance qui, parions-le, est loin d’être fortuite. Le côté polar reste, quant à lui, en retenu, au point où l’on oublie presque que l’on en lit un.

Une retenue, toutefois, à mesurer : premier volume d’une trilogie, Maestra est une introduction essentielle à l’histoire que L. S. Hilton cherche à raconter : il s’agit, pour l’instant, de décrire un univers naviguant entre le réalisme des hôtels de ventes et la véritable nature de cette héroïne hyper sexualisée. La suite de la trilogie devrait permettre d’éclairer un peu plus les intentions de l’auteur et de dévoiler la véritable histoire de Judith Rashleigh. Il n’en demeure pas moins que Maestra reste un roman original, se lisant avec facilité et réussissant à capter l’attention du lecteur suffisamment longtemps pour qu’il se prenne au jeu dans lequel L. S. Hilton veut le faire rentrer.

 

Maestra (Maestra) de L. S. Hilton, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Laure Manceau, éditions Robert Laffont, 2016, 384 pages, 18,90 euros.

Carnets noirs de Stephen King

Après un léger détour par l’horreur, son thème de référence, avec Revival, Stephen King est de retour avec le personnage de Bill Hodges, un flic à la retraite, dans le second volume de cette trilogie qu’il consacre à ce personnage et qui nous fut présenté dans Mr Mercedes – trilogie qui s’achèvera avec End of Watch, prévu aux États-Unis pour juin 2016. Carnets noirs, publié par les éditions Albin Michel, est, comme tous les romans de Stephen King, un condensé de ses sujets de prédilection, à travers lesquels il dépeint une société à la dérive.

Le roman débute en 1978. John Rothstein est un écrivain devenu célèbre grâce à un roman, intitulé Le Coureur dont il reprendra le personnage principal, Jimmy Gold, à travers deux suites, formant alors une trilogie qui fera la renommée de son auteur. Une trilogie dont l’écriture et la portée rappellent aisément L’attrape-cœurs de J. D. Salinger et qui met en scène un antihéros comme en connaîtra la littérature américaine de la deuxième moitié du XXème siècle, allant à contre-courant des normes de la société, au langage teinté de grossièreté, un personnage purement anticonformiste.

 

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Carnets noirs de Stephen King

 

Conforté dans son succès, John Rothstein décide de prendre sa retraite et de vivre reclus, chez lui, entouré de cahiers Moleskine noirs dans lesquels son œuvre se développe, son écriture s’affine, ses héros évoluent. Une retraite qui laisse toutefois un goût amer dans la bouche de certains de ses lecteurs, déçus de l’évolution que son personnage de Jimmy Gold a pris à la fin de ce troisième volume, Le Coureur ralentit, une évolution qui semble aller à l’encontre des deux premiers volumes, un véritable retour en arrière pour le personnage.

C’est le cas de Morris Bellamy, véritable admirateur du travail de Rothstein et du personnage de Jimmy Gold, qui considère quasiment cette trilogie comme une nouvelle Bible. La déception au paroxysme, Morris Bellamy décide d’assassiner l’écrivain, notamment pour mettre la main sur ces précieux carnets, dont l’existence est révélée par la femme de ménage de l’auteur. Pour ce faire, il décide de faire passer cet assassinat comme un simple meurtre dont la raison serait l’argent que garderait Rothstein chez lui.

Tout ne se passant jamais comme prévu, Morris Bellamy se retrouve derrière les barreaux, les carnets Moleskine cachés dans un endroit connu de lui-seul et attendant d’être lus. Nous sommes alors en 2010. Un adolescent du nom de Peter Saubers découvre une malle contenant des enveloppes de billets de banque et une centaine de carnets Moleskine noirs, enveloppés dans du plastique. Cette découverte va amener l’adolescent à faire des choix draconiens, notamment concernant cet argent qui pourrait sûrement éviter à ses parents de divorcer, dont le père est dans l’incapacité de travailler depuis qu’un fou au volant d’une Mercedes à foncer dans la foule pour les écraser. Mais Peter va aussi lire ces carnets en question et faire une découverte majeure concernant l’œuvre de John Rothstein.

Comme dans tous ses romans, Stephen King décrit dans un premier temps la psychologie des personnages, à travers leurs enfances, leurs vécus, il nous fait entrer dans leurs univers avec brio. Un temps d’exposition finalement nécessaire jusqu’à ce qu’un élément perturbateur explose alors, mettant la machine infernale en marche. Traitant de l’obsession, Stephen King rend celle-ci palpable, contagieuse même : le personnage de John Rothstein, plus vrai que nature, fait fortement penser à Philip Roth et le lecteur se prend d’envie de découvrir cette trilogie du Coureur tandis que Morris Bellamy, tout comme Annie Wilkes de Misery, devient la figure cauchemardesque d’un fan obsédé, que tout écrivain n’aimerait avoir pour rien au monde.

Fan de John Rothstein et de son œuvre, Morris Bellamy en est obsédé, au point que la limite entre le monde réel et le monde fantasmé devient ténu : l’œuvre de Rothstein en est à ce point essentielle pour Bellamy que ce dernier ne supporte pas que l’on contredise la vision qu’il a de l’œuvre en elle-même. Ce fanatisme, présent dans presque tous les ouvrages de Stephen King, prend un écho assez troublant avec notre monde actuel, où l’assujettissement d’une personne pour un roman, pour le cinéma (il n’y a qu’à prendre l’exemple de John Warnock Hinckley Jr. et sa tentative ratée d’assassinat de Nixon qui n’avait pour but que d’attirer l’attention de Jodie Foster), ou encore la religion fait que des hommes en assassinent d’autres pour assouvir cette obsession.

Croquant alors notre monde moderne, Stephen King délivre alors un roman noir et angoissant dans lequel les personnages déambulent, prisonniers de leurs actions et du destin, comme Peter Saubers qui tombe dans un engrenage qui lui fera forcément croiser la route de Morris Bellamy et comme le lecteur qui, envoûté par l’écriture de King et ses talents de conteur, n’a pas d’autres choix que de continuer à tourner les pages pour assister à un final tout feu tout flamme et des indices quant à la tournure que prendra le dernier volet de la trilogie Bill Hodges.

 

Carnets noirs (Finders Keepers) de Stephen King, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nadine Gassie et Océane Bies, éditions Albin Michel, 2016, 432 pages, 22,50 euros.

La Nuit derrière moi de Giampaolo Simi

Alors qu’il a été récompensé en 2015 par le prix Scerbanenco, un prix littéraire qui consacre un ouvrage de littérature policière, à l’occasion de la sortie de son nouveau roman, Giampaolo Simi, déjà publié en France dans la célèbre « Série noire » des éditions Gallimard, est de retour avec un ouvrage publié en 2012 en Italie, La Nuit derrière moi (La Note alle mie spalle), un incroyable et captivant thriller dont la construction est parfaitement maîtrisée.

 

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La Nuit derrière moi de Giampaolo Simi

 

Le lecteur fait la rencontre de Furio Guerri, un homme dont la carrière professionnelle est à l’image de sa vie privée : commercial dans une société d’imprimerie, Furio est marié à une belle femme au foyer, Elisa, est le père d’une petite fille, Caterina, fan des Chevaliers du Zodiaque et incroyablement gâtée. Vivant dans la province de Pise, non loin de la voie rapide Florence-Pise-Livourne, une voie qu’il emprunte quotidiennement et qui lui permet de prospecter, Furio a une passion : il s’agit de sa voiture, une Spider Alfa Romeo Duetto 1300 rouge, datant des années 70. Une voiture qu’il bichonne et dont il tente de faire retrouver son aspect d’origine. En conclusion, Furio Guerri est un homme chanceux, que beaucoup pourrait envier, désirant, comme lui, nager dans le bonheur.

Sauf que Furio Guerri ne mène pas qu’une seule vie. Sa seconde vie est celle d’un monstre. Un monstre qui rôde autour d’un lycée et dont il espionne les jeunes filles, leurs allées et venues, se risquant jusqu’à s’introduire dans l’établissement scolaire tout en se faisant passer pour un informaticien venu réparer un ordinateur. Car, derrière cette respectabilité, Furio Guerri est fasciné par ce lycée et ses élèves. Et, lorsqu’il fait face à des ennuis professionnels, il ne peut s’empêcher d’ouvrir les yeux et de constater que même le vernis qui entoure sa vie privée s’écaille peu à peu, dévoilant ici un sourire crispé, là un regard de travers. S’ensuit alors un engrenage diabolique.

Et Furio Guerri s’oblige alors à reprendre son histoire, de se la raconter tout en faisant s’affronter ses deux facettes, utilisant le « je » lorsqu’il s’agit du monstre, un monstre qui a prit possession de lui, et le « tu » lorsqu’il parle du Guerri considéré et estimé, comme si ce dernier était privé de parole, de la possibilité de se justifier, obligé d’écouter le monstre qui sommeille en lui parler. Cette dualité mènera le roman jusqu’à son terme où, peu à peu, le monstre prend de l’importance.

La Nuit derrière moi est le genre de roman que l’on ne peut que conseiller, à défaut d’en parler librement au risque de gâcher l’histoire et de trop dévoiler ces petits indices qui sont éparpillés dans le roman. Giampaolo Simi maîtrise d’une main de maître son histoire et nous dévoile un portrait saisissant d’un homme qui perd le contrôle de sa vie. La construction du roman qui alterne entre la première et la deuxième personne du singulier permet aux lecteurs de se laisser happer par le style de Giampaolo Simi au point où ils seront fascinés par l’histoire et l’ambivalence de Furio Guerri, par ce monstre qui sommeille en lui.

 

La Nuit derrière moi (La Notte alle mie spalle) de Giampaolo Simi, traduit de l’italien par Sophie Royère, éditions Sonatine, 2016, 288 pages, 18 euros.

Tout le monde te haïra d’Alexis Aubenque

Après un détour par la Louisiane pour son précédent roman, Alexis Aubenque est de retour et continue d’explorer géographiquement les États-Unis en prenant pour cadre pour son nouveau polar l’atmosphère à la fois glaciale et désertique de l’Alaska. Tout le monde te haïra, publié par les éditions Robert Laffont dans la jeune et ambitieuse collection « La Bête Noire », est un roman captivant et au rythme soutenu, ce qui a fait le succès des précédents ouvrages d’Alexis Aubenque.

Mettant en scène pour la première fois – et sûrement pas la dernière – Tracy Bradshaw et Nimrod Russell, Tout le monde te haïra dévoile la petite ville de White Forest, une ville côtière du sud de l’Alaska à travers trois intrigues. Une bourgade typiquement américaine où la violence et l’insécurité sont rares, mais pas inexistants, et où un simple évènement met la population en émoi.

Ce petit évènement, cet élément déclencheur a été découvert dans les glaces par un groupe de touristes qui faisait une séance de plongée : il s’agit d’un navire datant du début du XXème siècle et ayant coulé, relâchant de sa prison les dizaines de corps de marins morts. Loin de la simple découverte historique, on se doute très bien que l’évènement aura une certaine importance dans la suite du roman.

 

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Tandis que la ville se remet de ses émotions débarque alors Alice Lewis, venue à la recherche de sa demi-sœur disparue et dont le mari ne semble pas se préoccuper outre mesure. Elle demandera l’aide de Nimrod Russell, nouvellement détective privé, ancien lieutenant de police, mis au rebus suite à une affaire ayant mal tournée.

La troisième intrigue met en scène Tracy Bradshaw, lieutenant de police, ancienne collègue de Nimrod Russell, qui enquêtera, avec l’aide de son binôme Scott Wright, sur la mort de Sullivan Kruger, responsable d’une entreprise spécialisée dans le commerce alimentaire, retrouvé pendu par les pieds et éventré à l’aide d’un hakapik, une sorte de mince pioche inuit employée dans la chasse au phoque.

Ces trois intrigues, on le sait, se recouperont forcément, mêlant habilement les personnages et certains suspects dont le nom apparaît au détour d’un interrogatoire ou d’une série de clichés, pris par le détective privé, pour parvenir à une seule et unique conclusion, légèrement grandiloquente, aux limites abracadabrantesques qui  gâchent un peu une lecture captivante et, a posteriori, laisse un souvenir amer.

Outre ce dénouement dans lequel on sent néanmoins que l’auteur a pris un grand plaisir de l’écrire,  Tout le monde te haïra est un polar captivant, dont les pages défilent à allure folle, et dont le rythme ne faiblit pas une seconde. La ville de White Forest devient un personnage à part entière, comme ce fut le cas avec la trilogie de River Falls : c’est ce style Aubenque qui fait la saveur de ses romans, ainsi que le découpage de son scénario. Ici, l’histoire se déroule en quelques jours, ne laissant pas le temps aux personnages de souffler. On pourrait toutefois regretter que l’auteur ne laisse aucun répit à ses deux héros, notamment concernant Tracy et son fils, atteint de troubles psychologiques et dont les nuits se résument à une succession de cauchemars. Peut-être le sujet d’un second tome ? Signalons aussi une description de l’Alaska incroyable, plongeant le lecteur dans le blizzard et l’hiver du Grand Nord.

Tout le monde te haïra est un très bon polar, qui pêche par sa fin un peu tiré par les cheveux. Mais vous n’aurez toutefois qu’une seule réaction : celle de détester Alexis Aubenque pour son ingéniosité, empêchant le lecteur de reposer le roman avant le point final.

 

Tout le monde te haïra d’Alexis Aubenque, éditions Robert Laffont, collection « La Bête Noire », 2015, 432 pages, 20 euros.

Tu tueras le Père de Sandrone Dazieri

En partenariat avec Babelio et les éditions Robert Laffont dans le cadre de l’opération Masse Critique. Je tiens à les remercier.

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Journaliste, scénariste, éditeur, Sandrone Dazieri est un véritable touche-à-tout dont l’expérience est enrichie par les nombreux métiers qu’il a exercé, de cuisinier à videur en passant par correcteur. Révélé en France avec sa trilogie de romans noirs, Sandrone & Associés, publiée par les éditions Métailié, mettant en scène un double de l’auteur qui possède une double personnalité, dans la veine de Docteur Jekyll et Mister Hyde, Sandrone Dazieri revient avec un nouveau thriller, Tu tueras le Père (Uccidi il Padre), totalement addictif et particulièrement réussi, lançant en même temps la nouvelle collection « La Bête Noire » des éditions Robert Laffont.

Dans son nouvel ouvrage, Sandrone Dazieri délaisse son double littéraire pour mettre en scène le commissaire Colomba Caselli qui, suite à un évènement qu’elle appelle « le Désastre », est mise aux arrêts, en attendant de quitter définitivement le service. Femme de caractère et sûre de ses convictions, c’est toutefois un personnage fragilisé et perdu que l’auteur nous donne pour héroïne. Sa nouvelle routine est faite de joggings sur les bords du Tibre, de conversations téléphoniques avec sa mère qui ressemble plus à un monologue de la vieille femme et de lectures. Elle sera réduite à néant par un appel de son supérieur, désireux d’avoir son avis sur l’enlèvement du petit Luca Maugeri dont sa mère est retrouvée dans une clairière, décapitée.

C’est le départ de ce qui s’annonce un excellent roman policier, un whodunit de tradition, allant d’interrogatoires en récolte d’indices pour finalement, après avoir écarté tous les suspects, trouver le coupable. Mais justement, rien de ça ici car Sandrone Dazieri introduit alors celui qui enquêtera aux côtés de Colomba, Dante Torre, aussi surnommé « l’enfant du silo ». Car Dante Torre, expert en disparitions de personnes et en dégustation de café, a été enlevé, enfant, puis séquestré dans un silo à grains. Il sera alors élevé par son ravisseur, un homme connu sous le nom du « Père ». Rapidement, le duo trouvera des ressemblances entre l’enlèvement de Luca Maugeri et celui de Dante, annonçant alors que le Père, loin d’être mort après avoir disparu, est toujours vivant, guettant alors les faits et gestes de son ancienne victime. Commence alors une traque qui sera aussi éprouvante pour Colomba, Dante que pour le Père.

Sandrone Dazieri construit avec brio un excellent thriller, sans aucuns temps morts, en commençant par soigner ses deux personnages principaux qu’il mettra à rude épreuve. Colomba Caselli et Dante Torre sont sûrement la principale qualité de l’ouvrage : loin d’être des stéréotypes, leurs personnalités sont finement travaillées, au point où leurs interactions se feront naturellement, tout comme leur complémentarité. Ce qui amènera, au fil du roman, des scènes assez légères, teintées d’humour, qui seront bienvenues, permettant au lecteur de souffler un peu dans cette course effrénée pour arrêter le Père.

Outre cette complémentarité, ce sont deux êtres qui sont totalement différents, que ce soit en terme d’idéaux – Dante n’hésitant pas à côtoyer des dealers, comme Santiago qui leur sera d’une grande aide – que physiquement : Colomba reste charmante malgré son attitude peu avenante qu’elle s’oblige à prendre, évoluant dans un monde et une carrière largement dominés par les hommes tandis que Dante, grand et mince, donne plutôt l’impression d’un malade, d’un être irascible qui aurait presque pu être ce narrateur anonyme des Carnets du sous-sol de Dostoïevski. Mais, en dépit de leurs différences, ce sont deux êtres dont la vie se retrouve brisée par deux drames, son enlèvement pour Dante, ce fameux « Désastre » pour Colomba. De ces drames, ils vont en tirer toute leur force, ils vont devoir passer outre, apprendre de nouveau à faire confiance, comme une ultime tentative de reconstruction de soi. Et, face à ces deux personnages, brisés, se dresse l’image de ce Père, telle une ombre, toujours fugitive, presque irréelle et terriblement angoissante. Cette autre figure centrale de l’ouvrage, cette menace alimente le roman, lui donne son aspect inquiétant.

Le roman de Sandrone Dazieri est sombre, il est violent, à l’image de ce Père. Porté par des personnages puissants et forts, tout en ayant des faiblesses, ce thriller nous amène dans une enquête complexe et terrifiante, dont l’écriture de son auteur, très agréable à lire, nous fait entrer dans son univers. Complètement addictif.

Tu tueras le Père (Uccidi il Padre) de Sandrone Dazieri, traduit de l’italien par Delphine Gachet, éditions Robert Laffont, 672 pages, 21,50 euros.