Les Quarante-Cinq d’Alexandre Dumas

Livre lu dans le cadre d’une lecture commune organisée sur livraddict.com

 

Nouvelle collaboration entre Alexandre Dumas et Auguste Maquet et publié en feuilleton entre 1847 et 1848, Les Quarante-Cinq, roman épique qui reste peu connu du grand public, termine le cycle que consacre Dumas aux guerres de religions. Après le massacre de la Saint-Barthélemy décrit dans La Reine Margot et les évènements tragiques sur lesquels se conclue La Dame de Monsoreau, ce dernier volume, malheureusement le moins réussi, continue de retracer cette période faite d’instabilité politique et met en scène un Henri III affaibli et plus que jamais vulnérable.

1584. Dix ans ont passés depuis que Henri III, alors duc d’Anjou, abandonne son trône du royaume de Pologne pour prendre celui de France, remplaçant son frère, Charles IX, mort sans descendance mâle. Affaibli de toute part, menacé dans le sud du royaume par la popularité grandissante d’Henri de Navarre et, plus proche de lui, par les Guise qui forment des groupes de bourgeois ligueurs dans l’optique d’une nouvelle Saint-Barthélemy, Henri III n’est plus que l’ombre de lui-même : les frères Joyeuse peinent à remplacer les favoris du roi, morts en duel à la fin de La Dame de Monsoreau, tandis qu’un vide se fait ressentir dans la vie d’Henri, depuis la disparition tragique de son bouffon, Chicot.

 

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Les Quarante-Cinq d’Alexandre Dumas

 

D’Épernon, personnage historique que le lecteur a déjà rencontré dans le volume précédent, l’un des derniers favoris d’Henri III, est devenu duc et, dans une inspiration qui tient plus à de l’arrivisme, il décide de former un groupe de quarante-cinq gentilshommes d’origine gasconne qui deviendra la garde rapprochée du roi et dont les membres arrivent à Paris en même temps que l’exécution de Nicolas de Salcède, dont le crime était d’avoir voulu tuer le frère d’Henri, François, parti se réfugier dans le nord.

Comme tous les romans d’Alexandre Dumas, Les Quarante-Cinq est impossible à résumer sans dévoiler une part du récit et d’en gâcher la surprise et il s’agit avant tout de faire un point sur la situation en début de roman et de replacer le roman dans son contexte. Écrit peu avant la révolution de 1848, dans laquelle Dumas prendra une part active, ainsi que les armes, le roman dresse un portrait peu flatteur de la seigneurie de l’époque, en proie à des querelles politiques, et montre une France divisée qui s’engouffre de plus en plus dans ce qui s’apparente à une guerre civile, plus que religieuse.

Riche en rebondissement, ce qui est un des critères du cahier des charges de l’auteur, le roman peine toutefois à accrocher le lecteur, tant l’intrigue est fragmentée, entraînant alors un éclatement de l’action, au profit de certains personnages, qui prennent le dessus sur d’autres, à l’instar de Chicot, revenu d’entre les morts et dont on ressent le plaisir qu’a eu Dumas à écrire ce personnage et à le mettre en scène, qui participe d’ailleurs à ce qui sera le point culminant du roman, à savoir la prise de Cahors, aux côtés d’Henri de Navarre.

Néanmoins, on retrouve avec plaisir les différents personnages qui sont apparus dans les précédents volumes : de la reine mère Catherine, en retrait par rapport à son rôle dans La Reine Margot, en passant par Marguerite de Navarre, en proie à une romance, Gorenflot, qui forme, avec Chicot, un duo digne de Laurel et Hardy, et Diane de Méridor, prête à venger la mort de son amant. Ils apparaissent tous avec, comme objectif, leur propre vision de la liberté à atteindre, une liberté qui est, encore une fois, l’un des thèmes majeurs du roman et cher à Dumas.

Mais il n’en demeure pas moins que Les Quarante-Cinq procure au lecteur un sentiment d’inachevé, notamment en raison du fait que les évènements mis en place dans ce roman ne trouvent pas de conclusions satisfaisantes : Dumas, qui prévoyait une suite au roman, prépare le terrain, que ce soit avec l’apparition de Jacques Clément, futur assassin d’Henri III, ou la montée en puissance d’Henri de Navarre, ainsi que la mort du duc d’Anjou. Il est certain qu’un quatrième volume aurait conclu d’une manière satisfaisant, voire jouissive, cette saga consacrée aux guerres de religion. Mais ce sentiment d’inachevé laisse toutefois un goût amer, qui fait que l’on ne profite pas pleinement de ce roman de Dumas, dont la verve, toujours excellente, parvient toutefois à ennuyer, à quelques rares occasions, le lecteur.

À noter, dans l’édition de Claude Schopp, publiée dans la collection Bouquins des éditions Robert Laffont, la présence des deux pièces de théâtres que Dumas tire de La Reine Margot et de La Dame de Monsoreau : intéressantes et donnant matière à une nouvelle lecture des romans, elles sont un excellent document dévoilant le talent de Dumas à alterner les genres.

 

Les Quarante-Cinq d’Alexandre Dumas, édition de Claude Schopp, éditions Robert Laffont, collection Bouquins, 2013, 1056 pages, 30 euros.

Agatha Raisin enquête : Remède de cheval de M. C. Beaton

Avec un second roman paru en 1993, M. C. Beaton continue de développer le personnage de détective amateur qu’est Agatha Raisin en ancrant sa saga dans le genre de la comédie policière. Alors que le premier tome servait d’introduction à un univers si particulier et cher à son auteur, Remède de cheval s’attache à montrer une personnalité différente de son héroïne, plus sensible et vulnérable.

Après les évènements tragiques du premier volume, Agatha Raisin, décidée à prendre un repos bien mérité, s’embarque pour deux semaines de vacances aux Bahamas, désertant les grasses vallées du Royaume-Uni pour les plages de sable chaud. Une destination qu’elle n’a toutefois pas choisie au hasard et qui concorde avec le voyage qu’a entrepris James Lacey, un colonel à la retraite, historien à ses heures perdues et séduisant voisin d’Agatha qui s’est fraîchement installé à Carsely à la fin de La quiche fatale. Hélas, pour Agatha Raisin, c’est en solo qu’elle profitera des plages, Lacey décidant d’aller au Caire à la dernière minute.

 

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Agatha Raisin enquête : Remède de cheval de M. C. Beaton

L’ouvrage débute sur le retour de la quinqua, prête à snober son voisin et à lui faire comprendre qu’elle n’est pas intéressée par lui (quitte à mentir !). Et, pour ce faire, quoi de mieux que l’installation de Paul Bladen, un nouveau vétérinaire, dans le village, d’autant plus lorsque ce dernier est loin d’être vilain, voire très charismatique et séduisant, et qu’il ne semble pas insensible aux charmes d’Agatha. Après un premier contact désastreux à la clinique vétérinaire, où Paul Bladen fait preuve de manières brusques sur le chat d’Agatha et d’une invitation à un dîner qui se solde par le départ précipité d’Agatha, le vétérinaire est retrouvé, le lendemain, inanimé, dans les écuries de lord Pendlebury, où il s’occupait des chevaux. Immédiatement sur les lieux, la police en conclut à un accident, résultant d’une mauvaise manœuvre du vétérinaire, qui se serait injecté par mégarde un tranquillisant puissant destiné à un cheval. Ce qui est loin d’être l’avis d’Agatha et de James Lacey, qui décident de se lancer dans leur propre enquête.

À la différence du premier volume, l’enquête policière occupe une place importante dans ce roman : il n’est plus question, en effet, de présenter les personnages récurrents et le petit village de Carsely et celui, proche, de Mircester, bien que certains, à l’image de Bill Wong et de ses parents, soient un peu plus développés à travers des chapitres entiers. Notre duo de détectives amateurs est, quant à lui, efficace et les deux personnages ont une alchimie incontestable qui donne tout l’intérêt du roman tandis que l’humour, déjà présent dans le premier roman et qui intervient dès les premières pages et nous accompagne tout au long de l’histoire, a le mérite de ne pas être redondant et participe pour beaucoup à l’installation de cette ambiance si particulière qui émane de la saga de M. C. Beaton.

Autre mérite de ce second ouvrage est de montrer une Agatha Raisin vulnérable et qui a pleinement conscience de jouer à un jeu dangereux, d’autant plus lorsqu’elle est directement menacée dans son intimité. Cette Miss Marple de la fin du XXe siècle n’hésite pas, effectivement, à donner de sa personne pour résoudre cette enquête, bien que les motivations de départ ne soient pas les mêmes : si l’héroïne d’Agatha Christie cherchait surtout à arrêter les criminels, Agatha Raisin agit plus, dans un élan d’égoïsme, par curiosité et pour réussir à passer du temps avec son voisin. Loin d’être parfaite, cette héroïne a le mérite d’être vraie et empreinte de réalisme.

Remède de cheval réunit donc les mêmes ingrédients qui ont fait le succès de La quiche fatale, à commencer par ses personnages. Lecture agréable et sans prise de tête, c’est un excellent divertissement, amusant et touchant, idéal par ce temps de vacances et de farniente. Agatha Raisin reste la principale attraction du roman, grâce notamment à son fort caractère, et entraîne avec plaisir le lecteur dans une nouvelle enquête, d’un rythme effréné et addictif.

 

Agatha Raisin enquête : Remède de cheval (Agatha Raisin and the vicious vet) de M. C. Beaton, traduit de l’anglais par Esther Ménévis, éditions Albin Michel, 2016, 270 pages, 14 euros.

Agatha Raisin enquête : La quiche fatale de M. C. Beaton

Voici plus de 36 ans que M. C. Beaton, de son vrai nom Marion Chesney, s’adonne avec plaisir à l’écriture, alternant les genres littéraires tout comme les pseudonymes. Et pour vivre cette passion, l’Écossaise peut compter sur son imagination fertile qui l’amènera à créer deux personnages qui s’illustreront dans leur propre série de romans : Hamish Macbeth qui débutera sa carrière en 1985 et Agatha Raisin, dont les premières enquêtes viennent de paraître aux éditions Albin Michel et qui apparaît pour la première fois dans le roman La quiche fatale.

Agatha Raisin a la cinquantaine bien tassée. Dirigeante de sa propre agence de relations publiques à Londres, elle décide de profiter de son succès pour prendre une retraite anticipée bien méritée. Vendant son agence et se débarrassant de tout ce qui la retenait à Londres, Agatha Raisin devient la propriétaire d’un petit cottage à Carsely, dans un village pittoresque des Cotswolds, une région aux collines verdoyantes et désignée comme étant une AONB,  Area of Outstanding Natural Beauty (un espace d’une remarquable beauté naturelle). Après un paysage de béton, place à un environnement naturel et champêtre pour la quinquagénaire au tempérament bien trempé qui décide de se plonger avec délectation dans la lecture, et plus particulièrement dans les romans d’Agatha Christie.

 

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Agatha Raisin enquête : La quiche fatale de M. C. Beaton

Passée l’euphorie de l’installation, Agatha Raisin va, peu à peu, plonger dans l’ennui et dans l’inaction, ce qui la poussera à rencontrer les différents personnages peuplant Carsely, du révérend Alfred Bloxby et sa femme au couple Cummings-Browne dont le mari participe, en tant que juge, à un concours de quiche. Il n’en faut pas moins pour qu’Agatha Raisin décide de concourir, surtout quand on a, comme elle, une irrésistible rage de vaincre teintée d’un soupçon de mauvaise foi. Car, gagner ce concours, qui est remporté depuis plusieurs années par une femme du nom de Mrs. Cartwright, est le tremplin idéal pour être accepté dans le village de Carsely, ce dont Agatha Raisin a besoin pour lui permettre de repartir de bon pied avec quelques membres de cette communauté, dont sa voisine, Mrs. Barr, à laquelle elle trouve le moyen de débaucher sa femme de ménage dès son installation.

Sortant alors du confort rustique du pub de la ville, le Red Lion, et de celui de son cottage, ses deux lieux favoris, avec une forte prédilection pour le premier, Agatha Raisin décide de mettre en pratique ses talents de cuisinière pour confectionner une tarte aux épinards, dont raffole Mr Cummings-Browne. Pour ce faire, direction Londres et plus particulièrement chez un célèbre traiteur qui élabore les meilleures quiches de la capitale. Sûre de sa victoire, Agatha Raisin attend avec impatience le jour du concours qui approche à grand pas. Un jour J qui sera mémorable tant sa quiche est mortelle, au sens littéral du terme, bien sûr, vu que Mr Cummings-Browne sera retrouvé mort après avoir pris un morceau de quiche. Une seule solution s’offre alors à Agatha Raisin : dire la vérité sur la provenance de sa tarte – et admettre la tricherie – et se disculper aux yeux du village en découvrant elle-même l’assassin. Car Agatha est sûre d’une chose : Mr Cummings-Browne a été assassiné.

Elle fume, elle boit et n’a pas sa langue dans sa poche, légèrement égocentrique, souvent lunatique, cette Miss Marple de la fin du XXe siècle est la grande réussite de M. C. Beaton qui met en scène une femme indépendante et moderne, loin du conservatisme qui émane des romans d’Agatha Christie. Mais, loin d’être ce personnage sans faille dont on pourrait s’attendre, l’auteur n’hésite pas à humaniser au maximum son héroïne, que ce soit par rapport à son passé qui implique des parents et un mari alcooliques ou dans ses gestes empreints de maladresse, la rendant toujours plus crédible pour le lecteur. Agatha Raisin est, au final, le véritable point fort de l’ouvrage, au même titre qu’Hercule Poirot ou Philip Marlowe donnaient tout l’intérêt à leurs romans, au point où elle parvient à éclipser l’enquête policière qui passe, finalement, au deuxième plan.

Car, en effet, on suit avec plus d’intérêt les tribulations de l’héroïne et ses relations avec son voisinage qui donnent lieu à un véritable choc de civilisation : d’une part, une quinquagénaire résolument moderne, fraîchement débarquée de la capitale, une femme entreprenante avec un côté garçon manqué, d’autre part, un petit village ancré dans la nostalgie d’un passé qui ne passe pas et où la place de chacun est déjà définie, quasi immuable, dont la vie est rythmée par la messe du dimanche et par les différentes réunions de la Société des dames de Carsely, entre concours de cuisine et vente aux enchères. Terriblement pittoresque, Carsely et ses habitants forment le contrecoup résolument comique à la tonitruante Agatha.

La quiche fatale est, au final, une première enquête qui résonne plus comme une présentation des personnages et la mise en place d’un univers policier à tendance humoristique, comme en témoigne l’arrivée d’un nouveau voisin à la fin de l’ouvrage qui formera, avec Agatha, un duo sympathique qui fera ses armes dès le prochain roman.

 

Agatha Raisin enquête : La quiche fatale (Agatha Raisin and the quiche of death) de M. C. Beaton, traduit de l’anglais par Esther Ménévis, éditions Albin Michel, 2016, 324 pages, 14 euros.

Bonnes vacances !

Nous voici déjà mi-juillet.

Les étals des librairies ne croulent plus sous les nouveautés, proposant une sélection de lectures agréables pour l’été, tandis que les éditeurs et les attachés de presse commencent à envoyer les ouvrages de la rentrée littéraire qui approche à grand pas.

Pour ma part, cette semaine sera marquée par une pause concernant les chroniques, pour cause de vacances (et d’un accès internet limité). Une pause littéraire reviendra donc lundi 25 juillet pour de nouvelles lectures, en attendant de vous faire découvrir les premiers  titres de la rentrée littéraire, qui commencent déjà à investir ma pile de lecture, ainsi que ma participation comme Explorateur de cette rentrée.

Bonnes vacances à toutes et à tous.

 

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Dans les jardins du Malabar d’Anita Nair

Depuis ses premiers romans, dont Compartiment pour dames, son premier vrai succès, Anita Nair ne cesse de décrire une société indienne coincée par ce lourd héritage du passé, dominée par les hommes et divisée en différentes castes. Son regard, mêlant à son écriture une sensibilité et une poésie envoûtantes, explore sans concession ce pays chargé d’Histoire et aux multiples facettes. Ce passé, flamboyant et épique, est le sujet de son nouveau roman, le premier d’une trilogie, intitulé Dans les jardins du Malabar et publié aux éditions Albin Michel, plongeant le lecteur dans un formidable voyage dépaysant dans l’âge d’or de l’Inde.

L’ouvrage débute en 1625. Idris, neuf ans, jeune garçon somalien, accompagne son père, un marchand arpentant la route de la Soie avec sa caravane, quand un ouragan les surprend, forçant le jeune homme à trouver refuge sous des os de chameaux. Terrifié, Idris n’en sort pas indemne, perdant, plus que les illusions de l’enfance, son œil droit. Sa vie ne s’arrête pas pour autant là. Devenu marchand itinérant et solitaire, Idris continue d’arpenter les différentes routes commerciales dont les multiples rencontres qu’il fera l’éloignera temporairement de cette solitude faite sienne.

 

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Dans les jardins du Malabar d’Anita Nair

 

Plus de trente ans passe, Idris continue de provoquer de la fascination pour autrui grâce à son visage irradié par son œil d’or, vestige inoubliable de cet ouragan. En 1659, en Inde, il décide d’assister à la fête de Mamankam, organisé par le Zamorin, le souverain tout-puissant du royaume de Malabar, situé au sud-ouest de la péninsule indienne, un royaume en proie à une insécurité proche de la guerre civile : un groupe du nom de Châver, réunissant de farouches guerriers, est prêt à se battre et à mourir pour tuer le Zamorin. Un soir, alors que les Châver s’apprêtent à passer à l’action, Idris tombe nez à nez avec Kandavar, un petit garçon à la peau aussi noire que la sienne, qui se révèle être, par un coup du sort et grâce à la présence d’un pendentif en corail, son fils, issu d’une relation sans lendemain avec Kuttimalu, une femme issue d’une caste inaccessible au marchand. Idris décide alors de détourner le garçon de son projet consistant à rejoindre les Châver. Il parvient alors à convaincre l’oncle de Kandavar de laisser le jeune garçon prendre la route à ses côtés, lui qui se fait appeler l’«éternel voyageur qui cherche la mesure de la Terre et de l’homme ». C’est alors le début d’un formidable voyage initiatique.

Initiatique, ce voyage l’est autant pour Kandavar que pour Idris : Kandavar découvre alors un monde qu’il ne connaissait pas, apprend avec humilité les leçons de vie que lui prodigue Idris, qui partage avec le garçon ses expériences. Ce dernier sort alors du confort dans lequel il était enfermé, apprendre à pêcher et entrevoit une nature qu’il ne soupçonnait pas. Quant à Idris, c’est l’apprentissage de son rôle de père : en pleine communion avec la nature et solitaire en temps normal, il va découvrir la mission la plus importante de sa vie, qui consiste en la personne de Kandavar. Débrouillard, Idris joue, autant pour Kandavar que pour le lecteur, le rôle de guide et nous permet de découvrir, avec réalisme, l’Inde du XVIIe siècle, un pays au carrefour entre l’Occident et l’Orient, à la croisée des civilisations, mais encore régit par des règles et des lois rétrogrades, qui font toutefois la particularité et l’originalité du pays.

Dans les jardins du Malabar demeure toutefois un ouvrage un peu difficile d’accès, tant Anita Nair a travaillé son sujet : brossant un tableau de cette Inde du XVIIe siècle, on ressent que l’auteur a entrepris de nombreuses recherches avant d’entamer l’écriture de son ouvrage. En multipliant les formules et les mots étrangers, dont un glossaire en fin de volume permet au lecteur de s’y retrouver, Anita Nair cherche à dresser un portrait le plus réaliste possible, compliquant néanmoins la lecture. Néanmoins, l’ouvrage baigne dans une atmosphère proche des contes des Milles et Une Nuits : réaliste d’un côté, surréaliste de l’autre, renforcé par le personnage d’Idris, complètement magnétique.

Roman d’époque et roman d’aventure, Dans les jardins du Malabar est un excellent préambule à une histoire beaucoup plus riche et au vaste univers. Le style d’Anita Nair reste limpide, malgré les nombreux mots étrangers, qui participent toutefois au dépaysement du lecteur, faisant de cet ouvrage un excellent roman d’aventure, idéal pour l’été.

 

Dans les jardins du Malabar (Idris. Keeper of the light) d’Anita Nair, traduit de l’anglais par Dominique Vitalyos, éditions Albin Michel, 2016, 448 pages, 23 euros.

Drama Queen Palace de Stéphane Corvisier

Son premier roman, Reine de nuit, publié en 2011, a remporté le prix Mottart de l’Académie française, prix soutenant la création littéraire. Véritable épopée burlesque, ce premier ouvrage a révélé un auteur dont la langue, douce et délicate, devenait brutale et cruelle. Cinq ans plus tard, Stéphane Corvisier, professeur de littérature de son état, revient avec un nouvel opus, intitulé Drama Queen Palace, toujours aux éditions Grasset. Le résultat donne une histoire sarcastique et ambitieuse, le tout présenté dans un écrin fait de raffinement et de lyrisme.

Le lecteur part à la rencontre de deux personnages hauts en couleur, si différents l’un de l’autre qu’ils en viennent à se compléter. Le lieu ? C’est un palace de la Riviera française,  où la jet-set s’alanguit sous le soleil de la Côte d’Azur avant de s’abrutir d’alcool lors de diverses réceptions et soirées. Armand Deshordes séjourne alors dans un hôtel de luxe, attendant avec impatience le retour de sa meilleure amie, répondant au doux nom de Fabiola di Orsola. Car Fabiola est une célèbre cantatrice sur le retour et qui est partie se reposer de peur de perdre sa voix, abandonnant derrière elle Armand qui s’adonne à son péché mignon : l’alcool. Et Armand n’hésite pas à boire, espérant trouver, dans les degrés, la possibilité d’oublier ses amours, toutes vouées à l’échec. Jusqu’au jour où, brisant cette solitude qui lui pèse, il fait une rencontre décisive, celle de Redjep, qui se drape du rôle de gigolo. Une rencontre à la fois pleine de désir, brutale et érotique, et fatale dans ce monde luxueux et sans concession de la jet-set.

 

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Drama Queen Palace de Stéphane Corvisier

 

Avec Drama Queen Palace, Stéphane Corvisier s’attache alors à décrire toutes les petites futilités d’un monde qui a déjà été énormément exploité à travers deux personnages largement stéréotypés : Armand, un alcoolique, écume les réceptions et les bars dans l’espoir de trouver l’étincelle d’un salut et l’ébauche d’une relation qu’il idéalise à outrance, tandis que Fabiola reste cette femme superficielle et toujours entourée d’une cour. Mais derrière ces stéréotypes, le vernis se craquèle et dévoile des personnages blessés, aux sentiments exacerbés par cette solitude dont ils ne peuvent se départir. Et il ne suffit que de quelques mots pour que Stéphane Corvisier parvienne à faire en sorte que le lecteur prenne conscience de l’envergure de l’amitié qui unit Armand et Fabiola. D’un roman aux personnages repus dans leur solitude, on passe à un roman sur l’amitié indéfectible avec virtuosité, tandis que le lecteur se délecte de cette écriture, de ce style feutré qui parvient à compenser les excentricités de ses personnages principaux.

L’écriture est véritablement le point fort de l’ouvrage : Stéphane Corvisier déploie avec brio son style et son talent pour mettre en scène ses personnages comme un peintre compose un tableau. Drama Queen Palace prend alors une forme théâtrale dans sa composition : ce sont trois actes qui amèneront le lecteur à un final où prendra véritablement sens cette amitié qui lie ces deux reines du drame avant le baisser du rideau. L’auteur affûte alors sa prose, délivrant, avec ce second ouvrage, un magnifique roman oscillant entre le tragique et le burlesque, le drame et la comédie, centré sur deux personnages fragiles qui se révèlent particulièrement sympathiques.

 

Drama Queen Palace de Stéphane Corvisier, éditions Grasset, 2016, 176 pages, 15 euros.

Le Miroir des illusions de Vincent Engel

Vincent Engel aime décrire le dépaysement. Que ce soit dans Requiem vénitien ou dans Retour à Montechiarro, Vincent Engel, écrivain belge, aime mettre en scène des personnages déracinés au milieu de paysages ou d’atmosphères pittoresques, alliant son goût pour le Drame, avec une majuscule, celui dont Shakespeare employât dans son théâtre, à des dialogues finement ciselés. Avec son dernier roman, Le Miroir des illusions, publié aux éditions Les Escales, l’auteur parvient à concentrer ce qui faisait l’intérêt de ses précédentes œuvres à une histoire qui n’a rien à envier à Edmond Dantès.

Monte-Cristo reste, en effet, toujours à l’esprit lors de la lecture de l’ouvrage qui semble être la principale inspiration pour son auteur : le roman s’ouvre en 1849, à Genève. Atanasio, qui a appris le décès de Giancarlo Malcessati, dit Don Carlos, cet homme qui le protégea et l’éduqua sa vie durant, se rend chez le notaire pour découvrir les dernières volontés du défunt. Et c’est au travers d’une lettre que le jeune Atanasio apprendra la vérité sur ses origines et la funeste mission qui lui est confiée, celle d’une vengeance dont il sera le point final. Une vengeance lentement mûrie depuis une vingtaine d’année pour rendre le coup de grâce à une femme. Et, pour mener à bien la mission, Atanasio devra respecter à la lettre l’ordre des personnes à assassiner.

 

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Le Miroir des illusions de Vincent Engel

 

Vincent Engel met au point, avec ce talent de scénariste qu’il démontre à chaque ouvrage, un prologue efficace, qui met en place d’une manière brutale le récit avant d’opérer un retour en arrière d’une quarantaine d’années. Nous voici maintenant à l’aube du XIXe siècle qui apporte, comme chaque commencement, toutes ses promesses, gardant en main ses désillusions pour mieux les abattre par la suite. Venise est aux mains des troupes napoléoniennes, la riche cité marchande perd peu à peu ce prestige dont elle était auréolée et ne devient plus que l’ombre d’elle-même, à l’image du palais de Girolamo Acotanto qui, décrépit, tombe peu à peu en miettes, ce qui n’empêche pas la fille de ce dernier, Alba, de préférer au luxe ce palais désuet. Charmante, avec un côté garçon manqué, Alba fait le bonheur de Girolamo qui veut le meilleur pour sa fille. Elle est donc promise à un certain Giancarlo Malcessati, qui promet, en échange, de rembourser les dettes du vieil homme et de financer les travaux de réfection du palais.

Devant ce mariage forcé, Alba, véritable féministe avant l’heure, décide de garder toute sa liberté, tout en respectant le désir de son père. Voyageant seule et ne s’intéressant guère aux passions de ce mari finalement peu connu d’elle, elle décide, des années plus tard, de revenir à Venise, le temps d’un voyage. C’est alors qu’une nuit, elle rencontre un Allemand du nom de Wolfgang. Une véritable passion débute alors, un coup de foudre qui deviendra de plus en plus tragique avant de sombrer dans le crime dont aucun ne sortira indemne.

Le Miroir des illusions est clairement un roman noir dont le leitmotiv reste la vengeance, sur fond de décor historique, et qui a le mérite de rester un tant soi peu léger, rendant la lecture plus qu’agréable pour une longue soirée d’été. Vincent Engel, en alternant les points de vue de ces personnages, n’hésite pas à jouer avec le lecteur, cherchant à le surprendre, ce qui fonctionne. Car, en effet, aucun de ses personnages n’est ce qu’il semble être. Chacun est animé de sa vengeance propre, de ses propres motivations qui les guident au fil du roman.

Mais la force de l’ouvrage réside dans la capacité de l’auteur à rendre chaque personnage sympathique au lecteur : en leur consacrant des chapitres dans lesquelles on découvre leur différents points de vue, on découvre des personnages meurtris au plus profond d’eux-mêmes et qui trouvent toutefois cette force de survivre et ce, dans l’élaboration de cette vengeance. Vincent Engel parvient même à reconstituer avec minutie les différentes périodes où se déroule l’ouvrage, faisant alors preuve d’un incroyable travail de recherche pour tenter de rendre l’histoire beaucoup plus véridique et réaliste en l’ancrant dans l’authenticité.

Le Miroir des illusions est, au final, un ouvrage rafraîchissant et qui nous invite à voyager avec l’auteur, de Venise à Berlin, en passant par Genève et New-York, dont le style fluide parvient à accrocher, à happer le lecteur qui assiste, captivé, hypnotisé, à cette histoire aux relents dumasiens.

 

Le Miroir des illusions de Vincent Engel, édition Les Escales, 2016, 512 pages, 21,90 euros.

Victor Hugo Amoureux de Christine Clerc

Victor Hugo est sûrement l’écrivain français le plus connu mondialement. Son œuvre, immense et majestueuse, présente la caractéristique de mélanger tous les styles, dans le simple but de donner aux mots un sens, d’en explorer cette poésie et la musicalité de la langue. Hugo, plus qu’un simple écrivain, sera de ceux qui s’engagent, pour la Liberté, notamment, celle avec un grand L, et qui doit concerner chaque homme. Sa pensée évolue, d’abord conservatrice, pour glisser lentement vers un besoin et une volonté de réformer. L’auteur en arrive à avoir des positions sur certaines questions très en avance sur son époque faite d’instabilité politique. Devenu l’un des porte-paroles du romantisme, Hugo prône un retour à la vérité et la possibilité, pour les écrivains, d’être doté d’une liberté d’expression et de faire ce qui lui plaît dans son œuvre.

Ce romantisme, Hugo l’exalte dans ses poèmes et l’instille dans son théâtre : « un homme est là […] qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile » peut-on lire dans Ruy Blas, acte II, scène 2. Les sentiments sont exacerbés, ardents, ils brûlent ses personnages au plus profond d’eux-même. L’écriture de Hugo devient tantôt lyrique, tantôt épique. Il n’hésite pas, d’ailleurs, à donner aux femmes une place de choix dans ses œuvres qui sont les dignes inspiratrices de l’œuvre de Victor Hugo.

 

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Victor Hugo Amoureux de Christine Clerc

 

Car Victor Hugo aime les femmes, au point de prôner cette égalité des sexes et d’être l’un des premiers féministes. Il demeure entouré de femmes, en premier lieu de celle qui sera sa seule et unique épouse, Adèle Foucher, qui lui donnera cinq enfants. Et, comme au théâtre, Adèle va endosser plusieurs rôles, d’abord celui, digne d’un vaudeville, d’une épouse délaissée, abandonnée par son mari, véritable bourreau de travail, et qui ne trouvera du réconfort que dans les bras d’un ami de son mari. La romance terminée, elle deviendra la maîtresse de maison, digne et froide, ignorant celle qui sera l’amante régulière de son époux.

Cette amante, qui est un peu la seconde femme de Victor Hugo, l’accompagnera pendant plus de cinquante ans. Il lui écrira tous les jours des lettres enflammées, développant son style et son goût pour le romantisme. Elle, qui s’appelle Juliette Drouet, ne désire que deux choses : que Victor Hugo l’aime et qu’elle puisse l’aimer avec passion, avec ardeur.  Ils se sont rencontrés dans les coulisses du théâtre de la Porte Saint-Martin, tandis que le plus grand succès théâtral de Victor Hugo, Lucrèce Borgia, était mis en scène. Elle n’aura qu’un court rôle qui, immédiatement, interpellera le dramaturge. Ce sera un coup de foudre réciproque, immuable, qui ne prendra fin qu’avec la mort de Juliette Drouet, en 1885.

Mais, parmi ces deux femmes, se distinguent deux autres figures féminines dans la vie du poète. La première, c’est Léopoldine. Fille préférée de l’auteur, Léopoldine meurt prématurément, noyée avec son tout récent mari. Elle sera, comme le souligne Christine Clerc, le chagrin de la vie de Victor Hugo, qui commencera alors à adopter un air austère, visible notamment sur les photographies de l’auteur. Incapable de venir visiter la tombe de son enfant, Victor Hugo ne pourra s’empêcher d’écrire inlassablement des poèmes à la gloire de celle qu’il surnomme Didine, comme le magnifique « Demain, dès l’aube ». La seconde figure féminine a pour nom Léonie d’Aunet, une romancière qui lui permettra de surmonter, un court instant, le deuil de sa fille. Pris en flagrant délit d’adultère par le mari de Léonie, cette dernière ne sera qu’une compagne fugace dans la vie de Hugo, qui reviendra toujours auprès de sa chère Juliette.

Ce volume, particulièrement réussi, qui dévoile un aspect méconnu de l’auteur et, notamment, la grande place que les femmes tinrent dans sa vie, est littéralement captivant. Fourmillant d’anecdotes, Chrisitine Clerc, en excellente chroniqueuse, due notamment à sa formation de grand reporter, parvient à livrer une biographie condensée et synthétique de la vie tumultueuse de ce créateur de génie, doublé d’un incroyable séducteur. Faisant preuve de concision, elle dévoile un incroyable travail de recherches réalisé en amont pour parvenir à faire revivre cette époque exaltée et riche de créations littéraires. L’ouvrage, comme les autres titres de la collection, bénéficie d’une magnifique iconographie, alternant entre les portraits des protagonistes des œuvres célébrant et magnifiant le sentiment amoureux.

 

Victor Hugo Amoureux de Christine Clerc, éditions Rabelais, 2016, 138 pages, 14,80 euros.

Rudik, l’autre Noureev de Philippe Grimbert

Psychologue de profession, venu à la littérature en 2001 avec son premier roman La Petite robe de Paul, Philippe Grimbert a connu le succès commercial en 2004, avec son roman Un secret, roman semi-autobiographique et dans lequel la littérature trouve son aspect cathartique. Son dernier ouvrage, Rudik, l’autre Noureev, qui paraît aux éditions Le Livre de Poche, entraîne une fois de plus le lecteur aux confins de la psychanalyse pour tenter d’expliquer cette fascination qu’exercent ces icônes sacrées.

Paris, fin des années 80. Tristan Feller est un psychanalyste accompli, recevant dans son cabinet le Tout-Paris. Il applique à la lettre la déontologie de sa profession, il évite de se projeter dans les confessions de ses patients pour être le plus neutre possible dans son analyse. En décembre 1987, il reçoit un étrange coup de téléphone d’une certaine Livia F. qui demande à prendre un rendez-vous pour Rudolf Noureev, sublime danseur russe et directeur du Ballet de l’Opéra de Paris depuis 1983. Ne faisant pas de différences entre ses patients, Tristan Feller décide de le traiter comme un autre. Après un premier rendez-vous manqué, Noureev se présente à une nouvelle séance où il ne prononcera qu’un seul mot en russe. Ce sera le début d’une série de rendez-vous qui permettront au chorégraphe de s’ouvrir et d’entrevoir, derrière le mythe, l’individu sans fard.

 

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Rudik, l’autre Noureev de Philippe Grimbert

 

Car, derrière Rudolf Noureev, tente de survivre le petit Rudik, ce fils d’un instructeur militaire toujours absent et occupé à faire la guerre et de cette mère courageuse, élevant la progéniture de ce mari violent et dont Rudolf porte les marques sur le visage. Il embrase la carrière de danseur, à l’encontre de son père qui l’imaginait suivre ses pas. Solitaire, il cache ses faiblesses et ses blessures derrière une excentricité et son acharnement à travailler mais il n’en demeure pas moins abattu de remords face à cette mère mourante qui ne reconnaît pas ce fils qui avait abandonné sa patrie pour s’enfuir à l’Ouest et faire une demande d’asile à la France. Rudolf le virtuose, qui présente cette rudesse caractéristique des Russes et qui embrase la grâce avec une technique exemplaire lorsqu’il danse, peine à faire taire le petit Rudik, sombrant dans la dépression.

À patient extraordinaire, méthodes extraordinaires : loin d’une psychanalyse normale Tristan Feller succombe, en quelque sorte, à cette aura qui entoure Noureev, littéralement magnétique. Mais Tristan Feller n’en demeure pas moins un double de l’auteur lui-même. Philippe Grimbert, qui a fréquenté le danseur à plusieurs reprises dans les années 80, n’obtenant de sa part que de rares mots, décrit une relation fantasmée entre le psychanalyste et son patient, un véritable transfert freudien que le docteur Feller identifie lui-même, conscient de ce qui se passe.

Rudik, l’autre Noureev est un ouvrage dans lequel son auteur exprime sa fascination, qui se révèle être contagieuse, pour le chorégraphe. En effet, Philippe Grimbert fait virevolter le lecteur dans l’intimité de cette personnalité russe, ses failles et ses faiblesses le rendent attachant et permettent de dresser un véritable portrait du danseur. L’écriture de Grimbert se drape alors d’un voile pudique qui permet toutefois aux émotions d’en découler pour se révéler être une lecture bouleversante.

 

Rudik, l’autre Noureev de Philippe Grimbert, éditions Le Livre de Poche, 2016, 192 pages, 6,30 euros.

 

Le Plus Grand Philosophe de France de Joann Sfar

Alors que se profile, pour lui, une rentrée littéraire surchargée, voyant l’accomplissement de certains projets et l’exploration de ces thèmes chers à son auteur, Joann Sfar délaisse de plus en plus les crayons pour s’intéresser à la création romanesque. Alors que L’Éternel, son premier roman, était ancré dans l’œuvre-même qui a fait le renom de l’auteur, son second roman, qui vient de paraître en format poche aux éditions Le Livre de Poche, Le Plus Grand Philosophe de France, sort des sentiers battus pour nous livrer un conte philosophique et drolatique, dans la plus pure des traditions, et en faire l’un de ses ouvrages les plus ambitieux.

Cet ouvrage, qui était d’abord prévu comme un long-métrage par son auteur, narre l’histoire de Pietr Cohen, un juif hollandais dont le gagne-pain était de parcourir avec son père les villes pour rapporter aux habitants les paroles d’un autre juif hollandais bien connu, le philosophe Baruch Spinoza. Le fait qu’il n’ait jamais lu le philosophe reste un détail qui n’empêche pas les deux hommes de professer cette bonne parole, tel deux évangélistes en terre inconnue. Néanmoins, chaque chose ayant une fin, la vie du paternel aussi, Pietr arrive à un choix de carrière difficile qui le conduit à une reconversion professionnelle : il abandonne alors son métier pour un autre d’avenir et dans lequel il excellera : la piraterie. Les métiers évoluant avec leur temps, et le temps étant à l’esclavage, les pirates décident de goûter aux joies de l’esclavagisme, ce qui n’arrange pas les affaires de Pietr, car paraît alors le Code Noir, cet ensemble de règles régissant l’esclavagisme et qui interdit aux juifs de pratiquer le commerce d’esclaves. Qu’importe ! S’il ne peut pas y participer, il décide qu’il faut l’abolir, et quoi de mieux que la découverte d’un nouvel Éden et d’une population pour prendre le rôle d’un Messie pour professer sa nouvelle philosophie ?

 

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Le Plus Grand Philosophe de France de Joann Sfar

 

Pendant ce temps-là, en France, et plus précisément dans la ville portuaire de Bordeleau, qui se reconvertit elle-aussi au négoce d’esclaves, se trouve un jeune comte, au nom improbable d’Alarmé de l’Implication. Modeste dans son ambition, Alarmé n’a qu’un rêve, qu’une seule volonté : il veut devenir, non le plus grand philosophe du monde – ce qui n’est rien – mais le Plus Grand Philosophe de France – et ça vaut bien quelques majuscules. Pour y parvenir, il se voit dans l’obligation de s’enfermer dans son bureau et de délaisser sa femme, la tendre Éponyme qui, abandonnée, décide de se mettre à l’écriture de romans d’amour qui feraient passer le Marquis de Sade pour un prude et ce, sous l’œil attentif et les commentaires acides de sa petite chienne Fragonarde.

Laissant la France et les dilemmes philosophiques d’Alarmé, Joann Sfar dirige sa plume sur l’Afrique et nous fait partir à la rencontre du petit prince africain répondant au nom de Pinoquillio. Le jeune Pinoquillio a, lui aussi, un rêve. Il rêve de la France, qu’il imagine comme étant le pays du raffinement, de la bonne cuisine et du sucre. Vivre dans son village est pour lui un enfer : bien que fils du roi, il est constamment surveillé en raison de son problème de poids, que son père considère comme n’étant pas digne de son rang. S’échappant alors de la tutelle de son professeur, Pinoquillio embarque clandestinement sur une galère pour parvenir en France. Et, observant tous ces personnages, nous retrouvons Dieu, assisté du père de Pietr et de Spinoza, qui parvient à trouver un peu de temps pour regarder sa Création, entre deux parties de badminton.

Inutile de dire que Le Plus Grand Philosophe de France est un ouvrage complètement loufoque. Dès les premières pages, il devient impossible de prendre l’ouvrage au premier degré, tant Joann Sfar signe un roman délirant, avec une verve qui n’a rien à envier à Voltaire. Le personnage d’Alarmé reste le plus intéressant : cette volonté de devenir le plus grand philosophe parvient à s’accommoder du bénéfice qu’il tire de l’esclavage, ainsi que des retombées économiques sur la ville de Bordeleau, au point qu’il en vient à justifier l’utilité de l’esclavage.

Joann Sfar met en scène des personnages terriblement réalistes, qui se retrouvent coincés dans leur envie de trouver une place dans le monde et une justification de l’utilité de la vie. Car l’ouvrage propose en filigrane une longue réflexion sur le sens de l’existence, ainsi que dans le rapport des hommes avec Dieu. Alors que le roman se déroule en plein siècle des Lumières et que l’athéisme commence à progresser dans les grandes villes, Joann Sfar met en scène un Dieu que l’on pourrait presque qualifier de nihiliste, principalement intéressé par ses parties de badminton, abandonnant le genre humain, bien que le fait que Pietr devienne un nouveau Messie lui donne un regain d’intérêt.

Le Plus Grand Philosophe de France est clairement un livre déjanté, mais il est loin d’être dénué d’une certaine réflexion dans son propos. Le talent de Joann Sfar entraîne ici le lecteur dans une aventure picaresque et comique, où les péripéties s’enchaînent sans temps mort et dont l’humour décalé en fait un roman agréable, fluide et particulièrement captivant.

 

Le Plus Grand Philosophe de France de Joann Sfar, éditions Le Livre de Poche, 2016, 576 pages, 8,10 euros.