Les Verticaux de Romaric Sangars

Ils sont une soixantaine, dans cette rentrée littéraire, à faire le grand saut, celui de la publication du premier roman, avec la perspective d’une carrière prolifique. Romaric Sangars fait notamment parti de ceux-là. Critique littéraire de métier et co-fondateur du Cercle Cosaque et déjà auteur d’un pamphlet qui répond au doux titre de Suffirait-il d’aller gifler Jean d’Ormesson pour arranger un peu la gueule de la littérature française ?, paru en 2015 aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, il signe ici son premier roman, Les Verticaux, aux éditions Léo Scheer, mettant en scène des personnages en proie à des idéaux qu’ils comptent bien défendre.

Paris, ville Lumière, que ce soit par la multitude des monuments qui orne la capitale que par le milieu prépondérant de la mode et du luxe et la résonance des salons littéraires. C’est dans cette ville qu’évolue Vincent Revel, un journaliste qui se rêve écrivain et dont les rares écrits ne méritent pas d’être rendus public. Ses idéaux de jeunesse ayant fait place au caractère désabusé de la vie, Vincent déambule dans Paris, sans but, sans finalité, jusqu’au jour où il rencontre deux êtres qui vont prendre un place particulière dans sa vie et relancer cet élan, cette flamme qui l’animait : d’abord Lia Silowsky, une femme à la voix caractéristique dont les chants interpellent Vincent dans la rue, puis Emmanuel Starck, dont le plus grand regret consiste à la disparition de ces traditions chevaleresques d’antan. C’est avec eux qu’il formera, lors de la nuit fatidique du 17 février, un groupe activiste, les Verticaux, dont l’action se concentrera dans des faits symboliques, ne serait-ce que dans cette idée de mouvement vertical.

 

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Les Verticaux de Romaric Sangars

 

Difficile d’entrer de plain-pied dans l’ouvrage tant il se révèle assez hermétique, de prime abord : le narrateur, Vincent, pour commencer, est un personnage désabusé et particulièrement imbu de sa personne et devient même assez antipathique tout au long du roman. Plus qu’un héros classique et militant, Romaric Sangars cherche clairement à mettre en scène un antihéros dont la carapace se fendillera après ces deux rencontres décisives : avec Lia Silowsky, qui parviendra à toucher une corde sensible grâce à ses chants, et avec Emmanuel Starck, qui réveille cette flamme révolutionnaire dans l’esprit de Vincent, ainsi que cette volonté de combattre pour ses idéaux et qui dévoilera cette part sensible du narrateur.

Le second obstacle réside dans cette écriture quasi métaphysique, faite de mouvements des corps et d’évolution de pensées : Romaric Sangars ne cherche pas à décrire avec minutie l’environnement dans lequel évoluent ses personnages, il préfère une écriture psychologique, qui est à même de décrire cette espèce de réveil de Vincent Revel, notamment à travers de grandes conversations avec d’autres protagonistes où ils refont le monde à tout va, en brandissant cette liberté bafouée, en regrettant cet esprit chevaleresque disparu au profit d’un certain individualisme. On est alors dans la contemplation, dans l’instant et on parvient même à retrouver un certain aspect quasiment cinématographique à quelques scènes.

Les Verticaux est un ouvrage qui demande beaucoup d’investissement de la part du lecteur et qui se révèle plus abouti, plus profond que l’on pourrait le penser. L’écriture et le style de Romaric Sangars charment et invitent le lecteur à deux choses : à vivre avec intensité les évènements que le narrateur raconte et à militer pour ses idéaux. C’est, au final, un premier roman engagé et qui mérite que l’on parle de lui et un style dans lequel on retrouve une fougue qui manque à la littérature française d’aujourd’hui.

 

Les Verticaux de Romaric Sangars, éditions Léo Scheer, 2016, 228 pages, 17 euros.

[JEU-CONCOURS] à l’occasion du Forum Fnac Livres

Un peu plus d’un an d’existence, des débuts difficiles et une année 2016 plus qu’excellente pour le moment. Voici comment je pourrais décrire la vie du blog, de son ouverture, en juin 2015, jusqu’à maintenant.

La première partie de l’année 2016 fut néanmoins particulièrement intéressante, notamment avec ma participation en tant que juré du prix du roman Fnac. Deux grosses enveloppes m’ont été envoyées, me permettant de découvrir les premiers titres de cette rentrée littéraire. Des ouvrages tous plus intéressants les uns que les autres, dont je reparlerais sur le blog.

 

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Ce qui est beaucoup plus intéressant concerne la prolongation de l’aventure pour certains jurés, dont moi-même. Une prolongation qui prendra fin avec la première édition du Forum Fnac Livres, où nous saurons enfin le lauréat du prix, parmi ces six finalistes,lors de la soirée d’inauguration au Carreau du Temple, ce jeudi 1er septembre :

  • Désorienale de Negar Djavadi, aux éditions Liana Levi
  • Petit pays de Gaël Faye, aux éditions Grasset
  • Le bal mécanique de Yannick Grannec, aux éditions Anne Carrière
  • Au commencement du 7e jour de Luc Lang, aux éditions Stock
  • L’archipel d’une autre vie d’Andrei Makine, aux éditions du Seuil
  • Continuer de Laurent Mauvignier, aux éditions de Minuit

 

Et, pour couronner à la fois l’évènement et le lauréat, la remise du prix se fera par l’excellent Jonathan Franzen, l’auteur des Corrections et de Freedom, invité d’honneur de cette première édition du Forum Fnac Livres.

 

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Mais le Forum Fnac Livres ne sera pas que la découverte du lauréat du prix du roman Fnac. Ce sera l’occasion d’une rencontre conviviale entre les lecteurs et les auteurs, se déroulant du 2 au 4 septembre au Carreau du Temple, à Paris. Entièrement gratuit et ouvert à tous, entre stands de dédicaces et discussions ouvertes, quatre ballades littéraires seront organisées, en partenariat avec la RATP, à bord d’un bus des années 30 et en compagnie d’auteurs comme l’émouvant Sorj Chalandon, Benoît Duteurtre ou encore Olivier Bourdeaut.

Pour l’occasion, et en partenariat avec la Fnac, je vous propose le premier jeu-concours de l’existence du blog, vous permettant de remporter un exemplaire du dernier roman de Jonathan Franzen, Purity, paru aux éditions de l’Olivier.

 

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Purity, alias Pip, est une jeune Américaine qui vit dans un squat à Oakland, en Californie. Elle ignore qui est son père. Comme beaucoup de filles de son âge, elle se demande ce qu’elle va bien pouvoir faire de son existence. Et elle n’a pas un sou. Est-ce un hasard si quelqu’un la met en rapport avec Andreas Wolf, un hacker réfugié en Bolivie qui lui propose un job dans son O.N.G., le Sunlight Project ?

Tandis qu’ils se rapprochent l’un de l’autre et que leur relation devient de plus en plus troublante, Andreas avoue à Pip son secret. Mais dit-il toute la vérité ?
Dans un récit époustouflant de virtuosité, Jonathan Franzen plonge dans le passé d’Andreas Wolf – l’Allemagne de l’Est des années 80 – et jette ses personnages dans les courants violents de l’Histoire.

Purity est un livre dans lequel tout le monde ment, pour cacher ses erreurs, ses fautes, et – parfois – ses crimes. C’est un thriller qui n’épargne aucun pouvoir, encore moins ceux qui en abusent. Et une histoire d’amour où le sexe et les sentiments se combattent plus qu’ils ne s’accordent.On l’aura compris : jamais Jonathan Franzen n’aura été aussi audacieux, aussi imprévisible que dans ce roman à la fois profond et formidablement divertissant.

 

Deux livres sont en jeu. Pour ce faire, il suffit d’aller sur Twitter, de retweeter mon tweet qui commencera par « RT + FOLLOW » et de suivre mon compte Twitter (@UnePauseLitt). Le tweet en question apparaîtra demain dans la matinée et le tirage au sort aura lieu pour désigner les deux gagnants le 4 septembre à 18 heures.

Je vous souhaite à tous bonne chance et restez à l’affût du tweet😉

Marcher droit, tourner en rond d’Emmanuel Venet

Ouvrage lu dans le cadre des Explorateurs de la rentrée littéraire, évènement organisé par le site www.lecteurs.com

 

Si les ouvrages mettant en scène des narrateurs antipathiques et très loin du politiquement correct et de la bien-pensance sont légions, il n’en demeure pas moins que le personnage principal du dernier roman d’Emmanuel Venet reste atypique, du fait de la maladie particulière qui l’affecte. Marcher droit, tourner en rond, publié aux éditions Verdier, est l’occasion pour son auteur, psychiatre de son état, de pénétrer dans l’esprit tortueux d’un homme atteint d’un trouble du spectre autistique et de livrer un court roman aussi corrosif que drolatique.

Et quoi de mieux, lorsqu’on écrit un roman à l’humour féroce, que de le faire se dérouler lors d’un enterrement ? Le ton est donné, dès le départ, avec les premières interrogations et remarques du narrateur, qui fleurent bon le blasphème. Nous voici aux obsèques de Marguerite, la grand-mère du narrateur. Ce moment de recueillement est souvent l’occasion de présenter le défunt comme un saint, de revenir sur les bons moments passés en sa compagnie et de faire son éloge. C’est alors un moment empreint de convenances que la morale insiste d’observer. Ce qui sera impossible de faire pour le narrateur, atteint du syndrome d’Asperger.

 

 

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Marcher droit, tourner en rond d’Emmanuel Venet

 

Ce syndrome, qui est une sorte d’autisme et qui se caractérise par un intérêt restreint pour les choses qui entoure l’individu qui en souffre et par des difficultés significatives pour les interactions sociales, empêche au narrateur d’observer pleinement la cérémonie, le faisant souffrir lorsqu’il entend Madame Vauquelin, de la Pastorale Diocésaine, livrer un portrait mensonger de sa grand-mère. D’une femme détestable, avare et égoïste, la voici transformée en femme généreuse, aimante et charitable.

Partant de ce postulat de départ et désireux de rétablir auprès d’un hypothétique lecteur la vérité concernant sa grand-mère, l’homme commence alors à dresser un portrait sans concession des membres de sa famille, dans lequel les souvenirs du narrateur se mêlent aux différentes interrogations passées et toujours actuelles d’un homme incapable de comprendre les réactions de son entourage et dont les seuls centres d’intérêts se résument au Scrabble et aux catastrophes aériennes.

Emmanuel Venet met alors sur le devant de la scène, avec humour mais non sans sérieux, une maladie dont les causes restent encore inconnues et dont la prise en charge reste assez onéreuse. Mais, derrière le masque de l’humour, se cache le mal-être profond dont souffre le narrateur et qui le pousse vers la solitude. Une solitude qui le ronge et qui le coupe encore un peu plus du lien social qu’il entretient avec quelques individus. Il se réfugie alors dans ses pensées et se met à imaginer la vie qu’il aurait pu avoir avec son amour de jeunesse, une certaine Sophie Sylvestre, dont les initiales doublées – appelées initiales – du bonheur, seront l’objet d’un quiproquo assez comique avec sa grand-mère. Et, dans son rêve, ce sera une orgie de parties de Scrabble, avec mots compte triple, s’il-vous-plaît et d’élucidations de crashs d’avions.

Le verbe est vif, cinglant, sans détour. Emmanuel Venet déploie toute l’ironie et le sarcasme possible à chaque phrase et l’attention du lecteur est accaparée par ce personnage complètement antipathique, délivrant sa propre perception du monde. La lecture est agréable et fluide et le lecteur se prête au jeu, laissant ses sentiments de côté, découvrant un portrait de famille peu flatteur dans un roman mordant.

 

 

Marcher droit, tourner en rond d’Emmanuel Venet, éditions Verdier, 2016, 128 pages, 13 euros.

Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo

Ouvrage lu dans le cadre des Explorateurs de la rentrée littéraire, évènement organisé par le site www.lecteurs.com

 

Pornographia, paru en 2013, n’avait été que le roman de l’attente, un petit récit d’une errance hallucinée et hallucinante et la preuve que son auteur n’avait rien perdu de cette verve qui avait transparu dans son premier roman. Trois ans plus tard, Jean-Baptiste Del Amo revient, toujours dans la fameuse collection aux liserés noir et rouge, avec Règne animal, un roman puissant et ambitieux, déjà lauréat d’un premier littéraire décerné par le jury du Prix Île aux Livres / La Petite Cour, à l’écriture brutale et poétique, violente et délicate.

Règne animal prend, dès sa première page, le pari de l’épopée, celle qui retracerait le XXe siècle et ses évolutions technologiques, marqué par deux guerres à l’ampleur inégalée. Car c’est une histoire de la France, celle de ses paysans qui ont façonné le paysage et plus précisément l’histoire d’une petite exploitation familiale qui sera dans l’obligation de vivre avec son temps et de se transformer en élevage porcin. L’ouvrage débute en 1898, dans le village de Puy-Larroque, situé dans le midi de la France. Nous rencontrons Éléonore, une jeune fille qui observe la vie quotidienne de la ferme, rythmée par les différents travaux et les soins apportés aux animaux qui occupent la plupart de la journée. Son père, malade, qui ne tardera pas à mourir, est obligé de faire appel à l’un de ses neveu, Marcel, dont la venue chamboulera la vie de la ferme et, par conséquent, celle d’Éléonore qui sera bientôt assaillie par des émois inconnus et confrontée à la perte des illusions de la jeunesse, précoce pour nous, habituelle à l’époque. Mais bientôt, la guerre grogne, gonfle, gronde.

 

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Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo

 

Il n’y a pas de place pour des sentiments de tendresse dans ce roman à la méthode quasi scientifique dans ses descriptions qui sont dignes de la rigueur d’une autopsie, Jean-Baptiste Del Amo cherche à rapporter uniquement les faits bruts et crus, sans artifices de langage, à l’image de cette nature impitoyable. Les phrases sont sèches, cinglantes et hachées et la rareté des dialogues en amplifient la portée. L’auteur nous délivre une radiographie du comportement animal, dans lequel se complaît l’être humain. Purement contemplatif et descriptif, le roman se contente de silences et de non-dits, entraînant un lecteur médusé dans une vaste saga familiale à l’incroyable ambition et qui ne peut qu’assister, impuissant, à la cruauté de l’homme.

La deuxième grande partie de l’ouvrage, se déroulant dans les années 1980, est mémorable, saisissante et effroyable : l’auteur parvient à décrire avec froideur ce développement et cette évolution  industrielle qui semble nécessaire à la survie de l’entreprise familiale, pour en saisir toute la monstruosité et où surgira en lettres majuscules la question du bien-être animal. Question qui tient à cœur à l’auteur, végétalien et engagé auprès de l’association L214 qui avait filmé, dans les abattoirs, la maltraitance faite aux animaux. Roman engagé, ouvrage qui dénonce l’avidité et le tourbillon de folie dans lequel se jette inexorablement l’être humain, perdant cette part d’humanité au profit du gain, Règne animal est tout cela et ne manquera pas de faire parler de lui lors de sa parution.

Règne animal est aussi le genre d’ouvrage qui a toutes ses chances pour devenir lauréat du Prix Goncourt et sera, à n’en pas douter, un roman majeur de l’œuvre de Jean-Baptiste Del Amo, une étape, comme le fut Le Bruit et la Fureur dans l’œuvre de William Faulkner. L’évolution stylistique de l’auteur se fait grandement sentir, on peut observer une certaine maturité dans ses choix de phrases et de mots, ainsi que dans la construction de l’ouvrage. Alors que le sujet aurait pu rebuter certains lecteurs, il faut avouer que dès les premières phrases, les mots accrochent, hypnotisent et c’est notamment ce qui fait la plus grande force de cet ouvrage aux relents dystopiques dans lequel le bonheur est à des milliers de kilomètres, inaccessible. Un véritable coup de cœur.

 

Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo, éditions Gallimard, 2016, 432 pages, 21 euros.

Ma part de Gaulois de Magyd Cherfi

Ouvrage lu dans le cadre des Explorateurs de la rentrée littéraire, évènement organisé par le site www.lecteurs.com

 

On peut dire que Magyd Cherfi a toujours eu l’écriture dans le sang. Dès son plus jeune âge, écrire a été pour lui un jeu, une manière d’explorer le langage et la parole, d’exprimer des sentiments, qu’ils soient réels (de préférence) ou imaginaire, et d’entamer un jeu aux possibilités  infinies. Parolier du groupe Zebda, il fut à l’origine du texte de leur plus célèbre chanson, Tomber la chemise, dont le refrain, entêtant, entraînant, résonne encore dans nos têtes. C’est en se tournant vers la littérature, au début des années 2000, que Magyd Cherfi, grand admirateur de Madame Bovary, parvient à assouvir sa passion, tout en questionnant sa véritable identité. Son nouvel ouvrage, Ma part de Gaulois, publié aux éditions Actes Sud, revient sur son enfance et son adolescence et sur cette quête inlassable dont l’écho résonne toujours, de nos jours, dans les quartiers.

1981 ne fut pas seulement l’année de l’élection de Mitterrand. Ce fut aussi l’année où Magyd, un petit Beur des quartiers nord de Toulouse, passa son baccalauréat, en filière A, celle que l’on connait de nos jours comme la série littéraire. Une première pour la rue Raphaël où réside Magyd. Déjà que le garçon ne passait pas inaperçu dans la cité, toujours un livre à la main ou en train d’écrire un poème, le voici comme étant le premier à passer son bac dans le quartier. Et ce, avec une énorme pression qui a pour visage sa mère pour qui l’unique tâche consiste à ce que Magyd réussit son bac.

 

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Ma part de Gaulois de Magyd Cherfi

 

De cet évènement, qui prend des proportions impensables, Magyd Cherfi réussit à en tirer un récit touchant de sincérité, qui prend des allures de quête identitaire. Car en parvenant à passer le baccalauréat, Magyd se retrouve malgré lui investi d’une mission et revêtit un habit de messie : mettre fin, au nom de toute sa cité, à l’échec scolaire qui gangrène la rue Raphaël. Et, en premier lieu, pour réussir, il va chercher à s’intégrer et à accepter une double-culture : d’abord celle de sa famille, de ses origines, puis celle qui est enseignée à l’école, qui deviendra sa « part de Gaulois ».

Retraçant son vécu et la réalité dramatique et toujours actuelle des banlieues, Magyd Cherfi s’ouvre aux lecteurs avec sincérité et toujours avec humour. D’un style particulièrement agréable et fluide, l’auteur parvient à donner à son récit une teinte sépia particulièrement appréciable. Ses souvenirs croquent avec bonne humeur ces heures difficiles de l’adolescence où une simple différence pouvait exclure d’un groupe. Sans jamais oublier de faire preuve d’autodérision, l’auteur raconte ses expériences de soutiens scolaires aux plus jeunes de son quartier tout en dressant un tableau de la France des années 1980 à travers l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand et la naissance d’une gauche bobo qui prend corps dans ses amis de lycée.

Mais c’est aussi le récit d’un choc des civilisations, pour ne pas dire une guerre de religion qui se produit chez le jeune Magyd : d’un côté l’école de la République, dont l’enseignement s’établit sur des bases judéo-chrétiennes, et sa vie de famille et de quartier d’autre part, de confession musulmane, faisant preuve des us et coutumes d’origine, comme le mouton que lui offre son père pour la fête de quartier. Deux civilisations avec lesquelles il va devoir composer  seul, pour se créer sa propre identité, pour « rire encore, finir par rire de tout, vaincre » [page 48].

Magyd Cherfi parvient à signer un ouvrage léger et profond, à la fois drôle et sérieux, sans concession, dans lequel il décrit avec justesse l’état des quartiers et ces jeunes qui se retrouvent abandonnés, délaissés par l’État. Une réalité qui a, malheureusement, encore cours de nos jours, avec des effets plus terribles qu’une simple déscolarisation.

 

Ma part de Gaulois de Magyd Cherfi, éditions Actes Sud, 2016, 272 pages, 19,80 euros.

33 révolutions de Canek Sánchez Guevara

Un nom peut vite se révéler être un poids, un fardeau que l’on traîne inlassablement, un fantôme des exploits passés. Et c’est un peu contre ce nom que s’est battu, sa vie durant, Canek Sánchez Guevara, lui le petit-fils du Che. Un combat qui s’est tragiquement terminé par une victime. Car, forcément, la mort n’est jamais loin, prédatrice rôdant inlassablement et, à défaut de pouvoir se détacher du poids de la célébrité de son aïeul et de ce que l’on attendait de lui, « le petit-fils du t-shirt », comme il était surnommé, opposant au régime castriste, a trouvé la mort des suites d’une opération du cœur, en janvier 2015 à Mexico. Publié à titre posthume, son seul et unique roman, 33 révolutions, qui paraît aux éditions Métailié, ne peut s’empêcher d’avoir la saveur amère du testament politique.

La Ville des Colonnes en arrière plan, d’ordinaire si chantante et rythmée par les accords de musique, ici triste et silencieuse, le lecteur déambule en compagnie du personnage principal, un anonyme parmi tant d’autres, déjà la trentaine d’une vie passée à répéter, infatigablement, la doctrine castriste. Mélancolique et désabusé, l’individu est un homme de couleur, à la peau noire, amateur de photographie dont il cherche à saisir le quotidien d’une ville, d’un pays qui a en permanence la gueule de bois. La vie est rythmée par les tempêtes tropicales, par les cubains qui tentent de rallier le continent et par un détour chez la Russe qui habite au neuvième étage de son immeuble, tenté d’y chercher un peu de confort. Mais une chose ne fonctionne pas : il y a forcément une rayure sur le disque qui tourne sans discontinuer, une marque, une brèche qui se répercute sur la société cubaine.

 

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33 révolutions de Canek Sánchez Guevara

 

Dès les premiers mots, les premières lignes, la simplicité du langage, cette écriture épurée et mélancolie frappe le lecteur qui en ressort avec l’impression d’avoir lu un grand livre, de ceux qui deviendront forcément des classiques. Loin de présenter cette image de carte postale qui sied si bien à La Havane, Canek Sánchez Guevara décrit un pays qui se réveille au lendemain d’une fête et qui découvre l’étendu des dégâts. Désabusés, ils ne croient plus aux illusions, aux rêves vendus par le Parti communiste de Cuba et par ses dirigeants. L’auteur emploie alors l’image de ce disque rayé, image omniprésente, tout comme la musique est une composante de la population cubaine : une musique forcément enjouée qui n’invoque ici, pour le lecteur, que le silence.

Un silence qui se manifeste par le peu de dialogue que comporte l’ouvrage, préférant jouer la carte du récit contemplatif nourri de non-dits. Car ce disque rayé, qui représente aisément le régime cubain, s’efforce de paraître normal, efficace pour la population : « je vis sur un disque rayé […] qui tous les jours se raye un peu plus. La répétition endort » [page 19] se dit le personnage principal, qui cherche à comprendre pourquoi la population s’enlise dans une sorte d’image d’Épinal, faite de rhum, de cigare et de musique, qui composent, à eux seuls, « le disque rayé de la culture nationale » [page 22].

La population, désabusée, immobile, n’est que le reflet d’une crise politique majeure qui s’étend à toutes les ramifications de la société, comme en démontre l’une des scènes les plus saisissantes de l’ouvrage, celle où le personnage principal, se mettant à courir, se retrouve interpellé par des policiers, trouvant suspect qu’un homme noir court. Ce racisme, qui court-circuite le fonctionnement de la police et qui gangrène la société, est plus qu’un reflet de notre époque, c’est même un aperçu d’un malaise social d’ordre mondial. Mais on retrouve aussi la peur des arrestations arbitraires, mêlée à l’inquiétude qui avait prise et qui minait la vie des habitants de l’ex-URSS. Le résultat est une population aux aboies, qui tend vers la fuite ou, comme l’écrit fabuleusement l’auteur, ils prennent part à l’odyssée, une épopée mythique où un Ulysse perdu et hébété n’est plus à la recherche de son domicile, mais d’une vie meilleure, non pas faites d’idéaux, mais de liberté et de vérité.

33 révolutions trouve un écho particulier auprès du lecteur, notamment lorsque les médias montrent des images d’une île célébrant, le 13 août, les 90 ans de son ancien leader historique, Fidel Castro. Fait de 33 petits chapitres, rappelant les vinyles 33 tours et cette image du disque rayé, Canek Sánchez Guevara signe là un ouvrage engagé et empli de poésie, dont la lecture est littéralement hypnotique avec, pour seul horizon, cette mer contradictoire, à la fois dangereuse et pleine de promesses. Un formidable ouvrage dans lequel se dessine, en filigrane, le mot Liberté.

 

33 révolutions (33 revoluciones) de Canek Sánchez Guevara, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis, éditions Métailié, 2016, 112 pages, 9 euros.

 

 

 

Les Quinze Joies du mariage

Parmi les œuvres caractéristiques et formatrices de la littérature française, outre des ouvrages comme Le Roman de Renart et Le Roman de la Rose, souvent laissés sans auteurs prédéfinis tant il paraît impossible de remonter au véritable créateur de l’œuvre, surgit, au milieu du XIVe siècle et à l’orée du XVe, un ouvrage atypique, écrit sur un style satirique relatant le couple dans sa vie quotidienne. Ouvrage tant et plus intriguant du fait que son auteur pourrait avoir été récemment identifié : il s’agirait, vraisemblablement, du seigneur de Lauresse, Alain Taillecoul. Bien que sujet à caution, cette information reste dispensable quand on regarde l’ouvrage en lui-même et qui présente notamment une avancée remarquable dans la forme du roman.

Les Quinze Joies du mariage, dont l’auteur parodie avec saveur un texte de dévotion populaire intitulé Les Quinze Joies de la Vierge, n’en demeure pas moins le précurseur de la nouvelle et de l’histoire brève. Divisant son ouvrage en quinze scènes, en quinze courts récits qui peuvent se lire indépendamment l’un de l’autre, l’auteur dresse, quatre cents ans avant Balzac, un tableau physiologique du mariage dans lequel il parle de joie. Car, en effet, le mariage est avant tout un évènement joyeux, une célébration, de nos jours, de l’amour entre deux individus et, à l’époque de l’écriture de l’ouvrage, avant tout un moyen de lier deux familles, une sorte de contrat comme on pourrait en conclure un de nos jours pour un travail.

 

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Les Quinze Joies du Mariage

Désireux de s’inscrire, dans une tentative d’explication dans le prologue, dans le cadre d’un traité, et donc dans un caractère scientifique et/ou philosophique, l’ouvrage est avant tout une satire à tendance misogyne du mariage et de cet aveuglement dont souffrent les différents époux, une fois le mariage consommé. Employant un style purement ironique, l’auteur narre les terribles malheurs qui s’abattent alors sur l’homme qui se voit être pris au piège dans cette fameuse « nasse », ce piège destiné à être immergé pour capturer des poissons : de cette première joie, ouvrant avec sarcasme l’ouvrage, le lecteur découvre un homme qui n’hésite pas à s’endetter pour offrir à sa femme sa dernière lubie qui consiste en la dernière robe à la mode, en passant par les caprices d’une femme enceinte, prête à accoucher, ou par cette femme adultère qui, prise sur le fait, parvient, à force de rhétorique, à se faire enlacer l’amant et le mari trompé qui se séparent bons amis jusqu’à cette dernière joie où le mari est rendu cocu à la vue de tous, l’auteur met en scène des femmes trompeuses et égoïstes, prêtes à manipuler leur époux pour prendre du bon temps.

Toutefois, il convient de nuancer ce côté misogyne qui transparaît dans l’œuvre : certes, les femmes tiennent le mauvais rôle dans les différents récits, mais qu’en est-il de l’homme trompé et abusé, celui qui, au Moyen Âge, contrôle les affaires de la maison, cette figure qui est d’autorité ? Il tient un rôle peu flamboyant, dont on pourrait rapprocher la naïveté à celle d’Orgon dans le Tartuffe de Molière : l’époux, le maître de maison est alors présenté comme un individu incapable de gérer correctement sa maison, contrebalançant alors ce côté misogyne qui était habituel à l’époque.

Signalons que l’édition de Nelly Labère permet de rendre accessible le texte à un plus large public que les différentes éditions scientifiques qui ont l’inconvénient d’être onéreuses. Prenant le parti de proposer le texte médiéval d’un côté et une traduction nouvelle sur la page de droite, l’ouvrage permet aux lecteurs de se rapprocher du texte original pour en chercher une nouvelle signification et en savourer l’humour dans la langue de l’époque. Et, loin de proposer un ouvrage moralisateur, Les Quinze Joies du mariage est une satire présentant une guerre des sexes donnant la part belle à la femme, comme pour la mettre à l’honneur. Drôle et impertinent, ces récits, à lire d’un œil toujours amusé, sont une caricature dont on parvient encore à trouver les grandes lignes dans notre monde moderne et, de ce fait, un petit bijou d’ironie mordante.

 

Les Quinze Joies du mariage, édité et traduit de l’ancien français par Nelly Labère, éditions Folio, 2016, 400 pages, 7,70 euros.

Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe de Roger Seiter & Jean-Louis Thouard

Roger Seiter est un habitué des éditions du Long Bec : alors que le second et dernier tome du diptyque Trou de mémoire, dont la parution est prévu pour la fin septembre, et après la parution de l’intégrale de sa série H.M.S., voici maintenant que les trois albums des Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe font l’objet d’une édition intégrale. Une trilogie que consacrent Roger Seiter au scénario et Jean-Louis Thouard aux crayons à l’œuvre d’Edgar Allan Poe, sous la forme d’un vibrant hommage au maître américain qui donna ses lettres de noblesse au roman policier, en y ajoutant un épilogue inédit, concluant avec brio la série.

Après un cahier explicatif dans lequel figure une biographie succincte mais néanmoins très intéressante d’Edgar Allan Poe et la genèse de la série, le lecteur plonge alors dans une aventure au graphisme délicat et extrêmement travaillé qui tend plus vers le gothique et le steampunk. Le lecteur fait alors la connaissance de William Wilson, personnage principal de la nouvelle éponyme de Poe, et d’Edgar Legrand, dont l’obsession grandissante pour un scarabée d’or l’entraîne dans une course aux trésors aux confins de la folie, prêt à percer le mystère qui l’entoure. De cette quête, qui amènera les deux compères sur les traces d’un pirate nommé Capitaine Kidd, débute alors un fil conducteur qui, à travers les différentes adaptations de l’œuvre d’Edgar Poe, conduira le lecteur dans un univers extrêmement travaillé, saisissant et horrifique.

 

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Histoires Extraordinaires d’Edgar Allan Poe

 

Outre ceux présents dans l’œuvre de l’auteur américain, Roger Seiter et Jean-Louis Thouard mettent en scène une galerie de personnages forts et indépendants, à l’instar de la délicate Kitty qui apportera une touche féminine bienvenue dans cet univers gothique et de l’inspecteur Brannan, parti sur la piste de Wilson et de Legrand, suite aux évènements tragiques qui concluent la première partie de l’ouvrage. Des personnages hauts en couleur, dont le développement prend peu à peu de l’importance : l’univers de Poe devient la base d’un autre, plus riche et plus terrifiant encore dont les dessins de Jean-Louis Thouard parviennent à rendre avec efficacité cette atmosphère angoissante, notamment grâce à l’emploi de diverses teintes de couleurs, tout en faisant des clins d’œil à l’œuvre d’Edgar Poe. La présence récurrente de corbeaux en est l’un des nombreux exemples.

Présentée dans un format conséquent (24×32 cm) permettant d’exploiter au maximum le dessin de Thouard, cette intégrale a le mérité d’être plus qu’une simple adaptation des nouvelles d’Edgar Allan Poe : elle est le résultat d’un développement de l’univers gothique de l’auteur, dont l’écriture est particulièrement descriptif. Le scénario reprend les ingrédients qui ont fait le succès du support d’origine et cherche à mettre en scène un sentiment d’angoisse tout en présentant un récit assez rythmé. Un sentiment qu’amplifient les dessins qui reconstituent avec minutie et une profusion de détails cette époque à l’architecture victorienne, faisant de cette saga une incroyable découverte et un excellent hommage dont l’épilogue inédit met un point final à l’aventure et qui nous laisse qu’une seule envie, celle de relire Edgar Allan Poe.

 

Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe (Intégrale) de Roger Seiter et Jean-Louis Thouard, éditions du Long Bec, 2016, 176 pages, 26,50 euros.

La Part des Flammes de Gaëlle Nohant

Ce fut un succès surprise lors de sa parution en 2015, faisant le buzz avant sa parution et projetant sur la scène littéraire son auteur, Gaëlle Nohant, dont son premier roman, nous transportant au début du XXe siècle, a été publié en 2007. La Part des Flammes, son second roman, publié aux éditions du Livre de Poche, lauréat du Prix du livre France Bleu et Page des Libraires 2015, est un captivant roman historique porté par des personnages attachants et par une très belle plume, raffinée et gracieuse.

L’ouvrage débute en mai 1897, en plein Paris bourdonnant de sa préparation à l’Exposition universelle de 1900, dont le thème sera celui de la synthèse en s’attachant au bilan du siècle écoulé. La noblesse fait jeu égale avec la bourgeoisie tandis que le sentiment de la fin d’un monde tel qu’on l’avait connu se fait doucement ressentir. Une grande vente de bienfaisance, la plus importante d’autant plus que des comtesses et des duchesses en joueront le rôle de vendeuses, est organisée au Bazar de la Charité, faisant de cette vente l’un des rendez-vous les plus mondains de cette année 1897. Sophie, la duchesse d’Alençon, dont l’illustre sœur n’est autre que l’impératrice Elisabeth d’Autriche (plus connue sous le diminutif de Sissi), y tient alors un bureau de vente, pour lequel elle prend sous son aile deux jeunes femmes : Constance d’Estingel, jeune femme revenue du pensionnat des dominicaines de Neuilly et qui vient de rompre ses fiançailles avec un homme du nom de Laszlo de Nérac et la comtesse Violaine de Raezal, déjà veuve malgré son jeune âge et considérée comme une parvenue par ses pairs.

 

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La Part des Flammes de Gaëlle Nohant

 

Le 4 mai 1897 reste un jour particulier pour le Bazar de la Charité, un jour de forte influence, notamment en raison de la venue d’un nonce apostolique venu bénir le lieu où se déroule la vente. Un terrible incendie se déclare alors, causé par la combustion des vapeurs de l’éther utilisé pour alimenter les lampes de projection du cinématographe, alors à ses balbutiements. La tragédie marquera les esprits, coûtant la vie à plus d’une centaine de personnes, dont la duchesse d’Alençon. S’affrontent alors deux mondes, querelle ancestrale des Anciens et des Modernes, d’une part ceux rejetant le cinématographe, jugé comme un divertissement de foire, pleurant la disparition d’un monde qu’ils jugeaient meilleur, d’autre part, ceux qui parviennent à trouver dans cet évènement la force d’avancer, trouvant dans la symbolique des flammes une renaissance salutaire. Ainsi en est-il de la comtesse de Raezal et de Constance d’Estingel, qui doivent d’abord passer par le deuil de la duchesse d’Alençon.

Je le disais en introduction, la force du roman réside en premier lieu dans ses personnages attachants et, en premier lieu, la figure de la duchesse d’Alençon qui survole l’ouvrage complet, tant son ombre plane dessus. Les multiples personnages, que ce soit historiques ou inventés par l’auteur, se croisent et se recroisent dans un ballet gracieux, fait de salons, de soirées à l’Opéra ou de réceptions. Gaëlle Nohant s’attache, à travers leurs vues, à retranscrire avec délicatesse et d’une manière la plus réaliste possible ce Paris de la fin du XIXe siècle et ces Parisiens, oscillant encore entre la noblesse d’antan et la nouvelle bourgeoisie, entre les traditions d’alors, comme ce duel, magnifique, haletant, et ce qui fera notre monde moderne, à l’instar de ces coupures de presse qui émaillent le roman et dont on perçoit, d’une manière sous-jacente, l’importance qu’elle va acquérir et la naissance de la psychanalyse et des dérives des cliniques de l’époque.

Et, outre ces personnages, l’ouvrage se repose sur une écriture délicate, raffinée, dans laquelle le lecteur peut mesurer le soin apporté aux tournures de phrases, ainsi qu’à la construction du roman, qui tient, par instant, à ceux des romans-feuilletons de ce siècle. La plume de Gaëlle Nohant croque avec élégance les relations que l’aristocratie entretient alors avec ses domestiques et nous délivre un roman riche en rebondissement, dans lequel coule un souffle épique, ne serait-ce lorsqu’il s’agit de procéder à l’enlèvement d’un personnage.

La Part des Flammes relève plus de la fresque historique dans laquelle Gaëlle Nohant, tel un peintre, expose par petites touches ce monde aux bords de la fracture. Haletant et touchant, il en résulte une lecture addictive, faisant preuve de grandes qualités littéraires et dont on quitte ces personnages qu’à regret. Il n’en reste pas moins que c’est un véritable coup de cœur.

 

La Part des Flammes de Gaëlle Nohant, éditions Le Livre de Poche, 2016, 552 pages, 8,60 euros.

Insoumises de Javier Cosnava et de Rubén

Insoumises est le fruit de la collaboration entre Javier Cosnava, écrivain et scénariste espagnol, et le dessinateur Rubén, connu dans nos contrées pour avoir travaillé à une adaptation en bande dessinée des Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas. Et c’est une collaboration que l’on peut qualifier de réussie et récompensée par le prix BD 2012 de la ville de Palma de Majorque. Publié aux éditions du Long Bec, cet album ambitieux retrace un pan de l’histoire espagnole contemporaine qui précède la création de l’État franquiste.

Insoumises, c’est un peu une histoire du chiffre trois : on y rencontre trois femmes, lors de trois évènements dramatiques majeurs du XXe siècle, à travers trois chapitres qui sont chacun consacré à l’un de ces personnages. Nous sommes en 1934, à Oviedo, en pleine révolte des Asturies, une insurrection dont le déclenchement est dû à un groupe de mineurs contre le gouvernement espagnol et dont le mouvement s’amplifiera au point de pouvoir être qualifié de révolution. Une révolte qui sera immortalisé par Albert Camus dans une pièce de théâtre. Mais, à la différence de la réalité, Albert Camus sera le personnage principal du prologue et sa pensée transparaîtra à travers ces trois femmes que décrit l’album de Rubén et de Cosnava.

 

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Insoumises de Javier Cosnava et Rubén

 

Ces trois femmes, ce sont Fé, Esperanza et Caridad, féministes avant l’heure, empreintes d’idéologie, ferventes défenseuses de la liberté et de cette égalité qui va de paire. D’ailleurs, cette liberté est un mot qui revient dans leurs bouches, c’est un droit qui les définit. Car elles sont libres, que ce soit dans leurs manières de penser que dans leurs sexualités : venant d’horizons différents, elles vont se battre pour cette cause qui leur paraît juste, d’abord lors de cette révolte des Asturies, puis par la libération de Paris, avant de côtoyer les pavés de mai 68. Portées par leur foi en l’amour et cette soif de liberté, elles font preuve de combativité et de détermination pour parvenir à se faire une place au milieu des hommes.

Mais ce qui rend vraiment ces femmes touchantes, ce sont les failles qu’elles dissimulent. Vulnérables, elles se servent de cette faiblesse pour en sortir grandies, avec la rage de vaincre et de guider les gens, au point où elles pourraient toutes remplacer cette figure de la Liberté sur le célèbre tableau de Delacroix. Le graphisme en bichromie renforce ici cette idée de force et de résolution, en préférant s’attarder sur l’action qui se déroule sous les yeux du lecteur, tout en donnant un petit côté vieilli à l’ensemble, une teinte sépia de photographie.

Le point fort de l’album réside dans la volonté de ses auteurs de faire vivre une aventure hors du commun aux lecteurs, en leur choisissant pour guides trois femmes en avance sur leur temps, ouvertes et charitables, prêtes à se sacrifier pour autrui. C’est une véritable épopée émouvante qui nous est ici proposée, une histoire dont on ressort avec un sentiment de bonheur, notamment face à cette dernière image, celle de trois femmes soudées, vieillies par les années écoulées mais avec une volonté de fer toujours intacte. Rubén et Cosnava signent ici une histoire humaine et émouvante qui ne cesse de résonner à l’oreille du lecteur, une fois l’album refermé.

 

Insoumises (Las Damas de la Peste) de Javier Cosnava et de Rubén, traduit et adapté de l’espagnol par Isabelle Krempp et Roger Seiter, éditions du Long Bec, 2016, 96 pages, 17 euros.